Cette aventure a établi tout de suite une sorte de complicité entre
Mlle Norette et moi.
Mlle Norette veut, accompagnée de Ganteaume qui ne la quitte plus d'un
pas, me faire visiter de fond en comble, d'abord ma tour, décidément
bien sarrasine, puis le château proprement dit, curieux encore quoique
moins ancien.
Un petit logis Renaissance, mais bâti sur le plan des maisons arabes.
De sorte que l'on s'étonne comme d'un anachronisme, en découvrant au
plafond de l'escalier, presque méconnaissables déjà sous les couches de
chaux superposées, quelques naïfs bas-reliefs inspirés de l'_Iliade_:
un Agamemnon portant la toque du roi François, une dame que, sans le
nom de Briséis inscrit sur une banderole, je prendrais pour Diane de
Poitiers.
En revanche la cour a gardé un caractère oriental des plus purs, avec
son puits à margelle basse, ses niches creusées dans le mur pour
servir d'étagères, le double rang de galeries par où s'éclairent les
chambres sans ouvertures sur la rue, et l'énorme vigne centenaire qui,
jaillissant d'un angle du sol carrelé, la recouvre presque tout entière
de ses bras tortueux et noirs, de ses pampres chargés de grappes dans
lesquels à midi des pigeons roucoulent.
L'intérieur est un vrai musée.
Sans compter quelques portraits d'ancêtres suffisamment rébarbatifs;
partout, des tentures aux vives couleurs provenant de Smyrne et d'Alep,
des armes damasquinées, des lampes de forme bizarre, des tabourets, des
tables, des miroirs à incrustations de nacre font au milieu de meubles
d'il y a cent ans le fouillis le plus bizarre du monde.
Rien d'ailleurs qui sente le culte du bibelot, inconnu, Dieu merci!
sur ces hauteurs; mais quelque chose de patriarcal, la trace restée de
plusieurs générations.
Mlle Norette m'explique qu'en effet on a de tous temps beaucoup voyagé
dans la famille.
Puis elle ouvre un petit coffre en chêne cerclé de bandes de fer, et
me montre des colliers en perles, en corail, ayant généralement pour
agrafe une monnaie grecque ou bien une pierre gravée antique, des
chapelets de sequins, de lourds bracelets d'argent, des gorgerins d'un
style raffiné et barbare, toutes sortes de joyaux rapportés de très
loin à des aïeules, des bisaïeules dont elle se rappelle les noms.
Je demande à voir la clochette. Alors Mlle Norette se trouble; Mlle
Norette, paraît-il, ne l'a plus. Elle l'a rendue à son père qui y tient
beaucoup, comme souvenir.
—«Mais ne lui racontez pas ce qui est arrivé, ne lui dites jamais que
vous l'avez eue entre les mains.»
Et pour rompre une conversation qui la gêne, tout au fond du
coffre elle découvre un corbillon d'osier tressé. Quelles richesses
nouvelles renferme-t-il sous le carré de vieux satin qui précieusement
l'enveloppe?
Un œuf, un grain de sel, un morceau de pain bis et un petit bâton
portant un brin de laine au bout.
—«Ce sont les souhaits! dit Norette.
—Les souhaits?
—Oui! les souhaits et les présents que l'on m'apporta dans mon berceau
lorsque j'étais âgée d'un jour.
—Comme au temps des fées?
—Précisément. Mais depuis longtemps les fées étant mortes, quatre
vieilles femmes, généralement, les remplacent, voisines ou amies,
respectueuses des usages, qui se donnent, quand il y a quelque part
une fillette nouveau-née, cette importante mission. L'idée leur en
vient tout à coup, au four, au lavoir, en causant du beau temps et de
la pluie. La chose décidée, elles mettent leur robe de grand'messe, un
bonnet repassé de neuf, et se présentent. Le petit bâton, qui symbolise
une quenouille, est pour que la fillette, en grandissant, devienne
active et laborieuse; le sel, pour qu'elle reste pure; le pain, pour
qu'elle soit bonne comme le bon pain...
—Et l'œuf, demande Ganteaume, à quoi sert l'œuf?
—L'œuf, répond Norette avec le plus grand sérieux, est pour qu'elle
fasse un heureux mariage et pour qu'elle ait beaucoup d'enfants!»