Non! ce n'est pas par sympathie que l'émir me regardait.
Nous venons de nous rencontrer devant la porte des Gazan. Il était là
comme chez lui, appuyé au mur et fumant, le fusil sur l'épaule, son
chien à ses pieds.
Un solide gaillard, ma foi! une manière de brigand corse, vêtu de
velours, le poil en broussaille; avec cela je ne sais quel air de jeune
assurance, et, dans sa figure hâlée, de grands yeux bleus hardis et
doux.
Où diantre ai-je vu ce beau sauvage? car certainement je l'ai déjà vu.
A tout hasard, je le salue. Lui s'incline poliment, non sans intention
d'ironie. Mais au moment où je m'apprête à lui adresser la parole, il
siffle son chien et s'en va.
—«Eh bien! vous le connaissez, maintenant? me crie Saladine. C'est
Galfar, le cousin, l'homme au chemin d'âne. On était content,
depuis deux mois, de n'avoir plus de ses nouvelles. Le voilà revenu
maintenant, sans doute avec quelque mauvais coup en tête. Drôle d'idée
que les gens ont eue tout de même de choisir un pareil chrétien pour
faire le Turc.
—Vous savez bien, interrompt M. Honnorat, que, d'après la coutume,
le Turc doit sortir de notre famille. Il est donc naturel qu'à mon
refus...»
M. Honnorat dit «à mon refus» d'un ton contraint, presque vexé.
Peut-être ne lui a-t-on pas offert de faire le Turc cette année,
peut-être aussi Norette n'a-t-elle pas voulu? Cependant je me
représente M. Honnorat, le grave M. Honnorat faisant le Turc: image qui
me remplit de joie.
—«Choisir ce Galfar, si c'est Dieu possible!»
Ce Galfar, à première vue, ne me paraît pas précisément un méchant
diable. Pourtant, s'il faut en croire la rancunière Saladine, j'aurais
tort de me fier aux apparences.
C'est un mange-tout, un songe-fêtes, le digne fils des vieux Galfar,
riches jadis, mais prodigues, tenant maison ouverte, et sous prétexte
de cousinage, tout le monde est cousin quand on cherche! logeant et
nourrissant des mois entiers les premiers venus.
—«Une fois, chez eux, du temps de l'arrière-grand-père, il y eut pour
le souper de Noël quarante-deux personnes à table, quinze peaux de
brebis encadrant le rond du portail; et des personnes se souviennent
avoir vu sur leur perron, du jour de l'an à la Saint-Sylvestre, une
table couverte d'une nappe blanche avec un verre et une cruche de vin,
aussitôt vidée, aussitôt remplie, gratis, à la disposition de qui avait
soif et passait.
«En la gouvernant ainsi, une fortune est vite fondue, surtout quand les
procès arrivent.
«L'une après l'autre, peu à peu, toutes les terres se vendirent, et
maintenant les Galfar sont si pauvres qu'ils pourraient, sans crainte
des voleurs, fermer leur porte avec un buisson.
«Il ne leur reste qu'un petit bien dont les huissiers n'ont pas voulu
et sur lequel ils vivent. Le père essaie de le cultiver, mais il
s'est mis trop tard à la pioche: être paysan ne s'apprend pas dans
les collèges! Après avoir couru, navigué, essayé de tous les métiers,
un matin, le fils est revenu; il fait de la poudre en contrebande et
braconne. La mère, travaillée d'orgueil et d'idées noires, n'a pas
assez de la journée pour pleurer les larmes de son corps.
—Et c'est depuis la ruine que les deux familles sont brouillées?
—Non pas! M. Honnorat voulait au contraire se rapprocher d'eux, leur
venir en aide. Les Galfar n'ont pas répondu. Galfars et Gazans naissent
en guerre; ils tètent ça avec le lait.»
Saladine n'exagérait pas.
J'ai beau interroger sur ce point M. Honnorat et Norette; j'aurais beau
sans doute interroger le cousin Galfar. Peine perdue! ils sont ennemis,
voilà ce qu'ils savent; mais les uns, pas plus que les autres, ne
pourraient me dire pourquoi.