EN VOYAGE

Me voici loin, résumons-nous!

Le bilan est simple: des amours ou soi-disant tels qui ne m'ont pas

donné le bonheur; des travaux impatients qui ne m'ont pas donné

la gloire; des amitiés, la tienne exceptée, qui m'ont toutes, en

s'évaporant, laissé ce froid au cœur mêlé de sourde colère que

provoque l'humiliation de se savoir dupe.

Bref! je me retrouve de même qu'au début, avec en moins la foi dans

l'avenir et ce don précieux d'être trompé qui, seul, fait la vie

supportable. Je ne rappelle que pour mémoire une fortune fort ébréchée

sans même que je puisse me donner l'excuse de quelque honorable folie.

J'avais très distinct le sentiment de cela, il y a un instant, dans

l'éternelle chambre d'hôtel banale et triste, en écoutant l'horloge de

la ville sonner.

Par une rencontre qui n'a rien de singulier, cette horloge, au milieu

de la nuit, sonnait l'heure de ma naissance, cependant qu'à défaut de

calendrier, un bouquet d'anniversaire, envoi d'une trop peu oublieuse

amie, me disait avec une cruelle douceur le chiffre de mes quarante

ans... Ne serait-ce point la cloche d'argent du palais d'Avignon, au

même tintement grêle et clair, qui ne sonnait qu'à la mort des papes?

Il me semble qu'en moi quelque chose vient de mourir.

A quoi me résoudre? M'établir pessimiste? Non pas, certes! J'aurais

trop peur de ta bien portante raillerie.

Après tout, je ne suis plus riche: mais il me reste de quoi vivre

libre. Je ne suis plus jeune: mais il y a encore une dizaine de belles

années entre l'homme qui m'apparaît dans cette glace et un vieillard.

Il est trop tard pour songer à la gloire: mais le travail, même sans

gloire, a ses nobles joies.

Et, puisque je n'eus pas le génie d'être créateur, peut-être qu'un

effort dans l'ordre scientifique, une série de recherches, établies

nettement et courageusement poursuivies, me débarrasseront des

désespérantes hésitations qui, si souvent, m'ont laissé tomber l'outil

des mains à mi-tâche devant des entreprises trop purement imaginatives

pour ne pas, à certains moments douloureux, apparaître creuses et

vaines au raisonneur et au timide que le hasard a fait de moi.

Après avoir cherché, réfléchi, je me suis donc fixé une besogne selon

mon courage et mes goûts.

Tu sais, s'il m'est permis d'employer une expression que tu

affectionnes et que as même, je crois, un peu inventée, quel enragé

_traditioniste_ je suis.

En exil au milieu du monde moderne, j'ai cette infirmité qu'aucune

chose ne m'intéresse si je n'y retrouve le fil d'or qui la rattache

au passé. Mon sentiment, d'ailleurs, peut se défendre; l'avenir nous

étant fermé, revivre le passé reste encore le seul moyen qui s'offre à

nous d'allonger intelligemment nos quelques années d'existence.

Tu sais aussi, pour m'avoir souvent plaisanté sur un vague atavisme

barbaresque que ton érudition moqueuse me prêtait, tu sais quel faible

j'eus toujours pour les souvenirs de la civilisation arabe.

Dans ce beau pays où, par la langue et par la race, au-dessus du vieux

tuf ligure, tant de peuples, Phéniciens, Phocéens, Latins, ont laissé

leur marque, les derniers venus, les Arabes seuls m'intéressent.

Plus que la Grecque qui, avec ses yeux gris-bleu s'encadrant de longs

sourcils noirs, évoque la vision de quelque Cypris paysanne, plus que

la Romaine dont souvent tu admiras les fières pâleurs patriciennes, me

plaît, rencontrée au détour d'un sentier, la souple et fine Sarrasine,

aux lèvres rouges, au teint d'ambre. Et tandis que d'autres sentent

leur cœur battre à la trouvaille d'un fragment d'urne antique ou d'une

main de déesse que le soleil a dorée, je ne fus jamais tant ému qu'un

jour, dans Nîmes, près des bains de Diane, dont les vieilles pierres

disparaissaient sous un écroulement de rose, en foulant, parmi les

débris, le plafond de marbre fouillé et gaufré que les envahisseurs

venus d'Afrique par l'Espagne ajoutèrent ingénument aux ornements

ioniens du temple des nymphes.

On accueillit en amis, chez nous, ces chevaleresques aventuriers qui,

au milieu du dur moyen-âge, nous apportaient, vêtus de soie, la grâce

et les arts d'Orient. Quand les Arabes vaincus se réembarquèrent, la

Provence entière pleura comme pleurait Blanche de Simiane au départ de

son bel émir.

J'avais entrepris autrefois sur ce sujet un travail, hélas! interrompu

trop vite, et retrouve même fort à propos un carnet jauni dont bien des

pages sont restées blanches. Je ferai revivre, en les complétant, ces

notes longtemps oubliées. Je recommencerai mes longues courses sous

ce ciel pareil au ciel d'Orient, à travers ces rocs mi-africains qui

portent le palmier et la figue de Barbarie, le long de ces _calanques_

bleues propices au débarquement, de ces plages où, dans le sable

blond, s'enfonçait la proue des tartanes.

Heureux le soir et n'ayant pas perdu ma journée, si je découvre quelque

nom de famille ou de lieu dont la consonance dise l'origine, si

j'aperçois au soleil couchant, près de la mer, sur une cime, quelque

village blanc, avec une vieille tour sarrasine gardant encore ses

créneaux et l'amorce de ses moucharabis.

Dans ce pays hospitalier, indulgent aux mauvais chasseurs, un fusil

jeté sur l'épaule me donnera l'accès auprès des paysans.

La mission, gratuite d'ailleurs et peu déterminée, que ton amitié, à

tout hasard, m'avait obtenue du ministère, me fera bien accueillir

des savants locaux, des curés, des instituteurs, et me permettra de

fouiller les vieux cahiers de tailles, les cadastres, les résidus

d'archives.

Et, après un mois ou deux de cette érudition en plein air, j'espère te

rapporter sinon d'importantes découvertes, du moins un ami solide et

bronzé à la place du Parisien ultra-nerveux que tu as envoyé se refaire

l'esprit et le corps au soleil.

La Chèvre d'Or · 第 10 / 114 题