LES CHASSES DU CURÉ

C'est à croire positivement que la Chèvre existe.

Depuis le jour où, tirant sur sa pipe et raillant, patron Ruf m'en

parlait à la calanque d'Aygues-Sèches; depuis ma rencontre, le

soir, dans le vallon, avec Misé Jano,—car tout le monde l'appelle

Mademoiselle, l'espiègle et cabriolante favorite de Norette!—et la

trouvaille que je fis d'une clef de collier perdue par elle; voici la

troisième fois que cette endiablée Chèvre d'Or se met en travers de mon

chemin.

Dieu sait que j'étais venu au Puget-Maure sans intention criminelle et

que certes, en arrivant, je songeais à tout, excepté à la Chèvre d'Or.

Mais puisqu'on me soupçonne, puisqu'on m'accuse, puisque Galfar et le

ciel lui-même semblent d'accord pour m'y pousser, je vais délibérément

me mettre à la poursuite du joli monstre au pelage roux; et je le jure

par ses cornes! avant huit jours j'aurai découvert ce qui se cache de

vérité sous la pittoresque légende à travers laquelle il galope.

Qui interroger cependant?...

Les gens du village? Ils sont, hélas! peu communicatifs; la moindre

question imprudemment posée leur ferait partager aussitôt les méfiances

dont Galfar m'honore.

M. Honnorat? Selon ce que Ganteaume m'a rapporté des discours de

Galfar, les Gazan doivent être plus ou moins directement mêlés à ces

histoires de trésors cachés et de chèvre. D'ailleurs, comment parler de

la Chèvre d'Or à M. Honnorat sans lui parler aussi de la mystérieuse

clochette? Or, Norette, pourquoi? exige que je me taise sur ce point.

D'un autre côté, marcher seul ne me paraît pas bien commode.

Le hasard m'a secouru en amenant chez moi l'abbé Sèbe, juste au moment

où, en désespoir de cause, je m'apprêtais à me rendre chez lui.

Nous sommes maintenant amis inséparables.

Je me sentais d'abord médiocrement porté, à vrai dire, vers ce garçon

trop bien portant, parlant haut, buvant dur, d'allure restée paysanne,

et plus semblable avec sa soutane rapiécée, sa barbe qu'il rase

seulement tous les huit jours, à un marabout musulman qu'à un ministre

de l'Évangile.

Mais il tenait à faire ma connaissance, et, vers quelque point de

l'horizon que je dirigeasse mes promenades, j'étais certain, dans les

sentiers caillouteux blancs sous le soleil, d'apercevoir, doublée par

son ombre, la noire silhouette de l'abbé Sèbe.

Je le fuyais, évitant son coup de chapeau, craignant qu'il ne voulût me

convertir.

Erreur! l'abbé Sèbe laisse la gloire et le souci des conversions à

de plus dignes. Il baptise, marie, enterre, se fiant au Père Éternel

pour le surplus, et très satisfait s'il réussit à mener, sans trop

d'accidents, d'un bout à l'autre de l'année, le troupeau mécréant dont

le destin l'a fait pasteur.

Le matin où, vaincu par tant d'insistance, je m'arrêtai et lui parlai,

à travers la brosse de sa barbe, sa peau brune se colora d'une

enfantine rougeur; et cet homme de Dieu, incapable de dissimuler une

vraie joie, m'écrasa les phalanges d'une poignée de main si cordiale

que tout de suite je devinai qu'avant de porter calice et ciboire,

il avait, montagnard frotté d'un peu de latin appris à l'étable en

hiver, plusieurs années durant poussé la charrue dans l'humble ferme

paternelle.

Savant à sa manière, grand amateur de pots cassés, grand collectionneur

des sous antiques que les paysans ramassent parfois à fleur de sol

après la pluie, et ne rentrant au presbytère que les poches bourrées de

cailloux, l'abbé Sèbe, depuis que M. Honnorat, aimable jadis, s'enfonce

dans une paresse de plus en plus turque, n'est pas fâché de trouver

quelqu'un à qui confier le trop-plein de ses observations et de ses

pensées.

Je m'intéresse aux Romains qu'il aime; lui, sans bien comprendre, fait

effort pour s'intéresser à mes recherches sarrasines. Mais c'est mon

fusil, j'en suis certain, qui finira par faire de lui un orientaliste

distingué.

Oui! mon fusil. Lorsque je vais à travers champs, j'emporte toujours

un fusil en manière de contenance. Chasseur dans l'âme et fin tireur,

l'abbé souffrait de me voir promener, sans jamais m'en servir, ce fusil

ridiculement inutile.

Un jour, loin du village, et sûr de n'être vu par personne, il me le

prit des mains, histoire de rire, pour essayer.

Il essaya et tua un lièvre.

Le lendemain, il essayait encore, et décimait une compagnie de perdrix.

Deux fois je rapportai mon carnier plein, ce qui, tout en stupéfiant M.

Honnorat, me donna de la considération dans le village.

Et depuis, c'est chose entendue: quand nous sortons, ma cueillette

érudite faite, je m'étends à l'ombre d'un roc, sous un arbre, et livre

le fusil avec les cartouches au bon abbé qui, la soutane retroussée,

montrant ses souliers à clous, son pantalon de bure roussi dans le bas

par la terre, se met à poursuivre perdrix et lièvres.

Nous y trouvons notre compte tous les deux.

L'abbé, pris d'une subite ferveur scientifique, m'indique des restes

curieux de constructions, me signale les noms de famille ou de quartier

paraissant se rattacher à l'ensemble de mes études; mais, coïncidence

bizarre, partout où l'abbé connaît quelque chose qu'il juge digne de

m'être montré, nous rencontrons toujours, par surcroît, un lièvre qui

attend au gîte ou des perdreaux mûrs pour le plomb.

La Chèvre d'Or · 第 43 / 114 题