LA FONTAINE

Que le trésor ait existé, c'est certain; la légende, la tradition,

certains faits relevés par moi, tout le prouve.

Qu'il existe encore, c'est probable: comment aurait-on fait pour en

tenir secrète la découverte?

Mais le moyen de l'atteindre... voilà l'obscur! Et peut-être sa

destinée est-elle de dormir jusqu'à la fin des jours, aveugle sous

terre, inutile, comme tant d'autres trésors perdus, dont les métaux,

les pierreries, ne ressusciteront plus jamais aux joies vivantes de la

lumière.

Un matin pourtant, sans songer, une préoccupation instinctive, plus que

la volonté, me conduisant, je suis monté vers l'ermitage.

Le soleil, depuis longtemps sur l'horizon, mais invisible encore

derrière les montagnes, colorait leurs cimes en rose. Arrivé devant la

fontaine, je regardais ses deux mascarons cracher l'eau, tandis que des

gouttes pleuraient, très claires, aux fils de ses mousses.

Tout à coup le soleil parut, inondant le plateau d'une nappe de clarté

blanche; et l'ombre du petit monument, droite et nette, vint s'allonger

jusqu'à mes pieds.

Alors—la mémoire a de ces hasards, les idées de ces associations

subites—songeant au distique latin du cadran, je me suis soudain

rappelé, pour l'avoir lu sans doute quelque part, l'aventure de

Robert Guiscard, en Sicile, et la colonne qu'il trouva, et la statue

couronnée d'un cercle de bronze où était gravé: «Le 1er mai, au soleil

levant, j'aurai une couronne d'or.» Mots dont un Sarrasin, prisonnier

du comte Robert, sut pénétrer le sens caché. Car Robert, sur ses

indications, ayant fait fouiller, le 1er mai, au soleil levant,

l'endroit qu'indiquait l'extrémité de l'ombre projetée par la statue,

il y trouva, dit le chroniqueur, un grand et très riche trésor.

Évidemment, si l'inscription tracée par le vieux docteur mesmérien

sur le cadran de l'ermitage a jamais signifié quelque chose, et si

toutefois le trésor existe, c'est l'ombre d'un objet quelconque qui

doit en indiquer la place.

Et pourquoi pas l'ombre de la fontaine, puisqu'elle s'appelle fontaine

de la Chèvre d'Or?

Ils n'ont certes pas si tort que cela, sauf leur croyance en la vertu

de la verge tournante et de la messe noire, les gens qui viennent,

pendant la nuit, remuer le sol autour de la fontaine!

Ils brûlent, comme on dit; mais leurs efforts resteront vains, car, non

plus que moi, ils ne savent l'heure du jour ni la saison où l'ombre

serait indicatrice.

Tout repère manque, l'inscription elle-même est abolie; et l'abbé qui

l'a jadis lue n'en garde qu'un souvenir vague suffisant pour irriter ma

curiosité, insuffisant pour m'être un guide.

Moins heureux que Robert Guiscard, n'ayant pas, hélas! à mon service

un prisonnier sarrasin, un de ces fils d'Agar héréditairement experts

à deviner le secret des figures, je renoncerai donc au trésor du

Puget-Maure.

Et, me raillant un peu moi-même, amusé de mes rêveries, je m'étais

étendu sous un buisson, avec le désir d'oublier le trésor, tandis que

la fontaine, traversée de rayons obliques, semblait, vision obsédante,

rouler dans son cristal, dans son écume, des diamants et des fragments

d'or.

La Chèvre d'Or · 第 49 / 114 题