J'avais oublié la chèvre. Ganteaume, au matin, me la rappelle.
Arrivés tard avec Arlatan, il a couché, Tardive aussitôt repartie, chez
cet ancien capitaine dont patron Ruf hier me parlait.
Ganteaume m'apporte ma valise.
En la posant sur la table, il découvre un fragment de rocher rouge,
brillant de paillettes, ramassé par moi machinalement à l'endroit où
la chèvre m'était apparue. Il s'extasie, il me demande si toutes ces
paillettes sont du vrai or.
La clavette aussi l'intéresse. Généralement les clavettes sont en buis
taillé au couteau, et Ganteaume me fait remarquer que celle-ci est en
ivoire.
Puis il me quitte pour aller chercher mes livres. Demeuré seul, je
réfléchis.
Bien avant les récits de patron Ruf, je la connaissais sa légende, et
dans tous les coins de Provence j'avais rencontré la Chèvre d'Or.
Aux Baux, pendant les nuits de lune, à travers les palais abandonnés,
le long des abîmes; non loin d'Arles, à Cordes, autour du mystérieux
souterrain taillé dans le roc, en forme d'épée; et près de Vallauris,
du val d'or, sur ce plateau semé d'étranges ruines, qu'on appelle
également Cordes ou Cordoue, et d'où la vue s'étend si belle, par delà
les bois d'orangers qui font ceinture au golfe Juan, jusqu'aux îles de
Lérins: Sainte-Marguerite, Saint-Honorat, blanches au milieu de la mer.
Partout la légende se rattachait aux souvenirs de l'occupation
sarrasine; partout il s'agissait de cette chèvre à la toison d'or,
habitant une grotte pleine d'incalculables richesses, et menant à la
mort l'homme assez audacieux pour essayer de la suivre ou de s'emparer
d'elle.
Ainsi ma demi-hallucination s'explique de la façon la plus naturelle du
monde.
La chaleur était accablante sous les pins; et, la tête encore lourde
des bavardages de patron Ruf, il n'est pas étonnant que, m'étant
endormi, j'aie rêvé trésors et qu'au réveil j'aie un instant pris pour
la Chèvre d'Or la première chèvre venue.
Les chèvres rousses ne sont pas rares. A Naples, je me souviens d'en
avoir vu tout un troupeau au pied du tombeau de Virgile.
Si les sabots de ma chèvre luisaient avec des reflets de diamant, c'est
que, sans doute, elle les avait polis à galoper dans l'herbe sèche et
les pierrailles. Si ses cornes luisaient aussi, c'est qu'elle aimait
fourrager, tête en avant, au milieu du feuillage dur des myrtes et des
lentisques. Quant aux traces laissées par ses sabots, j'étais assez
géologue pour constater, au seul examen du peu précieux caillou admiré
de Ganteaume, qu'il s'agissait simplement d'un fragment de porphyre
rouge où s'incrustaient des grains de mica.
La clavette pourtant m'intriguait. Je la montrai à l'aubergiste.
—«Ceci, me dit-il, en prenant un air grave, est une clavette de
sonnaille; mais bien qu'ayant, dans le temps, gardé les troupeaux,
je n'en vis jamais de pareille. D'abord, si je ne me trompe, on la
croirait en fin ivoire. Et puis remarquez ces dessins: les bergers
d'aujourd'hui ne savent plus travailler ainsi. Ça m'a l'air vieux
comme les chemins. L'homme qui fit la clavette doit être mort depuis
longtemps, et aussi la bête qui la portait au cou.»
Je jugeai inutile de détromper l'hôtelier en lui racontant que la
chèvre qui avait perdu la clavette se trouvait vivante, et bien vivante.
—«Que la clavette soit ou non ancienne, un morceau d'ivoire aura
toujours pu tomber par hasard entre les mains d'un pâtre qui se serait
amusé à le sculpter.»
Il n'en est pas moins vrai que si le pâtre en question, un pâtre
quelconque, ou Ganteaume, en faisant la même trouvaille, avait vu,
comme moi, fuir dans les braises du couchant une chèvre aux poils
rutilants et fauves, si comme moi il avait remarqué, sur les pierres
que ses sabots effleuraient, des taches d'un éclat métallique, aucun
raisonnement ne l'eût empêché de croire que réellement la Chèvre d'Or
lui était apparue.
J'aurais voulu être ce pâtre.
Je serais retourné au vallon chaque soir, ému de terreur et
d'espérance, pour la guetter, pour la traquer, malgré périls et
précipices, par les lieux sauvages qu'elle hante, jusqu'au trésor,
jusqu'à la grotte. Et cette naïve illusion aurait, du moins pendant
quelques heures, quelques mois, illuminé ma vie.