Ris, ne te gêne point, ami très cher, ô philosophe!
Je te vois d'ici lisant ces lignes au fond du fastueux cabinet encombré
de la dépouille des âges où, parmi les tableaux anciens, les émaux,
les tapisseries, pareil à un Faust qui serait bibelotier, tu passes
au creuset de la science moderne ce que l'humanité gardait encore de
mystères, et uses tes jours, poussé par je ne sais quel contradictoire
et douloureux besoin de vérité, à réduire en vaine fumée les illusions
de ce passé dont le reflet pourtant reste ta seule joie; je te vois
d'ici, et je devine la compatissante ironie qui, durant une minute, va
éclairer ton numismatique profil.
Tel que tu me connais, devenu douteur par raison, guéri des beaux
enthousiasmes et déshabitué de l'espérance, je suis très sérieusement
occupé à la recherche d'un trésor.
Oui! ici, en Provence, dans un pays tout de lumière et de belle
réalité, aux horizons jamais voilés, aux nuits claires et sans
fantômes, je rêve ainsi, éveillé, le plus merveilleux des rêves.
Folie! vas-tu dire. Rassure-toi. Bientôt ta sagesse reconnaîtra
qu'il me faudrait être fou pour renoncer à ma folie. Car le trésor
en question est un trésor réel, palpable, depuis plus de mille ans
enfoui, un vrai trésor en or et qui n'a rien de chimérique. Bien que
comparable aux amoncellements de joyaux précieux et de frissonnantes
pierreries dont l'imagination populaire s'éblouissait au temps des
_Mille et Une Nuits_, aucun génie, aucun monstre ne le garde et bientôt
il m'appartiendra.
Comment?... Laisse-m'en le secret une semaine encore.
Du reste j'avais, à ton intention, jeté sur le papier, d'abord pour
occuper mes loisirs, plus tard pour amuser mon impatience, le détail
exactement noté de mes sensations et de mes aventures depuis le jour de
nos adieux.
Tu recevras le paquet en même temps que cette lettre. Tout un petit
roman dont les circonstances ont seules tissé la trame et où ma volonté
ne fut pour rien. Il n'y est question de trésor qu'assez tard. Je
t'enverrai bientôt la suite et tu pourras ainsi t'associer aux émotions
que je traverse. En attendant, montre-toi indulgent à ma chimère.
Pour te prouver que je suis lucide et que la manie des grandeurs ne m'a
pas troublé le cerveau, je te jure qu'avant un mois, à Paris, je rirai
avec toi et plus fort que toi de mes déconvenues si, au réveil, sous
le dernier coup de pioche, je ne trouve, comme dans les contes, à la
place du Colchos et de la Golconde espérés qu'un coffre vermoulu, des
cailloux et des feuilles sèches.