Ganteaume est venu m'éveiller, rayonnant, plein d'enthousiasme.
Hier, au _Bacchus navigateur_, où il dînait seul en m'attendant, ainsi
que cela lui arrive parfois, pendant que je courais la montagne,
Ganteaume a entendu causer le Turc. Or, ce Turc me connaît, paraît-il,
et racontait sur moi des choses étranges.
Il faut ici que j'ouvre une parenthèse et que je fasse un pénible aveu.
Pas très loin du Puget-Maure—huit ou dix heures de voyage,
mais l'oiseau d'un coup d'aile franchirait les quelques bois de
chênes-lièges ou de pins, les quelques montagnettes brûlées et les
quelques promontoires blancs qui l'en séparent—est un singulier pays
par ses habitants appelé _Mounègue_, et plus connu parmi les Français
sous le sobriquet italien de _Monaco_.
M. Honnorat prétend même, laissons-lui la responsabilité de cette
affirmation, que, par certains jours clairs, avec une bonne lunette, on
peut, du haut de ma tour, découvrir, sur son roc trempant dans la mer,
le vieux Monaco moyen-âge; plus bas Monte-Carlo, ses jardins de marbre,
ses palais; et entre eux, le petit port d'Hercule où des tartanes se
balancent.
Je vois mieux cela dans le souvenir.
Et surtout je me vois moi-même, il n'y a pas deux mois, sous les grands
rosiers fleuris en hiver, respirant l'air salin, écoutant les palmiers
chanter, admirant la splendeur frissonnante du golfe.
Personne encore! Au milieu du décor féerique mi-parti de nature et
d'art, une délicieuse et paradoxale solitude.
Six heures sonnent, un train siffle: le train de Nice avec son
chargement quotidien de joueuses et de joueurs.
Par les rampes en escalier, où déjà les gaz s'allument dans le jour
mourant, la foule défile.
Des hommes fiévreux, mais corrects; des femmes plus visiblement
passionnées, dissimulant moins leur impatience de se retremper au bain
d'or. Et maintenant laissons briller là-haut les inutiles étoiles
qu'aucun regard ne cherchera! De vagues parfums féminins ont remplacé
l'odeur des roses; les palmiers et les flots cessent leur dialogue,
semblant exprès faire silence pour qu'on entende seul le bruit des
louis remués.
Avant ma retraite chez patron Ruf et sur le point de mettre à exécution
mes projets de sagesse définitive, j'avais donc voulu, je l'avoue,
goûter une dernière fois aux sensations violemment contrastées que
Monte-Carlo procure.
Passant mes journées en plein air, rêvant de Virgile dans quelque bois
de pins, ou m'endormant en compagnie de Théocrite au creux d'un rocher,
sur le rivage, j'éprouvais le soir une âpre joie à me mesurer, tantôt
vainqueur, tantôt vaincu, avec l'Or,—César méprisable et tout puissant
qui commande au monde.
Bref! une semaine durant, ayant affecté certaine somme à cet usage,
j'exerçai l'état de joueur, et de beau joueur, paraît-il, car la
nuit où je perdis mon dernier écu, les beautés cosmopolites du lieu,
Américaines, Moscovites, parurent compatir à ma peine, et le grand
diable de laquais à gilet rouge, providence des gosiers rendus arides
par l'angoisse, m'offrit, sur un plateau d'argent, le traditionnel
verre d'eau avec une visible considération.
Il y a mieux!
Un de ces honorables chevaliers, professeurs sans diplôme de roulette
et de trente-et-quarante, dont l'industrie consiste à révéler les
arcanes de l'art aux joueurs novices, et à leur apprendre, Midas en
redingote râpée, la marche infaillible pour faire sauter la banque
chaque soir, monsieur Pascal, oui! monsieur Blaise Pascal vint me
retrouver.
Il avait bien, ce M. Blaise, un titre à désinence italienne, et, sur
ses cartes, quelque chose ressemblant à une couronne de comte; mais on
l'appelait plus volontiers, à Monaco, Blaise Pascal, car il n'acceptait
jamais rien pour ses consultations, se contentant de vous faire
souscrire (cela coûtait généralement un louis ou deux) à une édition
avec notes et commentaires, prête à paraître le lendemain depuis
vingt ans, du _Traité de la roulette_ que composa, comme chacun sait,
l'illustre auteur des _Provinciales_:
Historia Trochoïdis sive cycloïdis
gallice _la Roulette_.
Un mystificateur avait soufflé cette idée au bon professeur de
martingale, lequel, sur la foi du livre imprimé chez Guillaume Després,
rue Saint-Jacques, à l'image Saint-Prosper, traitait Blaise Pascal en
confrère et ne doutait pas qu'il eût été un illustre grec du temps de
Louis XIV.
Lieu de l'entrevue: la place du Palais des jeux, devant le grand café
qui fait face à l'hôtel et, par delà ses toits, regarde la Turbie; car,
depuis longtemps, M. Pascal n'était plus admis à pénétrer dans les
salons.
—«Il paraît, me dit-il après s'être offert un verre d'absinthe, tribut
volontiers consenti par moi en échange de ses bavardages parfois
amusants, il paraît que vous repartez pour Paris? Décidément la bille
ne vous aime pas, non plus que les cartes, et vous avez raison de
renoncer à les attendrir.»
Je m'inclinai, témoignant par là combien cette constatation tardive me
paraissait justifiée.
—«Mais j'ai mieux à vous proposer...
—Ne vous gênez pas, proposez, mon cher monsieur Blaise.
—Une affaire immense, _stoupendo_! (M. Blaise baragouinait italien
aux moments de grande émotion) une affaire étonnante, _miravigliosa_,
des millions, des milliards, de quoi acheter Monte-Carlo, Monaco et la
France entière, rien qu'avec une mise de fonds misérable: dix mille,
quinze mille francs tout au plus.»
Et le voilà me racontant je ne sais quelle nébuleuse histoire de trésor
caché, de secrets surpris par un matelot. Il ne s'agissait plus, et
pour cela l'argent était nécessaire, que de mettre la main sur de vieux
papiers, des manuscrits, surtout un mystérieux objet dont le détenteur
ne voulait pas se dessaisir. Le matelot s'en chargeait; _ma_ il fallait
de l'argent d'abord, _oun pétit arzent_.
En tout autre endroit, la proposition m'eût fait sourire. Elle n'avait
rien d'extraordinaire à Monaco, où j'ai vu se brasser, entre gens
d'ailleurs convaincus, des affaires bien autrement chimériques.
Et puis, pourquoi marchander l'espérance à cet excellent M. Pascal? Je
ne lui dis ni oui ni non, demandant à réfléchir, promettant une réponse
aussitôt mon retour, poussant même la condescendance jusqu'à me laisser
présenter le matelot en question, qui nous attendait, abominablement
ivre, dans un cabaret de la Condamine.
Je ne m'étonne plus, maintenant, d'avoir trouvé au beau Galfar un air
d'ancienne connaissance.
Le matelot ivre, l'homme au trésor, je m'en rends compte, c'était lui!
Dans son long récit, écouté par moi d'une oreille relativement
distraite, maître Blaise Pascal a-t-il, à propos de trésor, prononcé
le nom du Puget-Maure, et Galfar, au milieu de ses effusions
affectueuses, auxquelles j'eus quelque peine à me soustraire,
laissa-t-il par hasard échapper le mot de Chèvre d'Or? C'est ce que je
ne saurais me rappeler; en tout cas je ne le remarquai point.
Cependant Galfar s'imagine, non sans une apparente vraisemblance, que
je suis venu au Puget traîtreusement, sur les indications de maître
Blaise Pascal et les siennes, que je veux conquérir à moi tout seul
les trésors de la Chèvre d'Or, et que mes courses à travers champs,
l'attention que je prête aux papiers anciens, mon intimité même avec M.
Gazan et Norette, n'ont d'autre but que la découverte du secret.
Tel est le résumé du rapport ému que m'a fait Ganteaume touchant la
conversation par lui surprise, hier, au _Bacchus navigateur_.