L'abbé hésitait en me donnant le livre, il semblait regretter de me
l'avoir offert. Et puis, pourquoi cette expresse recommandation de n'en
jamais rien dire à M. Honnorat non plus qu'à Norette?
J'ai tressailli, je me le rappelle, oui! visiblement tressailli quand
l'abbé, sans penser à mal, laissa échapper ces syllabes: «la Chèvre
d'Or» dont l'obsession depuis quelque temps me poursuit.
Aurait-il remarqué mon émotion? me soupçonnerait-il, lui aussi, comme
Galfar, de rêver la conquête des trésors enfouis au Puget-Maure?
Malgré que l'abbé insistât, j'ai refusé d'aller manger le lièvre au
presbytère; j'ai même, prétextant un travail d'importance, des lettres
pressées à écrire, faussé pour ce soir compagnie aux Gazan.
Et me voilà, dans mon infâme auberge, en train de dîner face à face
avec Ganteaume qui m'observe, qui se demande ce que peut bien contenir
le précieux bouquin placé près de moi, sur la table, et que je ne
quitte pas du regard.
Mais Ganteaume en sera pour sa curiosité.
Quelque chose me dit que sous cette reliure en cuir fauve, criblée par
les vers, piquée par les mites, molle, pareille à l'amadou, je vais
trouver, sinon la solution, du moins les prémices du problème dont
l'inconnu de plus en plus me préoccupe et m'attire.
J'attends d'être rentré chez moi; et seul, écoutant le plaintif
chevrotement de Misé Jano dans sa logette, tournant le dos au paysage,
toujours sublime, à cette heure où le soleil tombe, des collines et
de la mer, les doigts tremblants, ému comme quelqu'un qui craint de
trouver vide un coffret antique et mystérieux, je dénoue le ruban fané
qui ferme la tranche du livre.
L'abbé ne m'a pas trompé.
C'est un de ces livres de raison, d'usage commun autrefois dans les
familles provençales, memorandum manuscrit sur les pages respectées
duquel, avec les naissances, les morts, les mariages, on relatait, au
jour le jour, les gros et menus faits concernant le pays ou la maison.
Mais ces archives domestiques des Gazan ont ceci pour elles qu'elles
remontent au delà du XVe siècle. Car si, précédant quelques feuilles
de la fin demeurées blanches, les dernières pages noircies révèlent,
par leur fine et ferme écriture, la main d'une riche bourgeoise, sage
contemporaine de la Pompadour, les lettres gothiques du commencement,
régulières, ornées, magistrales, sont dues évidemment à la plume
savante du clerc de la chapelle ou du tabellion écrivant, attentifs,
sous la dictée des châtelaines.
Il y a deux semaines, c'eût été pour moi un régal, une vraie débauche,
que de dévorer des yeux, les compulsant, les annotant, au risque de
me laisser surprendre par l'aurore, ces feuillets jaunis où, depuis
le bisaïeul de Norette, je puis, d'année en année, presque de jour en
jour, remonter jusqu'à l'origine, aux lointains ancêtres venus d'Orient.
Quelle source de documents, quelle mine pour mes études! Mais
aujourd'hui c'est autre chose que j'y cherche: un détail, une
indication ayant rapport avec l'ermitage, la fontaine, le cadran
énigmatique et indéchiffré du vieux médecin cabaliste.
Par malheur, bien des pages manquent qu'on dirait intentionnellement
arrachées.
Nulle trace de la légende, rien que quelques lignes constatant qu'en
l'année 1503, noble Melchior Gazan, dans une intention de bienfaisance
et pour assurer le repos des âmes «des deux qui sont morts», a permis
aux ermites, présentement et aussi longtemps qu'elle coulera, de
conduire «par tuyaux de terre jusqu'à leur ermitage et chapelle, sous
la condition d'en laisser la jouissance et la tombée aux gens qui
passeront sur le chemin, la source lui appartenant et naturellement
jaillissante au lieu dit: Rocher de la Chèvre».