DISCOURS DE PEU-PARLE

Étant retourné plusieurs fois au rocher de la Chèvre, j'ai fini par

lier connaissance avec Peu-Parle. Tel est le sobriquet de cet homme

silencieux.

Sa taciturnité est grande. Brièvement, à son habitude, il en explique

les raisons.

—«Pourquoi parler quand on n'a rien à dire; pourquoi, surtout, parler

si l'on a quelque chose à dire, puisque neuf fois sur dix se taire

serait le plus sage?»

Et Peu-Parle se tait énormément, avec délices, passant ses heures,

comme la première fois où je le rencontrai, près du rocher de la

Chèvre, toujours assis à la même place, toujours l'œil fixé sur le

même point.

Les gens prétendent que Peu-Parle a le secret.

C'est pour cela que chaque matin, hiver comme été, il monte là-haut, et

qu'on le voit, des journées entières, couver du regard un endroit connu

de lui seul, retraite de la Chèvre fée.

Peu-Parle, s'il voulait, serait riche comme un Crésus. Il ne veut pas,

l'idée lui suffit. Gardien jaloux d'un trésor qu'il dédaigne, refusant

d'y toucher, craignant d'en laisser approcher les autres, il vit ainsi

depuis quarante ans, heureux, déguenillé, avec son rêve et sa chimère.

Peu-Parle passe pour sorcier; les vieilles femmes qui s'en vont couper

les lavandes, ont vu la nuit, quand il garde après le soleil couché,

des formes étranges se promener devant son feu.

Les hommes, même courageux, n'aiment guère entendre sur le tard

l'aigre aboi de son chien Guerrier et le bruit de ses souliers ferrés

dans les pierrailles.

D'ailleurs, brave homme, et respecté comme on respecte les puissances!

Un jour, Peu-Parle m'a parlé.

Je lui avais offert du tabac pour en bourrer sa pipe que, faute

d'argent, il suçait à vide. L'attention le toucha, nous causâmes.

—«Alors vous êtes venu pour le trésor?... Ne dites pas non; je parle

peu, mais j'entends bien et je descends quelquefois au village... Venu

même de très loin, paraît-il. Bon! le trésor du roi de Majorque vaut

bien qu'on fasse quelques lieues.

—Du roi de Majorque?

—Eh! oui, un ancien roi arrivé par mer, qui plus tard fut obligé de

fuir... Vous savez ces choses mieux que moi et me faites bavarder. Mais

n'importe! Peu-Parle s'appelle Peu-Parle, il ne conte que ce qu'il

veut, il a tout deviné l'autre jour en vous voyant regarder l'ombre.

«Que vous a fait la Chèvre d'Or? Pourquoi ne pas la laisser tranquille

sur sa montagne? Elle va, vient, au clair de lune, buvant l'eau pure,

broutant la mousse, et ne fait de mal à personne.

«Quand on l'aura prise, la belle avance!

«Captive, la Chèvre d'Or se vengera, car l'or est source de toute

misère. C'est à cause de lui que les hommes se haïssent, c'est à cause

de lui que les femmes ne vont pas vers qui sait les aimer. Dans le

clos des ermites, il y a deux tombes, M. Honnorat les connaît bien,

les tombes de deux cousins, presque deux frères, qui moururent de mort

sanglante pour avoir cherché la Chèvre d'Or.

«Que l'or reste oublié, que la Chèvre d'Or reste libre!

«Si je pouvais,—moi, Peu-Parle,—comme les gens croient, rien qu'en

levant un doigt, faire reparaître au soleil les richesses que ce

rocher recouvre, je ne lèverais pas le doigt, je laisserais dormir les

richesses...»

Peu-Parle, quelques instants encore, continua son discours où se

mêlaient, ainsi que dans une apocalyptique vision, la fabuleuse Chèvre

d'Or avec les préoccupations plus positives des trésors du roi de

Majorque.

Puis, fatigué sans doute de son effort, il siffla Guerrier, se dressa;

et, me tendant la main:

—«Réussir dans cette entreprise serait beau, je vous souhaite bonne

chance!... Autrefois, jeune, j'ai tenté; mais la hardiesse ne suffit

pas, il faut encore qu'on vous aime. Les hommes inventent, calculent.

C'est la femme qui a la clef d'or: faites-vous aimer de Norette!»

La Chèvre d'Or · 第 53 / 114 题