Comment Ami rappelle ici 8417
A l'Amant, que seul un ami
Lui fut fidËle en sa misËre,
Lui offrant sa fortune entiËre.
Ami, dit-il, je viens vous voir;
Voici mon corps et mon avoir,
Ils sont ‡ vous comme ‡ moi-mÍme,
Prenez sans crainte, je vous aime.
--Mais combien?--Si ne le savez,
Tout, si de tout besoin avez;
Ami, je ne prise une prune,
Contre ami, les biens de Fortune,
Et mÍme les biens naturels,
Du jour o˘ nous nous vÓmes tels
Que, sitÙt que nous nous conn˚mes,
Nos coeurs conjoints ‡ jamais e˚mes,
Et qu'aprËs nous Ítre ÈprouvÈs,
Bons amis nous sommes trouvÈs;
Car nul ne sait, s'il ne l'Èprouve,
Quand un ami loyal il trouve.
Eussiez-vous pris tout ce j'ai,
Que je serais votre obligÈ,
Tant sont puissants, lorsque l'on s'aime,
Les liens du coeur. Car moi-mÍme,
Dit-il, pour votre guÈrison,
Vous pouvez me mettre en prison
Pour caution ou pour otage,
Et mes biens vendre et mettre en gage.
L‡ ne s'en tint pas cet ami
Qui m'allait consolant ainsi;
[p.262]
Tant iere maz et vergongneus, 8405
A loi de povre besongneus,
Cui honte a si la bouche close,
Que sa mesese dire n'ose,
Mais sueffre, et s'enclost et se cache,
Que nus sa povretÈ ne sache,
Et monstre le plus bel dehors:
Ainsinc ge le fesoie alors.
Ce ne font pas, bien le recors,
Li mendians poissans de cors,
Qui se vont partout embatant,
Plus qu'il puÈent chacun flatant,
Et le plus let dehors dÈmonstrent
A tretous ceus qui les encontrent,
Et le plus bel dedens rÈponnent
Por dÈcevoir ceus qui lor donnent;
Et vont disant que povres sont,
Et les grasses pitances ont,
Et les grans deniers en tresor.
MËs atant me tairai dËs or,
Que g'en porroie bien tant dire,
Qu'il m'en iroit de mal en pire;
Car tous jors hÈent ypocryte
VÈritÈ qui contre eus est dite.
Ainsinc es devant diz amis
Mon fol cuer son travail a mis;
Si sui par mon fol senz traÔs,
Despis, diffamÈ et haÔs
Sans ochoison d'autre deserte
Que de la devant dite perte
De toutes gens communÈment,
Fors que de vous tant solement;
[p.263]
Mais il m'en fit de force prendre, 8447
Car je n'osais la main y tendre,
Tant j'Ètais triste et vergogneux,
Ainsi qu'un pauvre besogneux
Qui par la honte a bouche close
Et sa dÈtresse dire n'ose,
Et montre le plus beau dehors,
Ainsi que je faisais alors,
Mais souffre et s'enferme et se cache,
Sa pauvretÈ pour qu'on ne sache.
Ce ne font pas les Mendiants,
Je sais, ces moines florissants
De corps, qui laids dehors se montrent
A tous les passants qu'ils rencontrent,
Et qui se vont partout glissant,
Tant qu'ils peuvent chacun flattant,
Pour dÈcevoir ceux qui leur donnent,
Mais de tout par dedans foisonnent,
Qui vous disent que pauvres sont,
Et les grasses pitances ont
Et grands deniers cachÈs en terre.
Mais maintenant il faut m'en taire;
Tant du reste en dire pourrais,
Que de mal en pire choirais,
Car rien ne hait tant l'hypocrite
Que vÈritÈ contre lui dite.
Ainsi j'Ètais fol quand je mis
Ma confiance en ces amis.
Victime suis de ma folie,
HaÔ, mÈprisÈ pour la vie,
Et le seul prix de ma bontÈ
Fut d'Ítre soudain rejetÈ
De toute la foule ÈgoÔste,
Sauf un dont l'amitiÈ subsiste.
[p.264]
Que vos amors pas ne perdÈs, 8437
MËs ‡ mon cuer vous aerdÈs;
Et tous jors, si cum ge le croi,
Qui d'amer vous pas ne recroi,
Se Diex plaist, vous i aerdrÈs;
MËs por ce que vous me perdrÈs,
Quant ‡ corporel compaignie,
En ceste terrienne vie,
Quant li derreniers jors vendra,
Que Mors son drois des cors prendra,
Car icel jor, bien le recors,
Ne nous toldra fors que le cors,
Et toutes les apartenances
De par les corporex sustances;
Car ambedui, ce sai, morron
Plus-tost, espoir, que ne vorron,
MËs ce n'iert pas, espoir, ensemble,
Car Mort tous compaignons dessemble.
Si sai-ge bien certainement
Que, se loial amor ne ment,
Se vous vivez et ge moroie,
Tous jors en vostre cuer vivroie;
Et se devant moi moriÈs,
Tous jors o˘ mien revivriÈs
AprËs vostre mort par mÈmoire,
Si cum vesquist, ce dist l'istoire,
Pyritho¸s aprËs sa mort[75],
Que Theseus tant ama mort.
Tant le queroit, tant le si voit,
(Car cil dedens son cuer vivoit)
Que vis en enfer l'ala querre,
Tant l'ot amÈ vivant sor terre.
Et povretÈ fait pis que Mort:
Car ame et cors tormente et mort,
[p.265]
C'est vous qui point ne vous cachez, 8481
Mais ‡ mon coeur vous attachez,
Et toujours, comme je le pense,
Puisqu'il vous aime avec constance,
Plaise ‡ Dieu! vous attacherez.
Mais, hÈlas! un jour vous perdrez
Ma corporelle compagnie
En cette terrienne vie,
Lorsque le dernier jour viendra
Et lorsque la Mort reprendra
Ses droits sur notre corps fragile;
Mais en ce jour la Mort agile,
Compagnon, ne nous prendra rien
Hormis le corps, je le sais bien,
Et toutes les appartenances
De nos corporelles substances;
Car tous deux, je le sais, mourrons,
Certes, plus tÙt que ne voudrons.
Mais Ègal sort ne nous prÈpare
La Mort qui les amis sÈpare,
Et je ne doute nullement
Que, si loyal amour ne ment,
En votre coeur je ne demeure.
S'il advient que premier je meure,
Car avant moi si vous mouriez,
Toujours au mien revivriez
AprËs votre mort par mÈmoire;
Comme vÈcut, nous dit l'histoire,
Piritho¸s, aprËs sa mort[75],
Que ThÈsÈe adorait encor.
Tant le suivait l'image chËre
Qu'il aima tant sur cette terre
Et qui vivait dedans son coeur,
Qu'il l'alla chercher de douleur
[p.266]
Tant cum l'ung o l'autre demore, 8471
Non pas sans plus une sole hore;
Et lor ajoute ‡ dampnement
Larrecin et parjurement,
Avec toutes autres durtÈs
Dont chascuns est griÈment hurtÈs,
Ce que mort ne vot mie faire,
MËs ainÁois les en fait retraire,
Et si lor fait en son venir
Tous temporiex tormens fenir;
Et sans plus, comment que soit griÈve,
En une sole hore les griÈve.
Por ce, biaus compains, vous semon
Qu'il vous membre de Salemon
Qui fut roi de Gherusalen;
Car de li moult de bien a-l'en.
Il dit, et bien i prenÈs garde:
Biau fils, de povretÈ te garde
Tous les jors que tu as ‡ vivre,
Et la cause en rent en son livre;
Car en ceste vie terrestre,
Miex vaut morir que povres estre.
Et cil qui povres apparront,
Lor propres freres les harront.
Et por la povretÈ douteuse,
Il parle de la souffreteuse
Que nous apelons indigence,
Qui si ses hostes desavance.
Onc si despite ne vi gens
Cum ceus que l'en voit indigens.
Por tesmoings nÈis les refuse[76]
Chascuns qui de droit escript use,
Por ce qu'il sunt en loi clamÈ
Equipolens as diffamÈ.
[p.267]
Aux enfers. PauvretÈ fait pire 8515
Qui met ‚me et corps ‡ martyre,
Sans mÍme une heure de rÈpit,
Tant que l'une avec l'autre vit,
Les pousse ‡ damnable aventure,
Au vice, au larcin, au parjure
Et toutes les calamitÈs
Dont les humains sont tourmentÈs;
Ce que la mort ne saurait faire
Puisque les en garde au contraire
Et fait pour eux, en son venir,
Tous temporels tourments finir,
Et sans plus, combien que les grËve,
En une heure vous les enlËve.
Pour ce, vous prierai, compagnon,
De vous rappeler Salomon,
De JÈrusalem ce roi sage,
Dont nous avons maint bon adage.
Il dit: ´Beau fils, en vÈritÈ,
Garde-toi bien de pauvretÈ
Tous les jours qu'il te reste ‡ vivre.ª
Et la cause en est en son livre:
´Oui, sur cette terre il vaut mieux
Mourir que vivre besogneux;
Car tous ceux qui pauvres paraissent
Leurs propres frËres les dÈlaissent.ª
Et puis, parlant des souffreteux,
Il nous montre les pauvres honteux
Qui croupissent dans l'indigence,
Source d'Èternelle souffrance.
Oncques plus misÈrables gens
Je ne vois que les indigents;
Pour tÈmoins mÍme les refuse[76]
Chacun qui de droit Ècrit use,
[p.268]
Trop est povretÈ lede chose; 8505
Mes toutevois bien dire l'ose,
Que se vous aviÈs assÈs
Deniers et joiaus amassÈs,
Et tant donner en porriÈs,
Comme prometre en vorriÈs,
Lors coilleriÈs boutons et Roses,
J‡ si ne seraient encloses.
MËs vous n'estes mie si riches,
Et si n'estes avers ne chiches:
DonnÈs donc amiablement[77]
Biaus petis dons resnablement,
Si que n'en cheiez en poverte,
Damaige i auriÈs et perte:
Li plusors vous en moqueroient,
Qui de riens ne vous secorroient,
Se vous aviÈs le chatÈ
Oultre sa valeur achatÈ.
Il affiert bien que l'en present
De fruit novel un bel present
En toailles, ou en paniers;
De ce ne soiÈs j‡ laniers.
Pommes, poires, noiz ou cerises,
Cormes, prunes, freses, merises,
Chastaignes, coinz, figues, vinetes,
Pesches, parmains, ou alietes,
Nefles entÈes, ou framboises,
Beloces d'Avesnes, jorroises[78],
Roisins noviaus lor envoiÈs,
Et des meures fresches aiÈs,
Et se les avÈs achetÈes,
Dites que vous sunt prÈsentÈes
[p.269]
Car ils sont par la loi nommÈs 8549
L'Èquivalent des infamÈs.
Trop est PauvretÈ laide chose;
Mais toutefois, bien dire l'ose,
Ami, si vous aviez assez
Deniers et joyaux amassÈs,
Vous cueilleriez boutons et roses;
Pour vous elles ne seraient closes,
Si donner autant vous pouviez
Comme promettre voudriez.
Mais pourtant, sans Ítre aussi riche,
Si n'Ítes avare ni chiche,
Donnez-leur raisonnablement
Beaux petits dons aimablement[77],
Mais sans Èpuiser votre bourse;
Car si vous Ètiez sans ressource,
Personne ne vous soutiendrait,
Chacun de vous se moquerait
D'avoir payÈ la marchandise
Outre sa valeur, c'est sottise.
A mon avis, rien n'est plaisant
Comme de faire un beau prÈsent,
Tel que fruits nouveaux en corbeille,
C'est un don que je vous conseille,
Figues, vinettes et marrons,
PÍches, alises, groseillons,
Pommes, poires, noix ou cerises,
Cormes, prunes, fraises, merises;
Raisins nouveaux leur envoyez,
Gents bouquets d'avoine liÈs[78],
Amandes, framboises m˚res
Ou bien encor nËfles et m˚res;
Et si les avez achetÈs,
Dites qu'ils furent apportÈs
[p.270]
D'ung vostre ami, de loing venues, 8537
Tout les achatiÈs-vous es rues;
Ou donnÈs Roses vermeilletes,
Primeroles, ou violetes,
Ou biaus glaons en la seson;
En tex dons n'a pas desreson.
SachiÈs que dons les gens afolent,
As mesdisans les jangles tolent:
Se mal Ës donnÈors savoient,
Tous les biens du monde en diroient.
Biaus dons soustiennent maint bailli
Qui fussent ore mal bailli[79];
Biaus dons de vins et de viandes
Ont fait donner maintes provendes;
Biaus dons si font, n'en doutÈs mie,
Porter tesmoing de bonne vie:
Moult tiennent par tout biau leu dons,
Qui biau don donne, il est prodons.
Dons donnent loz as donnÈors,
Et empirent les prenÈors[80],
Quant il lor naturel franchise
Obligent ‡ autrui servise.
Que vous diroie ‡ la parsomme?
Par don sunt pris et Diex et homme.
Compains, entendÈs ceste note
Que je vous amoneste et note.
SachiÈs, se vous volÈs ce faire
Que ci m'avÈs oÔ retraire,
Li Diex d'Amors j‡ n'i faudra
Quant le fort chastel assaudra,
Qu'il ne vous rende sa promesse;
Car il et Venus la dÈesse
Tant as portiers se combatront,
Que la forterece abatront:
[p.271]
A vous de lointaine venue, 8583
Les eussiez-vous pris dans la rue.
Donnez encore avec raison
De beaux glaÔeuls en la saison,
Bouquets de roses vermeillettes,
Fleurs de printemps et violettes.
Jolis dons changent bien les gens,
Ferment la bouche aux mÈdisants.
L'obligÈ, loin d'Ítre nuisible,
De vous dit tout le bien possible.
Beaux dons soutiennent maints baillis
Qui sans eux seraient bien petits[79];
De vins, de mets belles offrandes
Ont fait donner maintes prÈbendes.
On vante l'homme gÈnÈreux,
Qui donne est toujours vertueux;
Les beaux dons font, n'en doutez mie,
Trouver tÈmoins de bonne vie;
Beaux dons donnent los aux donneurs,
Comme ils enchaÓnent les preneurs[80],
Et leur naturelle franchise
Asservissent par convoitise.
Que vous dirai-je encor? Beaux dons
Dieu, comme l'homme, trouve bons.
Ainsi, sachez me bien comprendre,
Et si bien savez vous y prendre,
Le Dieu d'Amour ne manquera,
Quand le castel assaillira,
D'accomplir toute sa promesse.
Car, avec VÈnus la dÈesse,
Tant ces geÙliers ils combattront
Que la forteresse abattront,
Et vous pourrez cueillir la Rose,
Si durement qu'elle soit close.
[p.272]
Si porrez lors coillir la Rose, 8571
J‡ si fort ne sera enclose.
MËs quant l'en a la chose aquise,
Si reconvient-il grant mestrise
En bien garder et sagement,
Qui joÔr en vuet longuement.
Car la vertu n'est mie mendre
De bien garder et de deffendre
Les choses, quant el sunt aquises[81],
Que del aquerre en quelques guises.
S'est bien drois que chÈtis se claime
Valez, quant il pert ce qu'il aime,
Por quoi ce soit par sa defaute;
Car moult est digne chose et haute
De bien savoir garder s'amie,
Si que l'en ne la perde mie,
MÈismement, quant Diex la donne
Sage, cortoise, simple et bonne,
Qui s'amor doint et point ne vende.
Car onques amor marchÈande
Ne fu par fame controvÈe,
Fors par ribaudie provÈe;
N'il n'i a point d'amor, sans faille,
En fame qui por don se baille.
Tel amor fainte, Mal-Feu l'arde[82]!
L‡ ne doit-l'en pas metre garde.
Si sunt-eles voir presque toutes
Convoiteuses de prendre, et gloutes
De ravir et de devorer,
Si qu'il n'i puist riens demorer,
A ceus qui plus por lor se claiment,
Et qui plus loiaument les aiment:
Car Juvenaus si nous raconte,
Qui de Berine tient son conte,
[p.273]
Mais quand acquise vous sera, 8617
Par grande adresse il vous faudra
La bien garder et grand' prudence,
Pour avoir longue jouissance;
Car souvent acquÈrir, ami,
Combien qu'il nous cause d'ennui,
Est plus facile, quoi qu'on dise,
Que de garder la chose acquise[81].
A bon droit plaint ses tristes jours
Qui perd l'objet de ses amours,
Quand mÍme ce serait sa faute.
Car c'est chose bien digne et haute
Que savoir amante garder,
Sans partage la possÈder,
Surtout lorsque Dieu nous la donne
Sage et courtoise, et simple et bonne,
Sans rien demander en retour.
Car oncques mercenaire amour
Ne vint que d'‚me corrompue
Et par la dÈbauche perdue.
Oncques la femme qui se vend
D'un pur amour n'aima d'amant;
A cet amour inf‚me et l‚che
Nul coeur honnÍte ne s'attache.
Plus on se donne aveuglÈment,
Plus on aime loyalement,
Plus les femmes sont rigoureuses,
Presque toutes, et convoiteuses
De tout ravir et dÈvorer,
Tant qu'il y peut rien demeurer.
Car JuvÈnal ce nous raconte,
Qui d'IbÈrine fait son conte,
[p.274]
Que miex vosist ung des yex perdre[83] 8605
Que soi ‡ ung seul homme aerdre;
Car nus seus n'i peuist soffire,
Tant estoit de chaude matire;
Car j‡ fame n'iert si ardans,
Ne ses amors si bien gardans,
Que de son chier ami ne vuelle
Et les deniers et la despuelle.
Or vez que les autres feroient,
Qui por dons as hommes s'otroient.
Nesune ne puet-l'en trover
Qui ne se vueille ainsinc prover;
Tant l'ait homme en subjeccion,
Toutes ont ceste entencion.
Vez ci la rigle qu'il en baille;
MËs il n'est rigle qui ne faille,
Car des mauveses entendi,
Quant ceste sentence rendi.
MËs s'el n'est tiex cum ge devis,
Loial de cuer, simple de vis,
Ge vous dirai que l'en doit faire.
Valez cortois et debonnaire
Qui vuet ‡ ce metre sa cure,
Gart que du tout ne s'asÈure
En sa biautÈ, ne en sa forme:
Drois est que son engin enforme
De meurs et d'ars et de sciences;
Car qui les fins et les provences
De biautÈ sauroit regarder,
BiautÈ se puet trop poi garder:
Tantost a faite sa vesprÈe
Com les floretes en la prÈe;
Car biautÈ est de tel matire,
Que el plus vit, et plus empire.
[p.275]
Qu'elle e˚t mieux aimÈ perdre un oeil[83] 8649
Qu'‡ un seul homme faire accueil;
Un seul ne lui pouvait suffire,
Tant Ètait chaude en son dÈlire.
Coeur de femme n'est si ardent
Ni ses amours si bien gardant,
Que du cher ami la dÈpouille
Et l'or plus ou moins ne chatouille.
Jugez par l‡ ce que femme est
Qui son corps aux enchËres met.
Ainsi toutes, ami, sont faites
Les femmes, toutes sont coquettes;
Quelque soit leur affection,
Toutes ont mÍme intention.
Tel est la rËgle qu'il en baille,
Mais il n'est rËgle qui ne faille;
Car des mauvaises il parlait
Quand cette sentence il rendait.
Et si votre amante n'est telle,
Mais d'attraits simple et de coeur belle,
Il vous faudra faire autrement.
Courtois et dÈbonnaire amant
A bien aimer qui met sa cure
Ne doit pas que sur sa tournure
Compter, ses gr‚ces, sa beautÈ;
Il lui faut un esprit dotÈ
Encor d'utiles connaissances;
Car pour qui sait juger les chances
Et avantages de beautÈ,
Elle n'est que fragilitÈ,
Elle est tantÙt Èvanouie
Comme fleurettes de prairie;
Car ainsi qu'elles beautÈ vit,
Plus elle va, plus dÈpÈrit.
[p.276]
MËs le sens, qui le vuet acquerre, 8639
Tant cum il puet vivre sor terre,
Fait ‡ son mestre compaignie,
Et miex vaut au chief de sa vie
Qu'il ne fist au commencement;
Tous jors va par avancement:
J‡ n'iert par tens apetisiÈs,
Bien doit estre amÈs et prisiÈs
Valez de noble entendement,
Quant il en use sagement.
Moult redoit estre fame liÈe,
Quant ele a s'amor emploiÈe
En biau valet cortois et sage,
Qui de sens a tel tesmoignage.
Neporquant s'il me requeroit
Consel, savoir se bon seroit
Qu'il fÈist rimes jolietes,
Motez, fabliaux, ou chanÁonnetes
Qu'il vueille ‡ s'amie envoier
Por li chevir et apoier:
Ha, las! de ce ne puet chaloir,
Biau dit i puet trop poi valoir.
Li diz, espoir, loÈ seront,
D'autre preu petit i feront;
MËs une grant borse pesans,
Toute farsie de besans[84],
Se la vÈoit saillir en place,
Tost i corroit ‡ plaine brace;
Qu'eles sunt mËs si aorsÈes,
Que ne corent fors as borsÈes[85].
Jadis soloit estre autrement,
Or va tout par empirement.
Jadis au tens des premiers peres
Et de noz premeraines meres,
[p.277]
Mais le sens, pour toute la vie, 8683
Tient ‡ son maÓtre compagnie,
Mieux vaut ‡ la fin qu'au dÈbut,
Et plus il approche du but
Moins sur lui le temps a de prise.
Aussi femme chÈrit et prise
Amant de noble entendement,
Quand il en use sagement.
Aussi doit Ítre bien heureuse
Entre toutes femme amoureuse
Qui sut octroyer son amour
A beau serviteur, en retour
Qui lui donna courtois et sage
De sens semblable tÈmoignage.
Cependait s'il me demandait
Conseil, savoir si bon serait
De faire rimes joliettes,
Motets, fabliaux, chansonnettes
Qu'il veuille ‡ sa mie envoyer
Pour lui plaire et pour l'Ègayer,
HÈlas! ami, c'est triste ‡ dire,
Mais beaux dits ne sauraient suffire.
Peut-Ítre louÈs ils seront,
Autre profit ne porteront.
Mais si grande bourse et pesante
De besans pleine et rÈsonnante[84]
Elles voyaient cÈans saillir,
Vite ‡ bras ouverts d'y courir,
Tant femmes sont intÈressÈes
Qu'elles ne courent qu'aux boursÈes[85].
Jadis soulait Ítre autrement.
Mais tout dÈgÈnËre ‡ prÈsent.
Jadis au temps des premiers pËres,
Au temps de nos premiËres mËres,
[p.278]
Si cum la letre le tesmoigne, 8673
Par qui nous savons la besoigne,
Furent amors loiaus et fines,
Sans covoitise et sans rapines;
Li siecles ert moult prÈcieus,
N'estoit pas si dÈlicieus
Ne de robes, ne de viandes;
Il coilloient Ès bois les glandes
Por pain, por char et por poissons,
Et cerchoient par ces boissons,
Par vaus, par plains et par montaingnes,
Pommes, poires, noiz et chastaingnes,
Boutons et mores et pruneles,
Framboises, freses et ceneles,
Feves et poiz, et tex chosetes,
Cum fruis, racines et herbetes;
Et des espis des blÈs frotoient,
Et des roisins Ès chans grapoient,
Sans metre en pressouer, n'en esnes.
Li miel dÈcoroient des chesnes,
Dont habundamment se vivoient,
Et de l'iaue simple bevoient,
Sans querre piment ne clarÈ,
N'onques ne burent vin parÈ;
N'iert point la terre lors arÈe,
MËs si cum Diex l'avoit parÈe
Par soi-mÈismes aportoit
Ce dont chascun se confortoit;
Ne queroient saumons ne luz[86],
Et vestoient les cuirs veluz,
Et faisoient robes de laines,
Sans taindre en herbes ne en graines[87],
Si cum el venoient des bestes.
Covertes ierent de genestes,
[p.279]
Comme l'histoire le prÈtend, 8717
Car c'est elle qui nous l'apprend,
…tait amour loyale et fine,
Sans convoitise et sans rapine.
Durant ces siËcles prÈcieux
Tant n'Ètait le monde envieux
De fins mets, de parures vaines;
Au bois il cueillait glands et faÓnes
Au lieu de chairs et de poissons,
Et cherchait parmi les buissons
Boutons et m˚res et prunelles,
Framboises, fraises et cinelles,
Pommes, poires, fËves et noix,
Ch‚taignes, racines et pois,
Herbes et fruits de la campagne,
Par val, par plaine et par montagne,
Et les Èpis de blÈ frottait,
Et raisins aux champs grapillait,
Des cuviers sans se mettre en peine,
Du miel dÈcoulant d'un vieux chÍne
Abondamment se nourrissait
Et d'eau de source s'abreuvait,
Sans chercher piment ni piquette
Ni vin vieilli dans la feuillette.
Le sol n'Ètait pas labourÈ,
Et tel que Dieu l'avait parÈ
Engendrait tout en abondance
Et donnait ‡ l'homme l'aisance.
Point de brochets ni de saumons;
Il se revÍtait de toisons
Ou se faisait robe de laine,
Sans teinture d'herbe ou de graine[87],
Comme la portaient les agneaux.
Les chaumiËres dans les hameaux
[p.280]
De foillies et de ramiaus 8707
Lor bordetes et lor hamiaus,
Et fesoient en terre fosses,
Es roches et es tiges grosses
Des chesnes cruÈs se rebotoient,
Quant les tempestes redotoient.
* * * * *