Il doit gîter au moins deux lièvres du côté de l'ermitage; pour un
seul, à coup sûr, l'abbé Sèbe ne nous mènerait pas si loin.
Car il est très haut perché cet ermitage, et le chemin n'en finit pas
de grimper entre des rochers d'une surprenante sécheresse.
Mais l'abbé m'a promis des ruines.
Les ruines y sont, les lièvres aussi. L'abbé tue un lièvre d'abord,
réservant, j'imagine, le meurtre du second pour égayer notre retour; et
puis, nous visitons les ruines.
Elles consistent en une petite chapelle romane couverte d'un toit
dallé sur lequel ont librement poussé les herbes et les ronces; plus
un amas de plâtras au bout d'un carré clos de murs, où furent le logis
et le cimetière des ermites; et, par devant, à l'alignement du chemin,
une fontaine armoriée que quelques ornements, visibles encore sous la
mousse, datent des commencements de la Renaissance.
Tout cela, sans doute, a du caractère, mais sans intérêt bien spécial
pour moi.
Cependant, sur le mur de la chapelle qui regarde à l'Est, dans un
angle, l'abbé me fait remarquer un cadran solaire en crépi, notablement
désagrégé par la pluie et le vent de mer. Un cartouche le surmonte,
avec quelques lettres en noir, restes d'une inscription. L'abbé,
quoiqu'il se souvienne avoir vu l'inscription presque entière, ne peut
pas m'en dire le sens. C'était, paraît-il, un distique, obscur dans son
latin barbare comme une centurie de Nostradamus, et qui parlait d'ombre
et de trésor.
—«Ce cadran et cette inscription, continue l'abbé, heureux de
l'attention que je prête à ses paroles, furent tracés vers le milieu du
XVIIIe siècle par un membre de la famille Gazan, médecin, disciple du
fameux Mesmer, et qui a laissé le souvenir d'un original quelque peu
fou, moitié philosophe, moitié cabaliste. L'inscription eut toujours le
don d'exciter la curiosité des gens.
«On s'imaginait, et l'on s'imagine encore, qu'elle indique l'endroit
où, dans les temps anciens, d'immenses richesses furent enfouies.
«Et, détail qui n'a pas peu contribué à fortifier cette opinion, la
fontaine que vous voyez là s'appelle Fontaine de la Chèvre d'Or.»
Je fis un soubresaut.
—«Eh! quoi, l'abbé, vous connaissiez cette fontaine de la Chèvre d'Or,
et ne m'en avez jamais rien dit?... Le nom ne lui est pourtant pas venu
tout seul, il doit se rapporter à quelque légende significative.
—En effet, il y a dans le pays, vous ne l'ignorez pas sans doute?
une légende de Chèvre fée donnant puissance et bonheur à qui sait
l'atteindre, s'emparer d'elle, et ne laissant au cœur de ceux qui
l'ont seulement entrevue, qu'amertume et insatiables désirs.
«Telle est, du moins, la version des humbles d'esprit et des poètes,
celle que l'on raconte à la veillée quand les femmes trient les
amandes, ou au moulin d'huile quand les hommes pressent le grignon.
«Mais des gens pratiques en ont trouvé une autre. Peu sensibles au
mystérieux, ils pensent que ce nom de Chèvre d'Or est ni plus ni
moins qu'une manière de parler symbolisant un trésor fort réel, caché
pas bien loin précisément de la chapelle où nous sommes, et que l'on
pourrait retrouver en fouillant à la bonne place.
«Aussi bien, il ne se passe guère d'années sans que quelque amateur
essaie de faire tourner la verge de coudrier, dans le vieux cimetière,
autour de la fontaine. Ils ont, ces enragés, avec leurs pioches et
leurs pics, aux trois quarts démoli, comme vous voyez, la chapelle, et
sacrilègement retourné les os des ermites qui dorment là. Sans compter
que je dus encore, l'autre jour, reconduire jusqu'à ma porte, en le
menaçant de coups de trique, un paroissien qui voulait m'amener ici,
quand minuit sonnerait, pour me faire dire la messe noire.
—Ainsi, l'abbé, vous ne croyez pas?...
—Je ne crois qu'à Dieu et au Pape. Mais, quoi! dans l'opinion des
gens le trésor dont il s'agit serait un trésor sarrasin; et, d'après
vous, les Sarrasins ont laissé au Puget tant de choses que je ne vois
pas pourquoi, en s'en allant, ils n'y auraient pas laissé un trésor.»
L'abbé riait, il ajouta:
—«Je pensais bien que ceci mériterait votre attention; j'avais même,
à tout hasard, mis dans ma poche un vieux cahier sur parchemin, prêté
par M. Honnorat, et que je n'ai pas encore pris le temps de lui rendre.
Un livre de raison: il date du XVe siècle. Vous y trouverez des
renseignements concernant la chapelle et la fontaine. Seulement, pas un
mot de tout ceci à M. Honnorat ni à Mlle Norette! Les Gazan, je ne sais
pourquoi, n'aiment pas beaucoup qu'on parle devant eux de la Chèvre
d'Or.»