Comment Raison lors sans rÈplique 7563
Laisse l'Amant mÈlancolique;
Il s'en retourne vers Ami
Qui son courage a raffermi.
A ces mots Raison interdite
Pensif et morne l‡ me quitte,
Soudain d'Ami me ressouvient
Et d'aller ‡ lui me convient.
Je m'y dÈcide non sans peine;
Mais le voici, Dieu me l'amËne,
Et quand il voit quelle douleur
Tourmente et dÈchire mon coeur:
Ami.
Doux Ami, dit-il, quelle peine
Derechef ainsi vous malmËne?
Car bien vois ‡ votre p‚leur
Qu'il vous est arrivÈ malheur;
Voyons, dites, quelles nouvelles?
L'Amant.
Dieu m'assiste, bonnes ni belles!
Ami.
Parlez donc.
L'Amant.
Lors je lui contai
Ce que j'ai plus haut racontÈ,
Pas n'est besoin que je le die.
[p.208]
Ami.
Avoi, dist-il, por le cors DÈ, 7548
Dangier aviÈs apaisiÈ,
S'aviÈs le bouton baisiÈ;
De noiant estes entrepris,
Se Bel-Acuel ‡ estÈ pris;
Puis que tant s'est abandonnÈs
Que le baisier vous fu donnÈs,
JamËs prison ne le tendra;
Mais sans faille il vous convendra
Plus sagement ‡ maintenir,
S'‡ bon chief en volÈs venir.
ConfortÈs-vous: car bien sachiÈs
Qu'il iert de la prison sachiÈs,
O˘ il a por vous estÈ mis.
L'Amant.
Ha! trop i a fors anemis.
S'il n'i avoit que Male-Bouche;
C'est cis qui plus au cuer me touche:
Cis a les autres esmÈus;
J‡ n'i Èusse estÈ sÈus,
Se li glous ne chalemelast,
Paor et Honte me celast
Moult volentiers; nÈis Dangier
M'avoit lessiÈ ‡ ledengier.
Tuit trois s'estoient coi tenu,
Quant li dÈable i sunt venu
Que li glous i fist assembler.
Qui vÈist Bel-Acuel trembler,
Quant Jalousie l'escria,
(Car la vielle trop mal cria:)
[p.209]
Ami.
Mais, dit-il, par la sainte hostie! 7584
Danger vous aviez apaisÈ,
Le bouton vous aviez baisÈ,
Et de Bel-Accueil la capture
A ce point, ami, vous torture!
S'il s'est ‡ vous abandonnÈ
Tant qu'un baiser vous fut donnÈ,
Il n'est prison qui le retienne.
Or donc, que votre coeur comprenne,
S'il veut ‡ bonne fin venir,
Que plus sage il se doit tenir.
Consolez-vous, car sans nul doute
Il sortira, co˚te que co˚te,
Du fort o˘ pour vous on l'a mis.
L'Amant.
Ah! trop forts sont ses ennemis!
Et sans ce maudit Malebouche
(C'est lui qui plus au coeur me touche,
Lui qui tous les autres Èmut),
Personne soupÁonnÈ ne m'e˚t.
Si n'e˚t tant bavardÈ ce traÓtre,
Honte et Peur volontiers peut-Ítre
M'eussent cachÈ; voire Danger
S'Ètait, ma foi, laissÈ toucher,
Tous trois s'Ètaient tenus tranquilles,
Lorsque surgirent ces reptiles
Que le coquin fit assembler.
Qui Bel-Accueil e˚t vu trembler
Lorsque s'Ècria Jalousie
(Car la vieille horriblement crie),
[p.210]
Grant pitiÈ li en pÈust prendre; 7577
Je m'en foÔ sans plus atendre.
Lors fu le chastel maÁonÈ
O˘ li dous est emprisonÈ.
Por ce, Amis, ‡ vous me conseil,
Mort sui se n'i metÈs conseil.
Lors dist Amis cum bien apris,
Car d'Amors ot assÈs apris:
Amis.
Compains, ne vous desconfortÈs,
En bien amer vous desportÈs;
Li Diex d'Amors, et nuit et jor
ServÈs loiaument sans sÈjor:
Vers li ne vous desloiautÈs,
Trop seroit grant desloiautÈs
S'il vous en trovoit recrÈu,
Trop se tendroit ‡ dÈcÈu
De ce qu'‡ homme vous reÁut:
Onques cuers loiaus nel' dÈÁut.
Faites quanqu'il vous encharja,
Tous ses commans gardÈs; car j‡
A son propos, combien qu'il tarde,
Ne faudra hons qui bien les garde,
S'il ne li meschiet d'autre part,
Si cum Fortune se dÈpart.
Du Diex d'Amors servir pensÈs,
En li soit tous vostres pensÈs.
C'est douce pensÈe et jolie,
Por ce seroit trop grant folie
Du lessier, puisqu'il ne vous lesse;
Neporquant il vous tient en lesse,
Si vous convient vers li plessier,
Quant vous ne le poÈs lessier.
[p.211]
E˚t ÈtÈ d'Èpouvante pris; 7613
Sans plus attendre je m'enfuis.
Lors s'Èleva la tour de pierre
O˘ Bel-Accueil se dÈsespËre.
Aussi vers vous, Ami, j'accours,
Je suis mort sans votre secours.
Lors dit Ami d'une voix tendre,
Lui qui savait l'amour comprendre:
Ami.
Ami, loyalement Amour
Servez sans cesse et nuit et jour;
Que votre coeur mieux lutter sache,
Et qu'‡ bien aimer il s'attache.
Soyez vers lui franc et loyal;
Car ce serait trop dÈloyal
A vous d'Ítre l‚che et parjure,
Ce serait peine ‡ lui trop dure,
Lui qui votre hommage a reÁu;
Oncques fin coeur ne l'a dÈÁu.
Suivez donc ses leÁons sans crainte
Et ses commandements sans feinte;
Car celui qui fidËlement
Le sert, jamais ne s'en repent,
A moins que Fortune inconstante
D'un autre cÙtÈ le tourmente.
A servir Dieu d'Amours pensez,
En lui mettez tous vos pensers;
C'est douce pensÈe et jolie,
Et ce serait trop grand' folie
De le laisser injustement.
Il vous tient en laisse pourtant;
Mais il faut ‡ lui vous soumettre
Et ne point en oubli le mettre.
[p.212]
Or vous dirai que vous ferÈs: 7609
Une piËce vous tarderÈs
Du fort chastel aler vÈoir;
N'alÈs ne joer, ne sÈoir,
N'oÔs n'i soiÈs ne vÈus,
Tant que cis vens soit tous chÈus,
Au mains tant comme vous solÈs;
J‡ soit ce que pas ne volÈs,
PrËs des murs, ne devant la porte;
Et, s'aventure l‡ vous porte,
Faites semblant, comment qu'il aille,
Que de Bel-Acuel ne vous chaille;
MËs se de loing le vÈÈs estre
Ou ‡ crenel, ou ‡ fenestre,
RegardÈs-le piteusement,
MËs trop soit fait couvertement.
S'il vous revoit, liez en sera,
J‡ por gardes nel' lessera;
MËs n'en fera chiere ne cin,
Se n'est, espoir, en larrecin;
Ou sa fenestre espoir clorra,
Quant as gens parler vous orra;
S'agueitera par la fendace
Tant cum vous serÈs en la place,
Jusques vous en serÈs tornÈs,
Se par autre n'est destornÈs.
PrenÈs-vous garde toutevoie
Que Male-Bouche ne vous voie:
S'il vous voit, si le saluÈs,
MËs gardÈs que vous ne muÈs,
Ne ne faites chiere nesune
De haÔne ne de rancune;
Et se vous aillors l'encontrÈs,
Nul maltalent ne li monstrÈs:
[p.213]
Or voici ce que vous ferez: 7645
Un petitet vous attendrez
Avant d'aller ‡ la tour sombre
RÍver et rÙder comme une ombre,
Et laissez le vent dÈvier.
Pas plus que n'Ítes coutumier,
Avant tout, faites bien en sorte
Que prËs des murs, devant la porte,
Ne soyez vu ni jour ni nuit.
Si le hasard vous y conduit,
De Bel Accueil, quoi qu'il advienne,
Semblez ne point vous mettre en peine;
Mais toutefois discrËtement
Regardez-le piteusement,
Si de loin le voyez paraÓtre
Sur les crÈneaux, ‡ la fenÍtre;
Lui, s'il vous voit, content sera,
MalgrÈ les gardes restera
Sans remuer ni main ni tÍte
(Si ce n'est peut-Ítre en cachette),
Ou sa fenÍtre fermera
Quand aux gens parler vous verra,
S'aguettera par la fendace
Tant que resterez en la place
Et ne serez en retournÈ,
A moins qu'il n'en soit dÈtournÈ.
Surtout veillez bien qu'en la voie
Ce Malebouche ne vous voie.
Saluez-le s'il peut vous voir,
Mais gardez de vous Èmouvoir;
Qu'en vos traits n'apparaisse aucune
Marque de haine ou de rancune.
Ailleurs si vous le rencontrez,
Nulle colËre ne montrez;
[p.214]
Sages hons son maltalent cuevre. 7643
Si sachiÈs que cis font bone uevre,
Qui les dÈcevÈors dÈÁoivent.
SachiÈs qu'ainsinc faire le doivent
Chascun amant, au mains li sage.
Male-Bouche et tout son linage,
S'il vous devoient acorer,
Vous lo servir et honorer.
OffrÈs lor tout par grant faintise,
Cuer et cors, avoir et servise:
L'en seult dire, et voirs est, ce cuit,
Encontre veziÈ recuit.
De ceus bouler n'est pas pechiÈs
Qui de bouler sunt entechiÈs:
Male-Bouche si est boulierres,
OstÈs bou, si demorra lierres.
Lierres est-il, sachiÈs de voir,
Bien le poÈs aparcevoir;
Nil ne doit avoir autre non,
Qui emble as gens lor bon renon,
N'il n'a jamËs pooir du rendre;
L'en le dÈust miex mener pendre
Que tuit ces autres larronciaus
Qui deniers emblent ‡ monciaus.
S'uns laronciaus emble deniers,
Robe ‡ perche, blÈ en greniers,
Por quatre tans au mains iert quites,
Selonc les lois qui sunt escrites[58],
Et soit pris en present forfait.
MËs Male-Bouche trop forfait
Par s'orde vil langue despite
Qui ne puet, dËs que il l'a dite
De sa goule mal renomÈe,
Restorer bonne renomÈe,
[p.215]
Le sage couvre sa colËre. 7679
Sachez que c'est bonne oeuvre faire
Que savoir tromper un trompeur.
C'est ainsi qu'un bon serviteur
Se doit conduire s'il est sage.
Malebouche et tout son lignage,
Dussent-ils tous vous Èventrer,
Il faut servir et honorer.
Offrez-lui, par grand artifice,
Coeur et corps, avoir et service.
On dit, et c'est la vÈritÈ,
Contre fin soyez raffinÈ.
Bouler les gens n'est pas mal faire
Quand eux ils ne s'en privent guËre.
Bouler, c'est tromper, ce dit-on,
Comme lierre est un larron;
Or Malebouche est boulierre,
Otez bou, restera lierre.
Il ne doit porter autre nom
Volant aux gens leur bon renom,
Mais sans pouvoir jamais le rendre.
Mieux devrait-on le mener pendre
Que tous ces autres larronneaux
Qui deniers volent ‡ monceaux;
Car larron, quand deniers dÈrobe,
Grains en greniers, sur perche robe,
En flagrant dÈlit s'il est pris,
La loi par quatre fois le prix
Lui fait payer le prÈjudice[58].
Mais Malebouche et sa malice,
Tant sa langue sale forfait,
Ne peut, le mal une fois fait,
Avec sa gueule mal famÈe
Restaurer bonne renommÈe,
[p.216]
N'estaindre une parole sangle, 7677
S'el l'a mÈue par sa jangle.
Bon fait Male-Bouche apaisier:
Aucunes fois seult-l'en baisier
Tel main qu'en vodroit qu'el fust arse;
Car fust ores li glous en Tarse[59]!
Si janglast l‡ quanqu'il vosist,
MËs qu'as amans riens ne tosist.
Bon fait estoper Male-Bouche,
Qu'il ne die blasme ou reprouche:
Male-Bouche et tous ses parens,
A qui j‡ Diex ne soit garans,
Par barat estuet barater,
Servir, chuer, blandir, flater,
Par hours, par adulacions,
Par fauces simulacions,
Et endiner et saluer:
Il fait trop bon le chien chuer
Tant qu'en ait la voie passÈe.
Bien seroit sa jangle quassÈe,
S'il li pooit sans plus sembler
Que n'ÈussiÈs talent d'embler
Le bouton qu'il vous a mis seure,
Par ce porrez estre au desseure.
La vielle qui Bel-Acuel garde,
Serves ausinc: que Mal-Feu l'arde!
Autel faites de Jalousie,
Que nostre Sires la maudie,
La dolereuse, la sauvage,
Qui tous jors d'autrui joie enrage!
Ele est si crueuse et si gloute,
Que tel chose vuelt avoir toute.
S'ele en lessoit ‡ chascuns prendre,
Qu'el ne la troveroit j‡ mendre.
[p.217]
Ni d'un mot arrÍter l'effet 7713
De son pernicieux caquet.
Bon fait apaiser Malebouche,
Car souvent des lËvres on touche
La main qu'on voudrait voir br˚ler.
Que ne fait-on ce monstre aller
A Tarse ‡ son aise mÈdire[59]?
L‡ ne saurait aux amants nuire.
Bon fait b‚illonner ce vilain
Pour mettre ‡ ses reproches fin.
Oui, Malebouche et sa lignÈe,
Du ciel haÔe et dÈdaignÈe,
Bon fait par mensonges tromper,
Caresser, servir et duper
Par adulations trompeuses,
Simulations cauteleuses,
Profonds saluts et compliments;
Du chien calmons les grognements
Tant que n'avons franchi la voie.
Par dessus tout il faut qu'il croie,
Pour sa mÈdisance endormir,
Que n'avez pouvoir de ravir
La Rose qu'il tient enserrÈe,
Et l'entreprise est assurÈe.
La Vieille (l'enfer l'arde!) aussi
Flattez qui garde votre ami;
Flattez, de mÍme Jalousie
(Du Seigneur qu'elle soit honnie!),
Douloureux et sauvage coeur
Qu'enrage d'autrui le bonheur.
Elle est si gourmande et si gloute
Que telle chose avoir veut toute,
Qui moindre ne lui resterait
Pourtant, si chacun en prenait.
[p.218]
Moult est fox qui tel chose esperne, 7711
C'est la chandele en la lanterne;
Qui mil en i alumeroit,
J‡ mains de feu n'i troveroit[60].
Chascun set la similitude,
Se moult n'a l'entendement rude.
Se cestes ont de vous mestier,
ServÈs les de vostre mestier:
Faire lor devÈs cortoisie,
C'est une chose moult proisie,
MËs qu'il ne puissent aparÁoivre
Que vous les bÈes ‡ deÁoivre.
Ainsinc vous estuet dÈmener;
Les bras au col doit-l'en mener
Son anemi pendre ou noier,
Par chuer, par aplanoier,
S'autrement n'en puet l'en chevir.
Mais bien puis jurer et plevir
Qu'il n'a ci autre chevissance;
Car il sunt de tele poissance,
Qui en apert les assaudroit,
A son propos, ce cuit, faudroit.
AprËs ainsinc vous contendrÈs
Quant as autres portiers vendrez,
Se vous j‡ venir i poÈs,
Tex dons cum ci dire m'oÈs,
Chapiaus de flors en esclicetes[61],
Aumosnieres ou crespinetes,
Ou autres joÈlÈs petis,
Cointes et biaus et bien fetis,
Se vous en avÈs l'aisement,
Sans vous metre ‡ destruiement,
Por apesier lor presentÈs:
Des maux aprËs vous dementÈs,
[p.219]
Qui telle Èpargne fait se berne; 7747
C'est la chandelle en la lanterne;
Mille autres y allumerez,
Toujours mÍme feu trouverez[60].
Chacun voit la similitude
S'il n'a l'entendement trop rude.
Or donc, s'ils ont de vous besoin,
Ami, servez-les avec soin,
Faites-leur ‡ tous courtoisie,
Chose toujours bien accueillie;
Mais surtout ne leur laissez voir
Que vous voulez les dÈcevoir;
Ainsi vous les pourrez sÈduire.
Les bras au col qui veut conduire
Son ennemi pendre ou noyer,
Le doit caresser ou choyer
S'il ne peut autrement le vaincre.
Besoin n'est de vous en convaincre,
Trop forts sont-ils; les attaquer
De front serait le but manquer.
Ensuite il vous conviendra faire
(Si vous pouvez, comme j'espËre,
Jusqu'aux autres geÙliers venir)
Tels dons que vous allez ouÔr:
Chapeau de fleurs ‡ bandelettes[61],
AumÙniËres, simples voilettes,
Ou maints autres petits cadeaux,
Comme gents et coquets joyaux
Et de bon go˚t plutÙt que riches;
Car si trop sont mal vus les chiches,
Sottise est de se ruiner;
Sachez donc ‡ propos donner,
[p.220]
Et du travail et de la paine 7745
Qu'Amors vous fait, qui l‡ vous maine.
Et se vous ne poÈs donner,
Par promesse estuet sermonner:
PrometÈs fort sans dÈlaier,
Comment qu'il aille du paier;
JurÈs fort et la foi bailliÈs,
Ains que conclus vous en ailliÈs.
Si lor priÈs qu'il vous secorent;
Et se vos yex devant eux plorent,
Ce vous iert moult grant avantage:
PlorÈs, si ferÈs trop que sage[62];
Devant eus vous agenoilliÈs
Jointes mains et vos yex moilliÈs
De chaudes lermes en la place,
Qui vous coulent aval la face[63],
Si qu'il les voient bien chÈoir,
C'est moult grant pitiÈ ‡ vÈoir.
Lermes ne sont pas despiteuses,
MÈismement as gens piteuses.
Et se vous ne poÈs plorer,
Covertement, sans demorer,
De vostre salive prengniÈs,
Ou jus d'oignons et les prengniÈs,
Ou d'aus, ou d'autres liquors maintes
Dont vos paupieres soient ointes:
S'ainsinc le faites, vous plorrÈs
Toutes les fois que vous vorrÈs.
Ainsinc l'ont fait maint boulÈor,
Qui puis furent fin amÈor,
Qui les dames soloient prendre
As las que lor voloient tendre,
[p.221]
Et vite s'Èteindra leur haine. 7779
AprËs, plaignez-vous de la peine,
Bien fort, et de l'affreux labeur
Qu'impose Amour ‡ votre coeur.
Si ne pouvez telles largesses,
Soyez prodigue de promesses;
Promettre il faut sans hÈsiter
Du paiement sans s'inquiÈter;
Allez, jurez avec audace,
Tant que d'accord quittiez la place.
Puis leur secours humble implorez,
Et devant eux si vous pleurez,
Ce vous sera grand avantage.
Pleurez, c'est un moyen moult sage[62];
Devant eux vous agenouillez,
Jointes mains et les yeux mouillÈs
De chaudes larmes en la place
Coulant ‡ flots de votre face[63],
Et qu'on les aperÁoive choir,
Moult grand' pitiÈ font pleurs ‡ voir;
Larmes jamais ne sont nuisibles,
Il n'est point de coeurs insensibles.
Mais si vous ne pouvez pleurer,
En tapinois, sans diffÈrer,
Humectez d'un peu de salive
Votre paupiËre trop rÈtive,
Ou frottez-la de jus d'oignon
Ou d'ail, ou d'autre mixtion;
Par cette innocente feintise
Vous pleurerez ‡ votre guise.
Ainsi l'ont fait maints intrigants
Qui depuis furent fins amants
Et qui savaient les dames prendre
Aux filets qu'ils leur voulaient tendre,
[p.222]
Tant que par lor misÈricorde 7777
Lor ostassent du col la corde.
Et maint par tel barat plorerent
Qui onques par amors n'amerent;
Ains decevoient les puceles
Par tiex plors et par tiex faveles.
Lermes les cuers de tiex gens sachent,
MËs que sans plus barat n'i sachent;
MËs se vostre barat savoient,
JamËs de vous merci n'auroient.
Crier merci seroit nÈans,
JamËs n'entreriÈs lÈans;
Et s'a eus ne poÈs aler,
Faites i par aucun parler
Qui soit messagiers convenables,
Par vois, par letres, ou par tables,
MËs j‡ n'i metÈs propre non;
J‡ cil n'i soit se cele non.
Cele resoit cil apelÈe,
La chose en iert trop miex celÈe.
Cil soit dame, cele soit sires,
Ainsinc escrivÈs vos martires;
Car mains amans ont dÈcÈu
Mains larrons[64] par l'escrit lÈu;
Li amant en sunt encusÈ,
Et li deduit d'amors rusÈ.
MËs en enfans ne vous fiÈs,
Car vous seriÈs conchiÈs:
Il ne sunt pas bon messagier;
Tous jors vuelent enfant ragier,
Gengler, ou monstrer ce qu'il portent
As traÔtors qui les enortent;
Ou font nicement lor message,
Por ce qu'il ne sunt mie sage;
[p.223]
Tant qu'elles, de compassion, 7813
Leur Ùtaient du col le cordon;
Mais maints rouÈs ainsi pleurËrent
Qui par amour oncques n'aimËrent,
Et pucelles trompaient toujours
Par tels pleurs et tels mauvais tours.
Pleurs aussi geÙliers apitoient,
Pourvu que la feinte ils ne voient;
Car si votre fourbe voyaient,
Jamais de vous pitiÈ n'auraient;
En vain vous pourriez crier gr‚ce,
Jamais n'entreriez dans la place.
Si vers eux ne pouvez aller,
Faites-leur par quelqu'un parler
Qui soit messager convenable,
Ou leur porte un poulet aimable;
Mais alors jamais n'y doit-on
Mettre ni l'un ni l'autre nom.
S'Elle y Ètait Lui appelÈe,
La chose en serait mieux celÈe;
Lui dirait dame, Elle l'amant,
Ainsi contez voire tourment.
Car maint larron, livrant la lettre,
Pourrait les amants compromettre;
Les amants seraient accusÈs
Et les plaisirs d'amour brisÈs.
Aux enfants n'ayez confiance,
Car ils trompent par ignorance;
L'enfant est mauvais messager,
Toujours jaseur, toujours lÈger
Et joueur; ce qu'il porte il montre
Au premier traÓtre qu'il rencontre.
Ou bien il remplit sottement
Sa mission, c'est Èvident,
[p.224]
Tout seroit tantost publiÈ, 7811
Se moult n'estoient veziÈ.
Cist portiers, c'est chose sÈure,
Sunt de si piteuse nature,
Que se vos dons daignent reÁoivre,
Il ne vous vodront pas deÁoivre.
SachiÈs que recÈus serÈs
AprËs les dons que vous ferÈs.
Puis qu'il prennent, c'est chose faite,
Car si cum li loirres afaite
Por venir au soir et au main
Le gentil espervier ‡ main,
Ainsinc sunt afaitiÈ par dons
A donner graces et pardons
Li portiers as fins amoreus:
Tuit se rendent vaincus par eus.
Et s'il avient que les truissiÈs
Si orguilleux, que nes puissiÈs
Flechir par dons ne par prieres,
Par plors, ne par autres manieres,
Ains vous regietent tuit arriere
Par durs fais, par parole fiere,
Et vous ledengent durement,
PartÈs-vous en cortoisement,
Et les lessiÈs en ce saÔn.
Onques fromage de gaain
Miex ne se cuit qu'il se cuiront:
Par vostre fuite se duiront
Maintes fois ‡ vous enchaucier;
Ce vous porra moult avancier.
Vilains cuers sunt de tel fiertÈ:
Ceus qui plus les ont en chiertÈ,
[p.225]
Puisqu'il est sans expÈrience. 7847
Choisissez donc avec prudence
Vos messagers, si ne voulez
Voir vos amours tÙt dÈvoilÈs.
Ces geÙliers sont, c'est chose s˚re,
De si charitable nature,
Que vos prÈsents s'ils ont reÁu
Jamais vous n'en serez dÈÁu.
S'ils acceptent, c'est chose faite,
Car leur complaisance s'achËte,
Sachez-le, beaux deniers comptant.
Comme l'Èpervier dÈfiant
Sur la main, sÈduit par le leurre,
Soir et matin vient ‡ toute heure,
Ainsi sont amenÈs par dons
A donner gr‚ces et pardons
GeÙliers aux amoureux habiles,
Et vaincus deviennent serviles.
Mais s'il advient que les trouviez
Si hautains que ne les puissiez
FlÈchir par dons ni par priËres,
Par pleurs ni par autres maniËres,
S'ils vous repoussent fiËrement
Et vous gourmandent durement,
Vous insultent et cherchent noise,
Parlez-leur de faÁon courtoise,
Et laissez-les en ce filet.
Oncques fromage ne se fait
L'automne, croyez-moi, plus vite.
Lors attendris par votre fuite,
Souvent vous suivre ils essaieront,
Et vos affaires mieux iront.
Vilains coeurs sont fiers ‡ l'extrÍme,
Plus on les implore et les aime,
[p.226]
Plus les prient et mains les prisent, 7843
Plus les servent, plus les desprisent;
MËs quant il sunt de gens lessiÈ,
Tost ont lor orguel abessiÈ.
Ceus qu'il desprisoient, lor plesent,
Lors se dontent, lors se rapesent,
Qu'il ne lor est pas bel, mais lait
Moult durement, quant on les lait.
Li marinier qui par mer nage,
Cerchant mainte terre sauvage,
Tout regarde-il ‡ une estoile,
Ne queurt-il pas tous jors d'un voile;
Ains le treschange moult souvent
Por eschever tempeste et vent;
Ausinc cuer qui d'amer ne cesse,
Ne queurt pas tous jors d'une lesse.
Or doit chacier, or doit foÔr,
Qui vuet de bonne amor joÔr.
D'autre part c'est bien plaine chose,
Ge ne vous i metrai j‡ glose;
O˘ texte vous poÈs fier.
Bon fait ces trois portiers prier:
Car nule riens cil n'i puet perdre
Qui se vuet au prier aerdre,
Combien qu'il soient bobancier,
Et si se puet bien avancier;
Prier les puet sÈurement,
Car il sera certainement
Ou refusÈ ou recÈu,
N'en puet gaire estre dÈcÈu.
Riens n'i perdent li refusÈ,
Fors tant cum il i ont musÈ;
Ne j‡ cil maugrÈ n'en sauront
A ceus qui priÈ les auront,
[p.227]
Et moins sont-ils reconnaissants, 7881
Plus on les sert, plus sont mÈchants.
Mais par contre, quand on les laisse,
AussitÙt leur orgueil s'abaisse,
On les voit domptÈs s'apaiser
Et ceux qu'ils maltraitaient priser,
Car il n'est rien qui tant les blesse
Que fiËrement quand on les laisse.
Le marin qui va naviguant
Maint rivage inconnu cherchant,
Ne regarde-t-il qu'une Ètoile
Et ne cargue-t-il qu'une voile?
Non; mais il en change souvent,
Pour esquiver tempÍte et vent.
Ainsi coeur qui d'aimer ne cesse
Ne suit mÍme chemin sans cesse;
TantÙt chasse et tantÙt doit fuir
Qui veut de bonne amour jouir.
Certaine est du reste la chose
Et n'a besoin d'aucune glose,
A la lettre on peut se fier.
Bon fait ces trois geÙliers prier,
Car ne risque rien, somme toute,
Celui qui choisit cette route,
Fussent-ils des plus dÈdaigneux,
Et le succËs peut Ítre heureux.
Il peut prier sans crainte aucune,
Car enfin, de deux choses l'une,
Qu'il soit Èconduit ou reÁu,
Il ne peut guËre Ítre dÈÁu.
Rien ne perd celui qu'on refuse,
Fors peut-Ítre le temps qu'il use;
Et loin d'Ítre mortifiÈs,
Les geÙliers qu'il aura priÈs
[p.228]
Ains lor sauront bon grÈ naÔs 7877
Quant les auront boutez laÔs;
Qu'il n'est nus tant fel qui les oie,
Qui n'en ait ‡ son cuer grant joie;
Et se pensent tretuit taisant
Qu'or sunt-il preus, bel et plesant,
Et qu'il ont toutes teches bonnes,
Quant requis sunt de tex personnes,
Comment qu'il aille du noier,
Ou d'escuser, ou d'otroier.
S'il sunt recÈu, bien le soient,
Donques ont-il ce qu'il queroient;
Et se tant lor meschiet qu'il faillent,
Tuit franc et tuit quite s'en aillent;
C'est li faillirs envis peisibles,
Tant est noviaus dÈlis possibles[65].
MËs ne soient pas coustumier
De dire as portiers au premier
Qu'il se vuelent d'eus acointer
Por la flor du Rosier oster;
MËs par amor loial et fine
De nete pensÈe enterine;
SachiÈs qu'il sunt trestuit doutable;
Ce poÈs-vous croire sans fable,
Por qu'il soit qui bien les requiere,
J‡ n'en sera boutÈ arriere,
Nus n'i doit estre refusÈs.
MËs se de mon conseil usÈs,
J‡ d'eus prier ne vous penÈs,
Se la chose ‡ fin ne menÈs;
Car espoir se vaincus n'estoient,
D'estre priÈ se vanteroient;
MËs j‡ puis ne s'en vanteront,
Que du fait parÁonnier seront.
[p.229]
Bon grÈ lui sauront au contraire, 7915
Une fois seuls, de sa priËre;
Le plus farouche avec bonheur
Aime entendre un solliciteur;
Satisfait, en lui-mÍme il pense
Qu'il est beau, preux, plein d'importance
Et de mainte autre qualitÈ,
Pour Ítre ainsi sollicitÈ.
Donc, ou celui-ci le refuse,
Ou bien l'agrÈe, ou bien s'excuse.
Si tout va bien, s'il rÈussit,
L'autre atteint le but qu'il poursuit,
Et si mal son affaire tourne
Tout simplement il s'en retourne.
On risque peu, pour en finir,
Et grand' chance est de rÈussir.
Surtout n'ayez pas l'imprudence
De dire au geÙlier par avance
Que vous venez le cajoler
Pour la fleur du rosier voler.
Feignez amour fine au contraire,
Ame loyale et coeur sincËre;
Car ils sont traÓtres, mÈfiants
(Vous pouvez me croire cÈans);
Mais ceux qui bien font leur priËre
Oncques n'en sont boutÈs arriËre,
Jamais ne seront refusÈs.
Donc, si de mon conseil usez,
Ne vous perdez pas en priËres .
Si la chose n'avance guËres;
Car d'abord vaincus s'ils ne sont,
D'Ítre priÈs se vanteront;
S'ils sont complices, au contraire,
Prudemment sauront-ils se taire.
[p.230]
Et si sunt tuit de tel maniere, 7911
Combien qu'il facent fiere chiere,
Que, se requis avant n'estoient,
Certainement il requerroient
Et se donneroient por noiant,
Qui si nes iroit asproiant.
MËs li chÈtis sermonnÈor,
Et li fol large donnÈor
Si forment les enorguillissent,
Que lor Roses lor enchiÈrissent:
Si se cuident faire avantage,
MËs il font lor cruel domage;
Car tretout por noient Èussent,
Se j‡ requeste n'en mÈussent;
Por quoi chascuns autel fÈist
Que nus avant nes requÈist;
Et s'il se vosissent loier,
Il en Èussent bon loier,
Se tretuit ‡ ce se mÈissent
Que tiex convenances fÈissent,
Que jamËs nus nes sermonast,
Ne por noiant ne se donnast,
Ains lessast, por eus miex mestir,
As portiers lor Roses flestir.
MËs por riens hons ne me pleroit
Qui de son cors marchiÈ feroit,
N'il ne me devroit mie plaire,
Au mains por tel besoingne faire;
MËs onques por ce n'atendÈs,
RequerÈs-les, et lor tendÈs
Les las por vostre proie prendre;
Car vous porriÈs tant atendre,
Que tost s'i porroient embatre
Ou un, ou deus, ou trois, ou quatre;
[p.231]
Tous se ressemblent ces geÙliers, 7949
Et les plus durs, les plus altiers,
Si ne les courtisait personne,
Viendraient s'offrir, ne vous Ètonne,
Voire pour rien se donneraient,
Si nuls ne les sollicitaient.
Mais les sots, avec leurs caresses
Souvent et leurs folles largesses,
Font ces geÙliers enorgueillir
Et d'autant Roses renchÈrir
Ils pensent avoir avantage
Et se font eux-mÍmes dommage,
Car pour rien auraient possÈdÈ
Ce que si fort ont marchandÈ.
Si chacun voulait ainsi faire
Sans s'abaisser ‡ la priËre,
Bon marchÈ certes l'on paierait
GeÙlier qui se vendre voudrait.
Il faudrait que tous s'entendissent
Et telles conventions prissent,
Que jamais nul ne les pri‚t,
Voire pour rien ne se donn‚t,
Mais laiss‚t, pour mieux les contraindre,
Aux geÙliers leurs Roses dÈteindre.
Pourtant homme ne me plairait
Qui de son corps marchÈ ferait,
Et certe il ne saurait me plaire,
Au moins pour telle chose faire.
Mais cependant point n'attendez,
Et flattez-les, et leur tendez
Filets pour votre gibier prendre,
Car vous pourriez longtemps attendre
Et voir passer maint concurrent,
Un, deux, trois, quatre, voire un cent,
[p.232]
Voire cinquante-deus douzaines, 7945
Dedans cinquante-deus semaines:
Tost seraient aillors tornÈ,
Se trop aviÈs sÈjornÈ.
Envis ‡ tens i vendriÈs,
Por ce que trop atendriÈs;
Ne lo que nus hons tant atende
Que fame s'amor li demande:
Car trop en sa biautÈ se fie
Qui atent que fame le prie;
Et quiconques vuet commencier,
Por tost sa besoigne avancier,
N'ait j‡ paor qu'ele le fiere,
Tant soit orguilleuse ne fiere,
Et que sa nef ‡ port ne vengne,
Por que sagement se contengne.
Ainsinc, compains, esploiterÈs
Quant as portiÈs venus serÈs;
MËs quant correciÈs les verrÈs,
J‡ de ce ne les requerrÈs.
EspiÈs-les en lor lÈesce,
J‡ nes requerÈs en tristesce,
Se la tristesce n'estoit nÈe
De Jalousie la desvÈe,
Qui por vous les Èust batus,
Dont corrous s'i fust embatus.
Et se poÈs ‡ ce venir
Qu'‡ privÈ les puissiÈs tenir,
Que li leus soit si convenans
Que n'i doutÈs les sorvenans,
Et Bel-Acuel soit eschapÈs,
Qui por vous est ore entrapÈs,
[p.233]
Voire cinquante-deux douzaines 7983
Dedans cinquante-deux semaines,
Et tout serait alors perdu
Si vous aviez trop attendu.
Trop tard arriveriez ensuite,
Pour n'Ítre pas venu plus vite.
Jamais n'attend l'homme d'honneur
Que femme demande son coeur,
Car trop en sa valeur se fie,
S'il attend que femme le prie;
Et quiconque veut commencer
Pour tÙt sa besogne avancer,
Tant soit-elle orgueilleuse et fiËre,
Ne doit pas craindre sa colËre,
Ni voir Èchouer malement
Sa nef, s'il agit sagement.
Ainsi vous conviendra-t-il faire
Quand aux geÙliers aurez affaire.
Mais quand irritÈs les verrez,
Point ne les solliciterez.
…piez-les en leur liesse
Et laissez-les en leur tristesse,
A moins que ne vienne de vous
Et leur tristesse et leur courroux,
Si par exemple Jalousie
Les a pour vous en sa folie
Trop fort gourmandes et battus,
D'o˘ les voyez tant abattus.
Et si pouvez avoir la chance
De les tenir seuls en prÈsence
En un lieu s˚r et bien reclus
O˘ ne craigniez point les intrus,
Et qu'alors Bel-Accueil survienne,
Qui subit en la tour sa peine
[p.234]
Quant Bel-Acuel fait vous aura 7977
Si biau semblant cum il saura,
Car moult set gens bel acuellir,
Lors devÈs la Rose cuellir.
Tout vÈÈs-vous nÈis Dangier
Qui vous acuelle ‡ ledangier,
Ou que Honte et Paor en groucent,
MËs que faintement s'en corroucent,
Et que laschement se deffendent,
Qu'en deffendant vaincu se rendent,
Si cum lors vous porra sembler;
Tout vÈÈs-vous Paor trembler,
Honte rougir, Dangier frÈmir,
Ou tous ces trois plaindre et gemir:
Ne prisiÈs tretout une escorce,
CueillÈs la Rose tout ‡ force,
Et monstrÈs que vous estes hon,
Quant leus iert, et tens et seson;
Car riens ne lor porroit tant plaire
Cum tel force, qui la set faire.
Car maintes fois sunt coustumieres
D'avoir si diverses manieres,
Qu'il vuelent par force donner
Ce qu'il n'osent abandonner;
Et faingnent que lor soit tolu
Ce que souffert ont et voulu.
Et sachiÈs que dolent seroient,
Se par tel deffence eschapoient;
Quelque lÈesce qu'en fÈissent,
Si dout que ne vous en haÔssent,
Tant en seroient correciÈ,
Combien qu'en Èussent grouciÈ.
MËs se par paroles apertes
Les vÈÈs correcier acertes[66],
[p.235]
Pour vous, lorsqu'il vous aura fait 8017
Si Beau-Semblant, comme il le sait,
Quand aux gens plaire il se dispose,
Lors vous devez cueillir la Rose.
Alors si vous voyez Danger
Vous courir sus, vous outrager,
Si Peur et Honte se trÈmoussent,
Et par faintise se courroucent,
Et se dÈfendent l‚chement
Pour se rendre en se dÈfendant,
Ce que bien sentirez vous-mÍme:
Si vous voyez trembler Peur blÍme,
Honte rougir, Danger frÈmir,
Ou tous trois se plaindre et gÈmir,
Ne les prisez tous une Ècorce,
Et cueillez la Rose de force,
Et montrez ce qu'un homme vaut,
En temps et lieu, lorsqu'il le faut.
Car rien ne leur saurait tant plaire
Que succomber en telle guerre.
De force ils aiment ‡ donner
Ce qu'ils n'osent abandonner,
Et tellement leur caractËre
De cent faÁons change et diffËre,
Qu'ils feignent ‡ regret subir
Ce qui fait leur plus grand dÈsir.
Voire ils seraient dolents, je pense,
S'ils Èchappaient par leur dÈfense;
Tout en tÈmoignant leur plaisir,
Ils ne feraient que vous haÔr,
Tant leur serait dure l'offense,
Quelqu'e˚t ÈtÈ leur rÈsistance.
Mais si vous les voyez pourtant
CourroucÈs sÈrieusement,
[p.236]
Et viguereusement deffendre, 8011
Vous n'i devÈs j‡ la main tendre;
MËs toutefois pris vous rendÈs,
Merci criant, et atendÈs
Jusques cil trois portiers s'en aillent,
Qui si vous griÈvent et travaillent;
Et Bel-Acuel tous seus remaingne,
Qui tout abandonner vous daingne;
Ainsinc vers eus vous contenÈs
Cum preus et vaillans et senÈs.
De Bel-Acuel vous prenÈs garde
Par quel semblant il vous regarde,
Comment que soit, ne de quel chiere;
ConformÈs-vous ‡ sa maniere:
S'ele est ancienne et mÈure,
Vous metrÈs toute vostre cure
En vous tenir mÈurement;
Et s'il se contient nicement,
Nicement vous recontenÈs.
De li ensivre vous penÈs[67]:
S'il est liÈs, faites chiere lie,
S'il est correciÈs, corrocie;
S'il rit, riÈs; plorÈs s'il plore,
Ainsinc vous tenÈs chacune hore.
Ce qu'il amera, si amÈs,
Ce qu'il blasmera, si blasmÈs,
Et loÈs quanqu'il loera;
Moult plus en vous s'en fiera.
CuidiÈs que dame ‡ cuer vaillant
Aint ung garÁon fol et saillant
Qui s'en ira par nuit resver,
Ausinc cum s'il dÈust desver,
Et chantera dËs mienuit,
Cui qu'il soit bel, ne cui qu'anuit?
[p.237]
Et avec vigueur se dÈfendre, 8051
Soyez prudent, sachez attendre,
Ouvertement capitulez,
Criez merci, dissimulez,
Tant que ces trois geÙliers s'en aillent
Qui tant vous grËvent et travaillent,
Et Bel-Accueil seul laissent l‡
Qui tout ‡ vous se donnera.
Ainsi faites-leur bon visage,
Comme prudent, vaillant et sage.
Observez aussi Bel-Accueil,
Quelle est sa mine et de quel oeil
Il vous regarde, et, pour lui plaire,
Conformez-vous ‡ sa maniËre.
S'il est et grave et sÈrieux,
Il faut vous montrer ‡ ses yeux
De sÈrieuse contenance.
Feignez la candeur, l'innocence,
Si le trouvez simple, innocent;
Imitez-le fidËlement[67];
S'il rit, riez; pleurez s'il pleure,
Ainsi tenez-vous ‡ toute heure;
S'il est gai, montrez-vous joyeux,
Et s'il se f‚che, colÈreux;
Avec soin aimez ce qu'il aime,
Ce qu'il bl‚me bl‚mez de mÍme
Et louez tout ce qu'il louera,
Et plus en vous il se fiera.
PensÈz-vous que dame vaillante
Aime d'un sot l'humeur galante,
Qui comme un fou toute la nuit
S'en va rÍver et, dËs minuit,
Chanter les amours de sa mie,
Et qui pour lui plaire l'ennuie?
[p.238]
Ele en craindroit estre blasmÈe, 8045
Et vil tenuÍ, et diffamÈe.
Tex amors sunt tantost sÈuÎs,
Qu'il les flÈutent par les ruÎs;
Ne lor chaut gaires qui le sache;
Fox est qui son cuer i atache.
Et s'uns sages d'amors parole
A une damoisele fole,
S'il li fait semblant d'estre sages,
J‡ l‡ ne torra ses corages.
Ne pensÈs j‡ qu'il i aviengne,
Por quoi sagement se contiengne.
Face ses meurs as siens onnis,
Ou autrement il iert honnis;
Qu'el cuide qu'il soit uns lobierres,
Uns regnarz, uns enfantosmieres.
Tantost la chetive le laisse,
Et prent ung autre o˘ moult s'abaisse;
Le vaillant homme arriere boute,
Et prent le pire de la route:
L‡ norrit ses amors, et couve
Tout autresinc cum fait la louve,
Cui sa folie tant empire,
Qu'el prent des lous tretout le pire.
Se Bel-Acuel poÈs trover,
Que vous puissiÈs o li joer[68]
As eschiÈs, as dÈs, ou as tables,
Ou ‡ autres gieus dÈlitables,
Du gieu adËs le pis aiÈs,
Tous jors au dessous en soiÈs.
Au gieu dont vous entremetrÈs
PerdÈs quanque vous i metrÈs;
Prengne des gieus la seignorie,
De vos pertes se gabe et rie.
[p.239]
Elle craindrait se voir bl‚mer, 8085
Vile tenir et diffamer.
Telles amours sont bientÙt sues
Quand ils les fl˚tent par les rues;
Que leur chaut si quelqu'un le sait?
Bien folle qui les aimerait.
Si dans l'amoureuse querelle
Avecque folle damoiselle
Un sage parle sagement
S'en ira son esprit au vent,
Et prËs de sa folle maÓtresse
Il Èchouera pour sa sagesse.
Il doit aux siennes conformer
Ses moeurs, s'il veut se faire aimer;
Car le suppose alors la belle
Renard, enjÙleur, infidËle,
Et la chÈtive, le laissant,
Prend un autre et va s'abaissant;
Car, pour le vaillant Èconduire,
De la troupe elle prend le pire.
L‡ couve et nourrit ses amours,
Comme on voit la louve toujours,
Dans sa folie et son dÈlire,
De tous les loups prendre le pire.
Si Bel-Accueil pouvez trouver,
Que puissiez avec lui jouer[68]
Aux Èchecs, aux dÈs, voire aux tables,
Ou tous autres jeux dÈlectables,
Toujours du jeu le pis ayez,
Toujours le plus faible soyez,
Faites qu'il gagne la partie,
De vos pertes se moque et rie,
Et tout l'enjeu que vous mettez
Avec bonne gr‚ce perdez.
[p.240]
LoÈs toutes ses contenances, 8079
Et ses ators et ses semblances,
Et servÈs de vostre pooir;
NÈis quant se devra sÈoir,
AportÈs-li quarrÈ ou sele,
Miex en vaudra vostre querele.
Se poutie poÈs vÈoir[69]
Sor li de quelque part chÈoir,
OstÈs-li tantost la poutie,
NÈis s'ele n'i estoit mie;
Ou se sa robe trop s'empoudre,
SoulevÈs-la li de la poudre;
BriÈment faites en toute place
Quanque vous pensÈs qui li place.
S'ainsinc le faites, n'en doutÈs,
J‡ n'en serÈs arrier boutÈs,
Ains vendrÈs ‡ vostre propos,
Tout ausinc cum ge le propos.
* * * * *
[p.241]
Louez toutes ses contenances 8119
Et ses atours et ses semblances;
Toujours de tout votre pouvoir
Servez-le; s'il se veut asseoir,
Apportez-lui carrÈ ou selle;
Mieux en ira votre querelle.
Si sur elle venez ‡ voir
Quelque grain de poussiËre choir[69],
Otez-le dessus votre amie,
Quand mÍme il n'y en aurait mie.
Et si sa robe traÓne trop,
Soulevez-la vite aussitÙt.
Bref, autant que pourrez le faire,
Faites tout ce qui peut lui plaire.
Si vous suivez bien mes avis,
Vous ne serez arriËre mis,
Mais viendrez o˘ votre ‚me aspire,
Comme je viens de vous le dire.
* * * * *
[p.242]