Comment aprËs le jugement
Virginius h‚tivement
A sa fille coupe la tÍte,
Aimant bien mieux la perdre honnÍte
Que la livrer au dÈshonneur
De son hideux persÈcuteur,
Puis cette tÍte apporte au juge
Qui succombe en un grand dÈluge.
Car sans haine, mais par amour,
A sa fille ravit le jour
Virginius, et cette tÍte
Sanglante aux pieds du juge jette,
En plein forum, aux yeux de tous.
L'histoire dit que de courroux
Le juge ordonna de le prendre
Pour le mener occire ou pendre.
Il ne fut occis ni pendu,
Mais par la foule dÈfendu,
Qui de pitiÈ se lËve Èmue
SitÙt que la chose est connue,
[p.106]
Puis fu por ceste mesprison 5909
Apius mis en la prison,
Et l‡ s'occist hastivement
Ains le jor de son jugement;
Et Claudius li chalengieres
JugiÈs fu ‡ mort comme lieres,
Se ne l'en Èust respitiÈ
Virginius par sa pitiÈ,
Qui tant volt li pueple proier,
Qu'en essil le fist envoier,
Et tuit cil condampnÈs morurent
Qui tesmoingz de la cause furent.
Briefment juges font trop d'outrages,
Lucan redit, qui moult fu sages[30],
C'onques vertu et grant pooir
Ne pot nus ensemble vÈoir;
MËs sachent que s'il ne s'amendent,
Et ce qu'il ont mal pris ne rendent,
Li poissans juges pardurables
En enfer avec les diables
Lor en metra o˘ col les las.
Ge n'en met hors rois ne prÈlas,
Ne juge de quelconque guise,
Soit sÈculier, ou soit d'Èglise;
N'ont pas les honors por ce faire,
Sans loier doivent ‡ chief traire
Les quereles que l'en lor porte,
Et as plaintis ovrir la porte,
Et oÔr en propres personnes
Les quereles faulses ou bonnes.
N'ont pas les honors por noiant,
Ne s'en voisent j‡ gorgoiant,
Qu'il sunt tui serf au menu pueple,
Qui le paÔs acroist et pueple,
[p.107]
Et pour sa noire trahison 5935
Conduit Appius en prison,
O˘ sans attendre sa sentence
Il mit fin ‡ son existence;
Et Claudius cet imposteur
E˚t pÈri comme un vil voleur,
Si Virginius n'e˚t sa vie
SauvÈ de la foule en furie.
Tant le peuple il vint supplier
Qu'en exil le fit envoyer;
Mais tous par supplice moururent
Ceux qui tÈmoins au procËs furent.
Bref les juges sont trop pervers.
Le grand Lucain dit en ses vers[30]
Que Vertu jamais et Puissance
N'ont ensemble fait alliance.
Mais s'ils n'amendent leurs pÈchÈs,
S'ils gardent ces biens arrachÈs
Par le vol, le juge suprÍme
En enfer par Satan lui-mÍme
Leur fera meure au col ses lacs.
Je n'excepte rois ni prÈlats,
Ni juges de quelconque guise,
Soit sÈculier ou soit d'…glise.
Nous ne les comblons pas d'honneurs
Pour exploiter comme voleurs
Les querelles qu'on leur apporte,
Ou fermer aux plaignants leur porte;
Mais pour en personne juger
ProcËs sincËre ou mensonger.
Ils sont les serfs du menu peuple
Qui le pays accroÓt et peuple,
Et n'a pas voulu les charger
D'honneurs pour voir se rengorger
[p.108]
Et li font seremens et jurent 5943
De faire droit tant comme il durent.
Par eus doivent cil en pez vivre,
Et cil les maufaitors porsivre,
Et de lor mains les larrons pendre,
S'il n'estoit qui vosist emprendre
Por lor personnes tel office,
Puisqu'il doivent faire justice.
L‡ doivent metre lor ententes,
Por ce lor baille-l'en les rentes.
Ainsinc au pueple le promistrent
Cil qui premiers les honors pristrent.
Or t'ai, se bien l'as entendu,
Ce que tu m'as requis, rendu,
Et les raisons as-tu vÈuÎs
Qui me semblent ‡ ce mÈuÎs.
L'Amant.
Dame, certes bien me paiÈs,
Et ge m'en tiens bien apaiÈs,
Comme cil qui vous en merci;
MËs or vous oÔ nomer ci,
Si cum moi semble, une parole
Si esbalÈurÈe et fole,
Que qui vodroit, ce croi, muser
A vous emprendre ‡ acuser,
L'en n'i porroit trover deffenses.
Raison.
Bien voi, fet-ele, ‡ quoi tu penses;
Une autre fois quant tu vorras,
Excusacion en orras,
S'il te plaist ‡ rementevoir.
[p.109]
Ces sots qui par serments lui jurent 5969
D'Ècouter ceux qui les adjurent.
Chacun par eux doit vivre en paix;
Ils doivent punir les forfaits
Et de leurs mains les larrons pendre,
Si nul ne voulait l'entreprendre
Et pour les remplacer s'offrir,
Car Justice doit d'eux venir.
Voil‡ ce qu'au peuple promirent
Ceux qui premiers les honneurs prirent,
Tel est leur devoir, s'il vous plaÓt,
Pour ce des rentes on leur fait.
Or te fis, si voulus l'entendre,
Ce que tu demandais, comprendre,
Et les raisons t'ai rassemblÈ
Qui les meilleures m'ont semblÈ.
L'Amant.
Certes oui, dame; en conscience,
Comptez sur ma reconnaissance,
Et je vous dis cent fois merci.
Pourtant vous m'avez dit ici,
Comme il me semble, une parole
Si inconsÈquente et si folle,
Que si je voulais m'arrÍter
A vous confondre et rÈfuter,
Vous n'y sauriez trouver dÈfenses.
Raison.
Je sais, dit-elle, ‡ quoi tu penses.
Une autre fois, quand tu voudras,
Mon excuse tu entendras
S'il te convient que j'y revienne.
[p.110]
L'Amant.
Dont le ramentevrai-ge voir, 5972
Dis-ge cum remembrans et vistes,
Par tel mot cum vous le dÈistes,
Si m'a mes mestres deffendu
(Car ge l'ai moult bien entendu),
Que j‡ mot n'isse de ma boiche
Qui de ribaudie s'aproiche;
MËs dËs que je n'en suis faisierres,
J'en puis bien estre recitierres:
Si nommerai le mot tout outre:
Bien fait qui sa folie moustre
A celi qu'il voit foloier.
De tant vous puis or chastoier;
Si aparcevrÈs vostre outrage,
Qui vous faigniÈs estre si sage.
Raison.
Ce voil-ge bien, dist-ele, entendre;
MËs de ce me restuet deffendre,
Que tu de haÔne m'oposes;
Merveille est comment dire l'oses.
SÈs-tu pas qu'il ne s'ensieut mie,
Se leissier veil une folie,
Que faire dole autel ou graindre,
Ne por ce se ge veil estaindre
La fole amor ‡ quoi tu bÈes,
Commans-ge por ce que tu hÈes[31]?
Ne te sovient-il pas d'Oraces
Qui tant ot de sens et de graces?
Oraces dist, qui n'est pas nices,
Quant li fol eschivent les vices[32],
[p.111]
L'Amant.
CÈans donc je vous y ramËne. 5998
Or m'a mon maÓtre dÈfendu
(Car je l'ai moult bien entendu)
Qu'oncques ne sorte de ma bouche
Mot qui chose honteuse touche,
Comme vous fÓtes ‡ l'instant;
Il m'en souvient parfaitement.
Mais dËs que je n'en suis pas cause,
Bien puis-je rÈpÈter sans glose
Et dire franchement le mot.
Il est plaisant de voir un sot
Narguer d'un autre la sottise.
Droit est qu'autant ‡ vous j'en dise
Qui si sage vous dÈclarez,
Vos excËs lors apercevrez.
Raison.
Je crois, me dit-elle, comprendre;
Mais je saurai bien me dÈfendre
A la haine de te pousser.
Comment oses-tu le penser?
De peur d'une sottise faire,
Crois-moi, ce n'est pas nÈcessaire
D'en faire une autre ou pis encor.
Si j'ai dit d'Èteindre d'abord
Cette folle amour qui t'entraÓne,
Est-ce te commander la haine[31]?
Horace a dit, qui n'est pas sot:
Le fol qui veut fuir un dÈfaut
Retombe dans l'excËs contraire
Et pire encore est son affaire[32].
[p.112]
Il se tornent ‡ lor contraire; 6001
Si n'en vaut pas miex lor affaire.
Amors ne voil-ge pas deffendre
Que l'en n'i doie bien entendre,
Fors que cele qui les gens blece;
Por ce se ge deffens ivrece,
Ne voil-ge pas deffendre ‡ boivre:
Ce ne vaudroit ung grain de poivre.
Se fole largesce devÈe,
L'en me tendroit bien por desvÈe,
Se ge commandoie avarice:
Car l'une et l'autre est trop grant vice;
Ge ne fais pas tes argumens.
L'Amant.
Si faites voir.
Raison.
Par foi, tu mens.
J‡ ne te quier de ce flater,
Tu n'as pas bien, por moi mater,
CerchiÈs les livres anciens,
Tu n'es pas bons logiciens.
Ge ne lis pas d'amors ainsi,
Onques de ma bouche n'issi
Que nule riens haÔr doie-en,
L'en i puet bien trover moien;
C'est l'amor que j'aim tant et prise,
Que ge t'ai por amer aprise.
Autre amor naturel i a
Que Nature Ës bestes crÈa,
Par quoi de lor faons chevissent,
Et les aleitent et norrissent.
[p.113]
Cet esprit sage et dÈliÈ 6027
Est-il ‡ ce point oubliÈ?
Avant tout, cherche ‡ bien comprendre:
L'amour que je te veux dÈfendre,
C'est celui qui blesse les gens,
Et si l'ivresse je dÈfends,
Je ne dÈfends certes de boire,
Ce serait par trop dÈrisoire.
Folle largesse est un dÈfaut,
Mais il serait encor plus sot
A moi de louer l'avarice,
Car l'une et l'autre est trop grand vice;
Je ne fais pas tels arguments.
L'Amant.
Si fait, dame.
Raison.
Ma foi, tu mens.
Crois-tu que tu me dÈconcertes?
Ce n'est pas pour te flatter, certes,
Mais tu connais peu les anciens;
C'Ètait meilleurs logiciens.
Tel amour je ne veux Èlire,
Jamais ma bouche n'osa dire
Que l'on haÔt aucunement;
Mais on peut aimer autrement
De l'amour que tant j'aime et prise
Et que je t'ai naguËre apprise.
Autre amour naturel y a
Que Nature aux bÍtes donna,
Par quoi leur faons bas elles mettent,
Les nourrissent et les allaitent.
[p.114]
De l'amor dont ge tiens ci conte 6029
Se tu vuÈs que ge te raconte
Quex est le defenissemens,
C'est naturex enclinemens
De voloir garder son semblable
Par entencion convenable,
Soit par voie d'engendrÈure,
Ou par cure de norreture.
A ceste amor sunt prËs et prestes
Ausinc li home cum les bestes.
Ceste amor, combien que profite,
N'a los, ne blasme, ne merite;
Ne font ‡ blasmer, n'a loer,
Nature les i fait voer.
Force lor fait, c'est chose voire,
N'el n'a sor nul vice victoire;
MËs sans faille, s'il nel' faisoient,
Blasme recevoir en devroient.
Ausinc cum quant uns hons menguÎ,
Quel loenge l'en est dÈuÎ?
MËs s'il forjuroit le mengier,
L'en le devroit bien ledengier.
MËs bien sai que tu n'entens pas
A ceste amor, por ce m'en pas:
Moult as empris plus fole emprise
De l'amor que tu as emprise;
Si la te venist miex lessier,
Se de ton preu vuÈs apressier.
Neporquant si ne voil-ge mie
Que tu demores sans amie;
Met, s'il te plaist, ‡ moi t'entente.
Sui-ge pas bele dame et gente,
Digne de servir un prodomme,
Et fust emperere de Romme?
[p.115]
De cet amour tout bestial, 6055
Quel est le but pour l'animal?
InspirÈ par je ne sais quelle
Passion toute naturelle,
Il n'a point d'autre intention
Que, par la reproduction,
Par les soins et par la tendresse,
De perpÈtuer son espËce.
A cet amour sont tous enclins
Les animaux et les humains,
Et cet amour, quoiqu'il profite,
Bl‚me ou louange ne mÈrite
Et n'est bon ni mauvais, ma foi;
De Nature ‡ eux cette loi
S'impose, et puis il est notoire
Que sur nul vice il n'a victoire;
Mais bien plus, s'ils ne le faisaient,
Bl‚me recevoir en devraient.
Par exemple l'homme qui mange
MÈrite-t-il une louange?
Mais si manger il refusait,
A bon droit on le bl‚merait.
Ce n'est pas l'amour que pourchasse
Ton coeur, j'espËre; donc je passe.
Plus folle entreprise as conÁu
Par cet amour qui t'a dÈÁu;
Aussi laisse-le, je t'engage;
Pour ton honneur c'est le plus sage.
N'en conclus pas que ton devoir
Soit de ne point d'amie avoir.
De moi veux-tu pour ton amante?
Suis-je pas belle dame et gente,
Digne du plus noble seigneur,
F˚t-il de Rome l'empereur?
[p.116]
Si veil t'amie devenir; 6063
Et se te vuÈs ‡ moi tenir,
SÈs-tu que m'amor te vaudra
Tant, que jamËs ne te faudra
Nule chose qui te conviengne
Por meschÈance qui t'aviengne?
Ains te verras si grant seignor,
C'onc n'oÔs parler de greignor.
Ge ferai quanque tu vorras,
J‡ si haut voloir ne porras,
MËs que sans plus faces mes euvres;
J‡ ne convient qu'autrement euvres.
Si auras en cest avantage
Amie de si haut parage,
Qu'il n'est nule qui s'i compere.
Fille sui Diex le sovrain pere
Qui tele me fist et forma:
Regarde ci quele forme a,
Et te mire en mon cler visage;
Onques pucele de parage
N'ot d'amer tel bandon cum giÈ,
Car j'ai de mon pere congiÈ
De faire ami et d'estre amÈe;
J‡ n'en serai, ce dit, blasmÈe,
Ne de blasme n'auras-tu garde,
Ains t'aura mes peres en garde,
Et norrira nous deus ensemble.
Dis-ge bien? respon, que t'en semble?
Li Diex qui te fait foloier
Sieust-il ses gens si bien poier?
Lor apareille-il si bon gages
As fox dont il prent les hommages?
Por Diex, gar que ne me refuses.
Trop sunt dolentes et confuses
[p.117]
Eh bien, je veux Ítre ta mie; 6089
Si tu veux me donner ta vie,
Mon amour te profitera
Tant, qu'onques ne te manquera
Nulle chose qui te convienne,
Pour infortune qui t'advienne.
Tu te verras plus grand seigneur
Que le plus puissant empereur,
Et si haut que ton coeur aspire,
Je ferai tout ce qu'il dÈsire;
Mais il faudra ma volontÈ
Toujours faire avec loyautÈ.
Alors tu auras en partage
Amante de si haut parage,
Qu'il n'en est point ‡ comparer.
Je suis, tu ne dois l'ignorer,
La fille du Souverain PËre,
De Dieu, qui se plut ‡ me faire
Et belle et bonne comme lui.
Regarde-le, mon tendre ami,
Et te mire en mon clair visage;
Oncques fille de haut parage
N'eut d'aimer tel pouvoir que j'ai,
Car de mon pËre j'ai congÈ
D'ami choisir et d'Ítre aimÈe
Et jamais n'en serai bl‚mÈe;
Nul non plus ne te bl‚mera,
Mais en sa garde nous tiendra
Mon pËre tous les deux ensemble.
Dis-je bien? RÈponds, que t'en semble?
Le Dieu qui te fait tant crier,
Sait-il si bien ses gens payer,
Et donne-t-il de si bons gages
A ceux dont il reÁoit hommages?
[p.118]
Puceles qui sunt refusÈes, 6097
Quant de prier ne sunt usÈes,
Si cum tu mÈismes le prueves
Par Equo, sans querre autres prueves.
L'Amant.
Or me dites donques ainÁois,
Non en latin, mais en franÁois,
De quoi volÈs que je vous serve.
Raison.
Sueffre que ge soie ta serve,
Et tu li miens loiaus amis:
Li Diex lairas qui ci t'a mis,
Et ne priseras une prune
Toute la roÎ de Fortune.
A Socrates seras semblables[33],
Qui tant fu fers et tant estables,
Qu'il n'ert liÈs en prospÈritÈs,
Ne tristes en aversitÈs.
Tout metoit en une balance,
Bonne aventure et meschÈance,
Et les faisoit Ègal peser,
Sans esjoÔr et sans peser:
Car de chose, quelqu'ele soit,
N'ert joianz, ne ne l'en pesoit.
Ce fu cis, bien le dit Solin[34],
Qui par les respons Apolin
Fu jugiÈ du mont li plus sages.
Ce fu cis ‡ qui li visages,
De tout quanque li avenoit,
Tous jors en ung point se tenoit:
[p.119]
Pour Dieu, ne me refuse pas, 6123
Car trop dolentes sont, hÈlas!
Pucelles qui sont repoussÈes,
Quant elles se sont abaissÈes
A prier; tu connais le sort
D'…cho; souviens-toi de sa mort.
L'Amant.
Pourquoi tout ce latin, ma chËre?
En bon franÁais soyez plus claire.
Dites, que voulez-vous de moi?
Raison.
Que je sois ta servante, et toi
Mon loyal ami. La Fortune,
Crois-moi, ne vaut pas une prune.
N'hÈsite pas un seul instant,
Laisse ce Dieu si malfaisant,
Au bon Socrate sois semblable[33],
Qui fut si constant et si stable,
Ni gai dans la prospÈritÈ
Ni triste dans l'adversitÈ.
Il mettait tout dans la balance,
Bonne aventure et male chance,
Les faisait Ègales peser
Sans se plaindre et sans s'abuser.
Quoi qu'il arriv‚t, nulle chose
Ne le rendait gai ni morose.
Ce fut lui, comme dit Solin[34],
Qui fut d'Apollon Pithyen
JugÈ du monde le plus sage;
Car c'Ètait lui dont le visage
Dans l'heur et dans l'adversitÈ
Conservait sa sÈrÈnitÈ.
[p.120]
N'onc cil muÈ ne le troverent 6125
Qui par ceguÎ le tuerent,
Por ce que plusors diex nioit,
Et en ung sol Diex se fioit,
Et prÈeschoit qu'il se gardassent
Que par plusors diex ne jurassent,
Eraclitus[35], DiogenÈs
Refurent de tiex cuers, que nÈs
Por povretÈ, ne por destrece
Ne furent onques en tristece:
Tuit fers en ung propos sotindrent
Tous les meschiÈs qui lor avinrent.
Ainsinc feras tant seulement,
Ne me sers jamËs autrement.
Gar que Fortune ne t'abate,
Comment qu'el te tormente et bate:
N'est pas bons luitieres, ne fors,
Quant Fortune fait ses efforts,
Et le vuet desconfire ou batre,
Qui ne se puet ‡ li combattre.
L'en ne s'i doit pas lessier prendre,
MËs viguereusement deffendre.
Si set-ele si poi de luite,
Que chascuns qui contre li luite,
Soit en palËs, soit en femier,
La puet abatre au tour premier.
N'est pas hardis qui riens la doute,
Car qui sauroit sa force toute,
Et bien la congnoistroit sans doute,
Nus qui de grÈ jus ne se boute,
Ne puet ‡ son jambet chÈoir.
Si rest moult grant honte ‡ vÈoir
D'omme qui bien se puet deffendre,
Quant il se lesse mener pendre.
[p.121]
Et point changÈ ne le trouvËrent 6153
Ceux qui par poison le tuËrent,
Plusieurs dieux parce qu'il niait
Et dans un seul Dieu se fiait,
Et leur prÍchait qu'ils se gardassent
Que par plusieurs dieux ne jurassent.
Tel HÈraclite avait le coeur[35],
Et DiogËne le penseur,
Qui pour pauvretÈ ni dÈtresse
Oncques ne furent en tristesse.
Tous deux soutinrent sans faillir
Les coups qui les venaient fÈrir.
Que la Fortune ne t'abatte
Combien qu'elle t'assaille et batte;
Mais comme eux fais exactement,
Ne me sers jamais autrement.
Il est sans courage et sans force,
Lorsque la Fortune s'efforce
De le battre et jeter ‡ bas,
Celui qui ne se dÈfend pas;
On ne doit pas s'y laisser prendre,
Mais avec vigueur se dÈfendre.
Du reste, elle est pauvre lutteur;
Celui qui brave sa fureur,
Soit en palais, soit en chaumiËre,
Au premier tour peut la dÈfaire.
L'homme est l‚che qui d'elle a peur,
Car s'il connaissait sa vigueur,
Au lieu de tomber sans dÈfense,
Son croc en jambe d'assurance
Bien saurait-il braver sans choir.
C'est en effet grand' honte ‡ voir
L'homme qui se pourrait dÈfendre,
Quand il se laisse mener pendre.
[p.122]
Tort auroit qui l'en vorroit plaindre, 6159
Qu'il n'est nule peresce graindre.
Garde donc que j‡ riens ne prises
Ne ses honors, ne ses servises.
* * * * *