Cy est le Souffreteux devant
Son ami vrai, le requÈrant
De soulager sa grand' misËre,
Partageant sa fortune entiËre.
Bien dur est ‡ l'homme vaillant
De demander en suppliant.
Moult il y pense et se soucie,
Moult a mÈsaise avant qu'il prie,
Tout honteux de dire son dit,
Toujours tremblant d'Ítre Èconduit.
Mais si l'amour qu'il a trouvÈe
Lui fut de longtemps ÈprouvÈe,
S'il est bien certain de ce coeur,
Il lui fait part, peine et douleur,
De tout ce que penser il ose,
Sans honte avoir de nulle chose.
Car de quoi serait-il honteux
Si l'autre est tel que je le veux?
Si son secret il lui confie,
Son ‚me ne sera trahie,
[p.46]
Ne de reproiches n'a-il garde, 4973
Car saiges homs sa langue garde:
Ce ne sauroit mie ung fox faire:
Nus fox ne scet sa langue taire.
Plus fera: il le secorra
De tretout quanques il porra,
Plus liÈs du faire, au dire voir,
Que ses amis du recevoir.
Et s'il ne li fait sa requeste,
N'en a-il pas mains de moleste
Que cil qui la li a requise,
Tant est d'amors grant la mestrise;
Et de son duel la moitiÈ porte,
Et de quanqu'il puet le conforte,
Et de la joie a sa partie,
Se l'amor est ‡ droit partie.
Par la loi de ceste amitiÈ,
Dit Tulles dans un sien ditiÈ,
Que bien devons faire requeste
A nos amis, s'ele est honneste[15];
Et lor requeste refaison,
S'ele contient droit et raison;
Ne doit mie estre autrement fete,
Fors en deus cas qu'il en excepte:
S'en les voloit ‡ mort livrer,
Penser devons d'eus dÈlivrer;
Se l'en assaut lor renomÈe,
Gardons que ne soit diffamÈe.
En ces deus cas les lois deffendre,
Sans droit et sans raison atendre:
Tant cum amor puet escuser,
Ce ne doit nus homs refuser.
Ceste amors que ge ci t'espos,
N'est pas contraire ‡ mon propos;
[p.47]
Il ne craint nul reproche amer. 4987
Sa bouche un sage sait fermer,
C'est ce que fol ne saurait faire,
Car fol ne sait sa langue taire.
Bien plus, son ami l'aidera
Toujours autant qu'il le pourra,
Plus heureux de service rendre
Mille fois que l'autre de prendre.
Et s'il ne peut le soulager,
Autant le voit-on s'affliger
Que celui mÍme qui demande,
Tant la vertu d'amour est grande!
S'ils s'aiment d'une Ègale ardeur,
Chacun a sa part de bonheur,
Sa moitiÈ de peine supporte
Et l'un l'autre se rÈconforte.
Telle est la loi de l'amitiÈ.
Ainsi Tulle l'a publiÈ:
A ses amis faire requÍte
Chacun doit quand elle est honnÍte,
Comme ‡ la leur se montrer bon
Si l'on y voit droit et raison[15].
Entre amis aucune requÍte
Ne saurait Ítre autrement faite,
Hormis en deux cas cependant
Qu'il en excepte absolument.
Attaque-t-on leur renommÈe?
Gardons qu'elle soit diffamÈe.
Les voudrait-on ‡ mort livrer?
Nous les devons tÙt dÈlivrer.
En ces cas il les faut dÈfendre
Sans droit ni sans raison attendre;
Car nul ne s'y peut refuser,
Amour ne saurait l'excuser.
[p.48]
Ceste voil-ge bien que tu sives, 5007
Et voil que l'autre amor eschives;
Ceste ‡ toute vertu s'amort,
Mais l'autre met les gens ‡ mort.
D'une autre amor te vuel retraire
Qui est ‡ bonne amor contraire,
Et forment refait ‡ blasmer;
C'est fainte volentÈ d'amer
En cuer malades du meshaing
De convoitise de gaaing.
Ceste amor est en tel balance,
Si-tost cum el pert l'esperance
Du proufit qu'ele vuet ataindre,
Faillir li convient et estaindre;
Car ne puet bien estre amoreus
Cuer qui n'aime les gens por eus;
Ains se faint et les vet flatant
Por le proufit qu'il en atent.
C'est l'amor qui vient de fortune,
Qui s'esclipse comme la lune
Que la terre obnuble et enumbre,
Quant la lune chiet en son umbre;
S'a tant de sa clartÈ perduÎ,
Cum du soleil pert la vÈuÎ;
Et quant ele a l'umbre passÈe,
Si revient toute enluminÈe
Des rais que li soleil li monstre,
Qui d'autre part reluist encontre.
Ceste amor est d'autel nature,
Car or est clere, or, est oscure;
Si-tost cum povretÈ l'afuble
De son hideus mantel onuble,
[p.49]
Cet amour qu'ici je t'expose 5021
A ma sentence rien n'oppose.
Tel est l'amour que tu suivras
Tandis que l'autre Èviteras;
Car l'un ‡ la vertu nous guide,
L'autre vers une mort rapide.
Voici maintenant ‡ son tour,
Encontre ce parfait amour,
Un amour honteux et bl‚mable.
C'est la faussetÈ mÈprisable
Des coeurs dont l'unique tourment
Est d'amasser incessamment.
Cet amour est de telle essence,
Que sitÙt qu'il perd l'espÈrance
Du profit qui le caressait,
Il s'Èvanouit tout ‡ fait.
Seul le vÈritable ami n'aime
L'objet aimÈ que pour lui-mÍme,
Jamais ne feint, ne va flattant
Pour le profit qu'il en attend.
C'est l'amour vil de la fortune
Qui s'Èclipse comme la lune;
Quand celle-ci l'ombre franchit
De la terre, elle s'obscurcit,
Car sa clartÈ toute est perdue
Du soleil en perdant la vue;
Et lorsque l'ombre elle a passÈ,
Son front reparaÓt embrasÈ
Des rais que le soleil lui montre,
Qui d'autre part reluit encontre.
Cet amour, comme elle, est changeant,
TantÙt obscur, tantÙt ardent.
SitÙt que PauvretÈ l'habille
De sa hideuse souquenille,
[p.50]
Qu'el ne voit mËs richesce luire, 5039
Oscurir la convient et fuire;
Et quant richesces li reluisent,
Toute clere la reconduisent;
Qu'el faut quant les richesces faillent,
Et saut sitost cum el resaillent.
De l'Amor que ge ci te nomme
Sunt amÈ tretuit li riche homme,
Especiaument li aver
Qui ne vuelent lor cuer laver
De la grant ardure et du vice
A la covoiteuse Avarice.
S'est plus cornars c'uns cers ramÈs
Riches homs qui cuide estre amÈs.
N'est-ce mie grant cosnardie?
Il est certain qu'il n'aime mie.
Et comment cuide-il que l'en l'aime,
S'il en ce por fol ne se claime?
En ce cas n'est-il mie sages
Ne qu'els est uns biaus cers ramages[16]:
Por Diex cil doit estre amiables
Qui desire amis vÈritables:
Qu'il n'aime pas, prover le puis,
Quant il a sa richesce; puis
Que ses amis povres esgarde,
Et devant eus la tient et garde,
Et tous jors garder la propose,
Tant que la bouche li soit close,
Et que male mort l'acravant;
Car il se lesseroit avant
Le cors par membres departir,
Qu'il la soffrit de soi partir;
Si que point ne lor en dÈpart.
Donc n'a ci point Amors de part,
[p.51]
DËs que Richesse plus ne luit, 5055
Soudain il s'Èclipse et s'enfuit;
Mais dËs que richesses reluisent
Tout radieux le reconduisent;
Avec elles il disparaÓt,
Comme avec elles il renaÓt.
De cet amour que je te nomme,
Quand il est riche, est aimÈ l'homme,
Et l'avare en particulier
Qui ne veut se purifier
De cet ‚pre et malheureux vice,
De l'insatiable avarice.
Cornard est plus qu'un cerf ramÈ
L'avare qui se croit aimÈ.
N'est-ce pas la sottise mÍme?
Lui qui certes personne n'aime,
Comment peut-il se croire aimÈ,
A moins d'Ítre un fol consommÈ?
Le cerf ‡ la vaste ramure[16]
Est plus sage de sa nature.
Pour Dieu, doit les autres chÈrir
Qui veut amis vrais acquÈrir:
Or l'avare, j'en ai la preuve,
N'aime pas. Non, puisque s'il treuve
Ses amis pauvres, malheureux,
Son or il garde devant eux,
Toujours le garder se propose,
Tant que la bouche lui soit close,
Et l'ait fauchÈ la male mort.
Car mieux aimerait-il encor
Se voir dÈpecer piËce ‡ piËce
Que de voir partir sa richesse,
Si bien que rien il n'en dÈpart.
Amour n'y a la moindre part;
[p.52]
Car comment seroit amitiÈ 5073
En cuer qui n'a point de pitiÈ?
Certains en rest quant il ce fait,
Car chascun scet son propre fait.
Certes moult doit estre blasmÈ
Homs qui n'aime, ne n'est amÈ.
Et puis qu'‡ Fortune venons,
Et de s'amor sermon tenons,
Dire t'en voil fiere merveille,
N'onc, ce croi, n'oÔs sa pareille.
Ne sai se tu le porras croire,
Toutevoies est chose voire;
Et si la trueve-l'en escripte,
Que miex vaut assÈs et profite
Fortune perverse et contraire,
Que la mole et la debonnaire;
Et se ce te semble doutable,
C'est bien par argument provable,
Que la debonnaire et la mole
Lor ment, et les boule et afole,
Et les aleite comme mere
Qui ne semble pas estre amere.
Semblant lor fait d'estre loiaus,
Quant lor dÈpart de ses joiaus,
Comme d'onors et de richesces,
De dignetÈs et de hautesces,
Et lor promet establetÈ
En estat de muabletÈ,
Et tous les pest de gloire vaine
En la benÈurtÈ mundaine.
Quant sus sa roÎ les fait estre,
Lors cuident estre si grant mestre,
Et lor estat si fers vÈoir,
Qu'ils n'en puissent jamËs chÈoir;
[p.53]
Car quel amour serait durable 5089
Dedans un coeur impitoyable?
Notez qu'il sait bien ce qu'il fait,
Tout le monde connaÓt son fait.
Moult doit Ítre bl‚mÈ qui n'aime
Ni partant n'est aimÈ lui-mÍme!
Et puisqu'‡ Fortune venons
Et de son amour discourons,
Je t'en dirai fiËre merveille
Dont jamais n'ouÔs la pareille.
Me croiras-tu? Je ne le sai;
Pourtant rien ne dis que de vrai,
Et j'ai vu cette chose Ècrite:
Que la Fortune mieux profite
Lorsque perverse vous poursuit
Que lorsque douce vous sourit.
Et si ce te semble doutable,
C'est bien par arguments prouvable,
Que fortune qui vous sourit
Vous ment, vous grËve et vous sÈduit,
Et vous allaite comme mËre
Qui ne semble pas Ítre amËre,
D'Ítre loyale fait semblant,
De ses faveurs vous va comblant,
Comme d'honneurs et de richesses,
De dignitÈs et de hautesses,
Et vous promet stabilitÈ
O˘ n'est rien que fragilitÈ,
Et tous vous paÓt de gloire vaine
En la fÈlicitÈ mondaine.
Pour votre Ètat vous faire voir
Si ferme qu'on n'en puisse choir,
Dessus sa roue elle vous lance
…blouis de tant de puissance;
[p.54]
Et quant en tel point les a mis. 5107
Croire lor fait qu'il ont d'amis
Tant qu'il ne les sevent nombrer,
N'il ne s'en puÈent descombrer,
Qu'il n'aillent entor eus et viengnent,
Et que por seignors ne les tiengnent,
Et lor prometent lor servises
Jusqu'au despendre lor chemises:
Voire jusques au sanc espendre
Por eus garentir et dÈfendre,
Prez d'obÈir et d'eus ensivre
A tous les jors qu'il ont ‡ vivre:
Et cil qui tiez paroles oient
S'en glorefient, et les croient
Ausinc cum ce fust …vangile;
Et tout est flaterie et guile,
Si cum cil aprËs le sauroient,
Se tous lor biens perdus avoient,
Qu'il n'eussent o˘ recovrer,
Lors verroient amis ovrer:
Car de cent amis aparens,
Soient compaignons, ou parens,
S'uns lor en pooit demorer,
Diex en devroient aorer.
Ceste fortune que j'ai dite,
Quant avec les hommes habite,
Ele troble lor congnoissance,
Et les norrist en ignorance.
MËs la contraire et la perverse,
Quant de lor grant estat les verse,
Et les tumbe autor de sa roÎ,
Du sommet envers en la boÎ,
Et leur assiet, comme marastre,
Au cuer un dolereux emplastre
[p.55]
Et quand en tel point vous a mis, 5123
Elle vous donne tant d'amis
Qu'on n'en pourrait savoir le nombre;
S'attachant ‡ vous comme une ombre,
On ne peut s'en dÈbarrasser:
Tout autour de vous sans cesser
Ils sont l‡ qui vont et qui viennent,
Pour leur maÓtre et seigneur vous tiennent,
De leurs promesses vous comblant
Et jusqu'‡ leur chemise offrant.
Ils voudraient tout leur sang rÈpandre
Pour vous protÈger et dÈfendre,
PrÍts ‡ partager votre sort,
A vous suivre jusqu'‡ la mort.
Ceux ‡ qui ces discours s'envoient,
S'enorgueillissent et les croient
Comme mots d'…vangile. HÈlas!
Ce sont caresses de Judas,
Comme ils le sauraient par la suite
Si leur richesse Ètait dÈtruite
Sans aucun espoir de retour.
On connaÓt ses amis ce jour!
Car d'amis toute cette foule,
Compagnons et parents, s'Ècoule,
Et si peut un seul demeurer
Combien Dieu doit-on adorer!
Cette fortune que j'ai dite,
Quand avec les hommes habite,
Elle Ègare tout leur esprit
Et d'ignorance les nourrit.
Par contre la fortune adverse,
Quand de leur grand Ètat les verse
Dedans la boue en un seul jour,
Du fatal cercle en un seul tour,
[p.56]
DestrempÈ, non pas de vin aigre, 5141
Mais de povretÈ lasse et maigre:
Ceste monstre qu'ele est veroie
Et que nus fier ne se doie
En la benÈurtÈ fortune,
Qu'il n'i a sÈurtÈ nesune.
Ceste fait congnoistre et savoir,
DËs qu'il ont perdu lor avoir,
De quel amor cil les amoient
Qui lor amis devant estoient:
Car ceus que benÈurte donne,
MalÈurtÈ si les estonne,
Qu'il deviennent tuit anemi,
N'il n'en remaint ung, ne demi;
Ains les fuient et les renoient
Si tost comme povres les voient.
N'encor pas ‡ tant ne s'en tiennent,
Mais par tous les leus o˘ il viennent,
Blasmant les vont et diffamant,
Et fox malÈureus clamant:
Neiz cil ‡ qui plus de bien firent,
Quant en lor grant estat se virent,
Vont tesmoignant ‡ vois jolie
Qu'il lor pert bien de lor folie,
N'en truevent nus qui les secorent;
Mais li vrai ami lor demorent,
Qui les cuers ont de tex noblesces,
Qu'il n'aiment pas por les richesces,
Ne por nul preu qu'il en atendent;
Cil les secorent et deffendent:
Car Fortune en eus rien n'a mis:
Tous jors aime qui est amis[17].
Qui sus amis treroit s'espÈe,
N'auroit-il pas l'amor copÈe?
[p.57]
Et leur pose comme mar‚tre 5157
Au coeur un douloureux empl‚tre,
Non de vin aigre dÈtrempÈ,
Mais d'‚pre et maigre pauvretÈ.
Elle leur montre, alors sincËre,
Que nul ne doit sur cette terre
Compter sur la prospÈritÈ
En qui n'est de sÈcuritÈ.
Quand un riche voit disparaÓtre,
Ses biens, elle lui fait connaÓtre
De quel amour aimaient jadis
Cette multitude d'amis;
Car ceux que prospÈritÈ donne,
L'adversitÈ tant les Ètonne,
Que chacun devient ennemi,
Un seul ne reste, ni demi;
Chacun s'enfuit et le renie
DËs que le malheur l'humilie.
Et s'ils s'en tenaient ‡ cela?
Mais en tous lieux, de ci, de l‡,
Ils vont semant la calomnie
Bl‚mant son insigne folie;
Et de sa libÈralitÈ
Ceux qui le plus ont profitÈ
Vont tÈmoignant ‡ voix jolie
Que bien paraÓt lors sa folie,
La main personne ne lui tend.
Seuls les vrais amis cependant
Restent, coeurs de telle noblesse,
Qu'ils n'aiment pas pour la richesse,
Ni pour profit en acquÈrir.
Ceux-l‡ viennent le secourir,
Toujours leur coeur reste le mÍme,
Car un ami vrai toujours aime[17].
[p.58]
Fors en deus cas que ge voil dire, 5175
L'en le pert par orguel, par ire,
Par reproiche, par reveler
Les segrÈs qui font ‡ celer;
Et par la plaie dolereuse
De dÈtraccion venimeuse.
Amis en ces cas s'enfuiroit,
Nul autre chose n'i nuiroit;
MËs tiex amis moult bien se pruevent,
S'il entre mil ung seul en truevent:
Et por ce que nule richesce
A valor d'ami ne s'adresce,
N'el ne porroit si haut ataindre,
Que valor d'ami ne fust graindre,
Qu'adËs vaut miex amis en voie,
Que ne font deniers en corroie[18];
Et Fortune la meschÈans,
Quant sus les hommes est chÈans,
Si lor fait par son meschÈoir
Tretout si clerement vÈoir,
Que lor fait lor amis trover,
Et par experiment prover
Qu'il valent miex que nul avoir
Qu'il poÔssent o˘ monde avoir;
Dont lor profite aversitÈs
Plus que ne fait prospÈritÈs;
Que par ceste ont-il ignorance
Et par aversitÈ science.
Et li povres qui par tel prueve
Les fins amis des faus esprueve,
[p.59]
Contre un ami le fer tirer 5191
N'est-ce pas l'amour dÈchirer?
Fors en deux cas que je vais dire:
On le peut par l'orgueil dÈtruire,
Par la colËre, ou rÈvÈler
Les secrets qu'on devrait celer,
Puis par blessure douloureuse
De dÈtraction venimeuse.
En ces cas l'ami s'enfuirait,
Nulle autre chose n'y nuirait.
Mais l'ami vrai trop bien se prouve
Si dans un mille un seul on trouve.
Qu'il monte aussi haut qu'il voudra,
Nul un ami vrai n'atteindra;
Car il n'est ci-bas de richesse
Qui d'ami vaille la tendresse.
Il est un proverbe bien vieux
Qui dit: Un ami s˚r vaut mieux
Sur le chemin pour compagnie
Qu'une ceinture bien garnie[18].
Si la Fortune aux jours mauvais
Vient le riche Èprouver jamais,
Par le malheur elle l'Èclaire
Et lui montre de faÁon claire
Comment les vrais amis trouver,
Et lui vient en ce jour prouver
Combien auprËs d'eux Ètait vaine
Toute la richesse mondaine.
Donc lui profite adversitÈ
Plus que ne fait prospÈritÈ;
L'une le laisse en ignorance,
L'autre lui donne la science.
Et lorsque pauvre il peut ainsi
Trier le vrai du faux ami,
[p.60]
Et les congnoist et les devise, 5205
Quant il iert riches ‡ devise,
Que tuit ‡ tous jors li offroient
Cuers et cors et quanqu'il avoient,
Que vosist-il acheter lores
Qu'il en sÈust ce qu'il set ores?
Mains Èust estÈ dÈcÈus,
S'il s'en fust lors apparcÈus;
Dont li fait greignor avantage,
Puis que d'ung fol a fait ung sage
La meschÈance qu'il reÁoit,
Que richesce qui le dÈÁoit.
Si ne fait pas richesce riche
Celi qui en tresor la fiche:
Car sofisance solement
Fait homme vivre richement:
Car tex n'a pas vaillant deus miches,
Qui est plus aÈse et plus riches
Que tex ‡ cent muis de froment.
Si te puis bien dire comment,
Qu'il en est, espoir, marchÈans,
Si est ses cuers si meschÈans,
Qu'il s'en est souciÈs assÈs,
Ains que cis tas fust amassÈs;
Ne ne cesse de soucier
D'acroistre et de monteplier,
Ne jamËs assÈs n'en aura,
J‡ tant acquerre ne sÁaura.
MËs li autre qui ne se fie,
Ne mËs qu'il ait au jor la vie,
Et li soffit ce qu'il gaaingne,
Quant il se vit de sa gaaingne,
Ne ne cuide que riens li faille,
Tout n'ait-il vaillant une maille,
[p.61]
Alors il connaÓt la bassesse 5225
Des courtisans de sa richesse
Qui tretous ‡ l'envi s'offraient
Corps et ‚me et ce qu'ils avaient.
Qu'e˚t-il payÈ, que vous en pense,
Cette cruelle expÈrience?
Il e˚t ÈtÈ bien moins dÈÁu
S'il s'en f˚t alors aperÁu;
Donc lui fait plus grand avantage
Puisque d'un fol a fait un sage,
Ce coup, si terrible qu'il soit,
Que Richesse qui le dÈÁoit.
Or Richesse n'enrichit guËre
En trÈsor celui qui l'enserre,
Car suffisance seulement
Fait l'homme vivre richement,
Et tels n'ont pas vaillant deux miches
Qui sont plus ‡ l'aise et plus riches
Que tels ‡ cent muids de froment.
Je vais te dÈpeindre comment,
Par exemple, les marchands vivent.
Combien d'ennuis, hÈlas! poursuivent
Leur coeur avide, intÈressÈ,
Tant qu'ils n'ont cet or amassÈ:
Les soucis incessants, la rage
D'avoir, d'entasser davantage,
Car jamais assez ils n'auront,
Jamais assez n'entasseront.
Mais celui qui n'a d'autre envie
Qu'au jour le jour gagner sa vie,
De ce qu'il gagne se suffit,
Et qui de son travail seul vit
Sans songer qu'il est dans la gÍne,
Est heureux, n'e˚t-il qu'une graine,
[p.62]
MËs bien voit qu'il gaaingnera 5239
Por mangier quant mestiers sera;
Et por recovrer chaucÈure,
Et convenable vestÈure;
Ou s'il avient qu'il soit malades,
Et truist toutes viandes fades,
Si se porpense-il toute voie,
Por soi getier de male voie,
Et por issir hors de dangier,
Qu'il n'aura mestier de mangier;
Ou que de petit de vitaille
Se passera, comment qu'il aille,
Ou iert ‡ l'Ostel-Dieu portÈs,
L‡ sera moult rÈconfortÈs,
Ou espoir il ne pense point
Qu'il j‡ puist venir en ce point;
Ou s'il croit que ce li aviengne,
Pense-il ains que li maus li tiengne,
Que tout ‡ tens espargnera
Por soi chevir quant l‡ sera;
Ou se d'espargnier ne li chaut,
Ains viengnent li froit et li chaut,
Ou la fain qui morir le face,
Pense-il, espoir, et s'i solace,
Que quant plus tost definera,
Plus tost en paradis ira;
Qu'il croit que Diex le li prÈsent,
Quant il lerra l'essil prÈsent.
Pythagoras redit nÈis[19],
Se tu son livre onques vÈis
Que l'en apelle Vers dorÈs,
Por les diz du livre honorÈs:
Quant tu du cors dÈpartiras,
Tous frans o˘ saint ciel t'en iras,
[p.63]
S'il est certain qu'il gagnera 5259
Pour manger quand besoin aura,
Et pour se procurer chaussure
Et vÍtement contre froidure.
Si malade il est alitÈ
De nourriture dÈgo˚tÈ,
Il rÈflÈchit que le plus sage,
Pour franchir ce mauvais passage
Et pour sortir de tout danger,
Mon Dieu, c'est de ne point manger,
Ou prendre peu de nourriture,
Suivant de son mal la nature.
S'il est ‡ l'HÙtel-Dieu portÈ,
L‡ sera moult reconfortÈ.
Bien souvent, pas mÍme il n'y pense
Et n'a pas tant de prÈvoyance,
Ou s'il y songe, il se dira
Qu'il a bien le temps d'ici l‡
D'Èpargner dessus son salaire
Pour au besoin sortir d'affaire,
Ou si d'Èpargner ne lui chaut,
Vienne le froid, vienne le chaud,
Si la faim doit finir sa vie,
Il voit la mort d'un oeil d'envie;
Car plus tÙt il trÈpassera,
Plus tÙt au paradis ira.
Dieu l'attend l‡-haut, il l'espËre,
Son exil fini sur la terre.
C'est ce que Pythagore dit[19].
Dans le livre qu'il Ècrivit,
Et que Vers DorÈs on appelle
Pour sa parole sage et belle:
Lorsque ton corps tu quitteras,
Tout droit au saint ciel t'en iras,
[p.64]
Et lesseras humanitÈ, 5273
Vivans en pure DÈitÈ.
Moult est chÈtis et fox naÔs
Qui croit que ci soit son paÔs
N'est pas notre paÔs en terre;
Ce puet l'en bien des clers enquerre
Qui BoÎce de Confort lisent,
Et les sentences qui l‡ gisent,
Dont grans biens as gens laiz feroit
Qui bien le lor translateroit[20].
Ou s'il est tex qu'il sache vivre
De ce que sa rente li livre,
Ne ne desire autre chÈtÈ,
Ains cuide estre sans povretÈ;
Car, si come dit nostre mestre,
Nus n'est chetis, s'il nel cuide estre,
Soit rois, chevaliers, ou ribaus.
Maint ribaus ont les cuers si baus,
Portans sas de charbon en grieve,
Que la poine riens ne lor grieve:
Qu'il en pacience travaillent,
Et balent, et tripent et saillent,
Et vont ‡ saint Marcel as tripes[21],
Ne ne prisent tresor deus pipes[22];
Ains despendent en la taverne
Tout lor gaaing et lor espergne,
Puis revont porter les fardiaus
Par lÈesce, non pas par diaus,
Et loiaument lor pain gaaignent,
Quant embler ne tolir nel' daignent;
Puis revont au tonnel, et boivent,
Et vivent si cum vivre doivent.
[p.65]
Laissant la terrestre matiËre 5293
Vivre de cÈleste lumiËre.
Est archi-fol, ‡ mon avis,
Qui croit ici-bas son pays;
N'est pas notre pays sur terre.
Qu'auprËs d'un savant on s'enquiËre
Qui lut les Consolations
Du grand BoÎce et les leÁons
Qu'il sËme en cette oeuvre profonde.
Grand service rendrait au monde
Le savant qui la traduirait,
Grands biens le peuple y puiserait[20].
Heureux celui qui se contente
De ce que lui fournit sa rente
Et n'a d'autre cupiditÈ
Qu'Ítre ‡ l'abri de pauvretÈ.
Car, ainsi que dit notre maÓtre,
Nul n'est chÈtif s'il ne croit l'Ítre,
Qu'il soit roi, chevalier ou gueux.
Maints gueux ont le coeur si joyeux,
Portant sac de charbon en GrËve,
Que sa peine aucun d'eux ne grËve.
Ils travaillent patiemment,
Toujours sautant, toujours balant,
Ne prisent un trÈsor deux pipes[22];
Ils vont ‡ Saint-Marcel aux tripes[21],
A la taverne dÈpensant
Leur salaire et tout leur argent,
Et puis retournent ‡ l'ouvrage
Non par deuil, mais avec courage,
Loyalement gagnent leur pain
Sans voler celui du prochain,
Au tonneau reviennent et boivent
Et vivent comme vivre doivent.
[p.66]
Tuit cil sunt riche en habondance, 5305
S'il cuident avoir soffisance,
Plus, ce set Diex li droituriers,
Que s'il estoient usuriers:
Car usurier, bien le t'afiche,
Ne porroient pas estre riche,
Ains sunt tuit povre et soffreteus,
Tant sunt aver et convoiteus.
Et si rest voirs, cui qu'il desplÈse,
Nus marchÈant ne vit aÈse:
Car son cuer a mis en tel guerre,
Qu'il art tous jors de plus acquerre;
Ne j‡ n'aura assÈs acquis,
Si crient perdre l'avoir acquis,
Et queurt aprËs le remenant
Dont j‡ ne se verra tenant,
Car de riens dÈsirier n'a tel
Comme d'acquerre autrui chatel.
Emprise a merveilleuse paine,
Il bÈe ‡ boivre toute Saine[23],
Dont j‡ tant boivre ne porra,
Que tous jors plus en demorra.
C'est la destrece, c'est l'ardure,
C'est l'angoisse qui tous jors dure;
C'est la dolor, c'est la bataille
Qui li destrenche la coraille,
Et le destraint en tel dÈfaut,
Cum plus acquiert, et plus li faut.
Advocas et phisicien[24]
Sunt tuit liÈ de cest lien;
Cil por deniers science vendent,
Tretuit ‡ ceste hart se pendent:
Tant ont le gaaing dous et sade,
Que cil vodroit por ung malade
[p.67]
Ils sont plus riches, Dieu le sait, 5327
Que l'usurier sombre, inquiet;
Car seul est riche en abondance
Qui croit avoir sa suffisance.
L'usurier n'a jamais ÈtÈ
Riche, c'est une vÈritÈ,
Mais pauvre, de piteuse mine,
Tant il rÍve gain et rapine.
Il est un fait vrai, rigoureux,
Qu'il n'est point de marchand heureux.
La soif d'acquÈrir sans mesure
Son coeur incessamment torture;
Puis qu'assez jamais il n'aura,
S'il craint de perdre ce qu'il a,
Et tout le reste encore envie
Qu'il n'aura jamais en sa vie;
Car au coeur il n'a qu'un dÈsir:
Les biens des autres acquÈrir.
Etrange et merveilleuse peine!
Il veut boire toute la Seine[23];
Mais qu'il boive autant qu'il voudra
Toujours plus il en restera.
C'est la dÈtresse, la torture,
C'est l'angoisse qui toujours dure,
C'est la bataille, la douleur
Qui toujours dÈchire son coeur;
La peur de manquer le dÈvore;
Plus il a, plus il veut encore.
L'avocat et le mÈdecin[24]
Sont liÈs du mÍme lien;
Tous ceux qui la science vendent
A ce mÍme gibet se pendent.
Le gain leur est si sÈduisant,
Que l'un voudrait, pour un mourant
[p.68]
Qu'il a, qu'il en Èust quarente, 5339
Et cil por une cause trente;
Voire deus cens, voire deus mile,
Tant les art convoitise et guile.
Si sunt devins qui vont par terre,
Quant il prÈeschent por aquerre
Honors, ou graces, ou richeces,
Il ont les cuers en tex destreces,
Cil ne vivent pas loiaument,
MËs sor tous espÈciaument
Cil qui por vaine gloire tracent[25]:
La mort de lor ames porchacent.
DecÈus est tex dÈcevierres[26],
Car sachiÈs que tex prÈeschierres,
Combien qu'il as autres profit,
A soi ne fait-il nul profit:
Car bonne prÈdicacion
Vient bien de male entencion
Qui n'a riens ‡ celi valu,
Tant face-ele as autres salu;
Car cil i prennent bon exemple,
Et cis de vaine gloire s'emple.
MËs or laissons tex preschÈors,
Et parlons des entassÈors.
Certes Diex n'aiment, ne ne doutent,
Quant tex deniers en trÈsor boutent,
Et plus qu'il n'est mestier les gardent:
Quant les povres dehors regardent
De froit trembler, de fain pÈrir,
Diex le lor saura bien merir.
Trois grans meschÈances aviennent
A ceus qui tiex vies maintiennent:
Par grant travail quierent richeces,
Paor les tient en grans destreces,
[p.69]
Qui l'appelle, en avoir quarante, 5361
Et l'autre pour un procËs trente,
Voire cent, voire mille encor,
Tant les br˚le la soif de l'or.
PrÈdicateurs qui par la terre
Vont prÍchant pour profits se faire,
Gagner gr‚ces, richesse, honneurs,
Sont en proie aux mÍmes fureurs.
Ceux-l‡ mËnent mauvaise vie,
Ceux surtout, ne l'oubliez mie,
Qu'une vaine gloire sÈduit[25].
Ils se trompent eux-mÍmes, oui,
Et cherchent la mort de leur ‚me;
Car tels prÍcheurs, je le proclame,
N'en sauraient tirer nul profit
Quant serait bon ce qu'ils ont dit;
Car prÈdication louable
Venant d'intention coupable,
Quand mÍme elle profiterait
Aux autres, rien ne leur vaudrait.
Ceux-ci bonnement viennent croire,
Ceux-l‡ s'enflent de vaine gloire.
Mais laissons l‡ tous ces prÍcheurs
Et revenons aux entasseurs.
Dieu ne craignent ni ne rÈvËrent
Tous ceux qui leurs deniers enserrent;
Il saura ces monstres punir
Qui les pauvres de faim pÈrir,
De froid trembler, l'oeil sec regardent
Et d'or plus qu'ils n'ont besoin gardent.
Ces insatiables gourmands
Subissent trois affreux tourments:
Par grand' peine ils cherchent richesse,
La peur les tient en grand' dÈtresse
[p.70]
Tandis cum du garder ne cessent: 5373
En la fin ‡ dolor les lessent.
En tel torment muerent et vivent
Cil qui les grans richeces sivent;
Ne ce n'est fors par le defaut
D'amors, qui par le monde faut;
Car cil qui richeces amassent,
S'en les amast, et il amassent,
Et bonne amor par tout regnast,
Que mauvestiÈ ne la fregnast,
MËs plus donnast qui plus Èust,
A ceus que soufreteus sÈust,
Ou prestast, non pas ‡ usure,
MËs par charitÈ nete et pure,
Por quoi cil ‡ bien entendissent,
Et d'Oiseuse se deffendissent,
O˘ monde nul povre n'Èust,
Ne nul avoir n'en i dÈust.
MËs tant est li mondes endables,
Qu'il ont faites amors vendables.
Nus n'aime fors por son preu faire,
Por dons ou por servise traire;
NÈis fames se vuelent vendre:
Mal chief puist tele vente prendre!
Ainsinc Barat a tout honni,
Par qui li biens jadis onni
Furent as gens apropriÈ;
Tant sunt d'avarice liÈ,
Qu'il ont lor naturel franchise
A vil servitude soumise;
Qu'il sunt tuit serf ‡ lor deniers
Qu'il tiennent clos en lor greniers:
Tiennent! certes ains sunt tenu,
Quant ‡ tel meschief sunt venu;
[p.71]
Pour garder tant de biens volÈs, 5395
Enfin ils meurent dÈsolÈs.
En tels tourments meurent et vivent
Ceux qui grand' richesses poursuivent,
Et ce parce qu'on n'aime pas,
Car l'amour est mort ici-bas.
Si ceux qui richesses entassent
…taient aimÈs et qu'ils aimassent,
Si bon amour partout rÈgnait,
Si le vice ne l'opprimait,
Si plus donnait qui plus possËde
A ceux qui rÈclament son aide,
Si chacun le bien entendait
Et d'Oyseuse se dÈfendait,
Si tous, sans pratiquer l'usure,
Se prÍtaient par charitÈ pure,
Nul pauvre au monde on ne verrait,
Car voir nul pauvre on ne devrait.
Mais tant nous corrompt convoitise
Qu'amour est une marchandise;
On n'aime que pour son profit,
Services, dons sont ‡ crÈdit,
Jusqu'‡ la femme on voit se vendre,
Mauvaise fin puisse les prendre!
Ainsi c'est la cupiditÈ
Qui sur la terre a tout g‚tÈ.
Le sol, sa richesse fÈconde,
Les biens Ètaient ‡ tout le monde.
Aucuns les ont accaparÈs.
Tant sont d'avarice ÈgarÈs,
Qu'ils ont leur native franchise
A servage honteux soumise,
Et sont esclaves des deniers
Qu'ils tiennent clos en leurs greniers.
[p.72]
De lor avoir ont fait lor mestre 5407
Li chÈtis boterel terrestre.
L'avoir n'est preus fors por despendre:
Ce ne sevent-il pas entendre,
Ains vuelent tuit ‡ ce respondre
Qu'avoir n'est preus fors por repondre.
N'est pas voirs, mËs bien le reponent,
J‡ nel' despendent ne ne donnent;
Quanque soit iert-il despendus,
S'en les avoit tretous pendus:
Car en la fin quant mort seront,
A cui que soit le lesseront,
Qui liement le despendra,
Ne j‡ nul preu ne lor rendra;
N'il ne sunt pas sÈurs encores
S'il le garderont jusqu'‡ lores.
Car tex i porroit metre main,
Qui tout emporteroit demain.
As richeces font grant ledure,
Quant il lor tolent lor nature.
Lor nature est que doivent corre
Por la gent aidier et secorre,
Sans estre si fort enserrÈes;
A ce les a Diex aprestÈes:
Or les ont en prison repostes.
MËs les richeces de tex hostes,
Qui miex, selonc lor destinÈes,
DÈussent estre trainÈes,
S'en vengent honorablement;
Car aprËs eus honteusement
Les traÔnent, sachent et hercent,
De trois glaives le cuer lor percent.
[p.73]
Qu'ils tiennent! Non, mais au contraire 5429
En sont tenus ‡ grand' misËre,
HÈlas! esclaves malheureux
De leurs biens, les crapauds hideux!
L'argent n'est bon que pour rÈpandre;
C'est ce qu'ils ne savent comprendre,
Mais toujours cherchent ‡ prouver
Qu'il n'est bon que pour conserver.
En cette erreur ils l'emprisonnent,
Ne le dÈpensent ni le donnent;
Tant de biens seraient rÈpandus,
Si tous on les avait pendus.
Car enfin il faut bien qu'ils quittent
Cet or et que d'autres hÈritent,
Qui gaÓment le dÈpenseront
Et nul profit ne leur rendront.
Encor n'ont-ils pas l'assurance
De tant conserver leur finance;
Car tel y peut mettre la main
Qui tout emporterait demain.
Aux richesses font grande injure
Qui leur ravissent leur nature;
Car leur nature est de courir
Pour gens aider et secourir
Sans jamais Ítre emprisonnÈes,
Pour ce Dieu nous les a donnÈes.
Or ils les cachent au-dedans;
Mais richesses de tels tyrans,
Qui mieux selon leurs destinÈes
Veulent Ítre dissÈminÈes,
Savent se venger noblement;
Car aprËs eux honteusement
S'acharnent, les brisent, les hersent
Et de trois glaives leur coeur percent:
[p.74]
Li premier est travail d'aquerre[27]; 5439
Li second qui le cuer lor serre,
C'est paor qu'en nes tole ou emble,
Quant il les ont mises ensemble,
Dont il s'esmaient sans cessier;
Li tiers est dolor du lessier,
Si cum ge t'ai dit ci-devant,
Malement se vont decevant.
Ainsinc Pecune se revanche,
Comme dame roÔne et franche,
Des sers qui la tiennent enclose.
En pez se tient et se repose,
Et fait les meschÈans veillier,
Et soucier et traveillier.
Sous piÈs si cort les tient et donte,
Qu'elle a l'onor, et cil la honte,
Et le torment et le damaige,
Qu'il languissent en son servaige.
Preu n'est-ce pas faire en tel garde,
Au mains ‡ celi qui la garde;
MËs sans faille ele demorra
A cui que soit quant cis morra
Qui ne l'osoit mie assaillir,
Ne faire corre ne saillir.
Mais li vaillant homme l'assaillent,
Et la chevauchent et porsaillent,
Et tant as esperons la batent,
Qu'il s'en aÈsent et esbatent
Por le cuer qu'il ont large et ample.
A Dedalus prennent exemple,
Qui fist eles ‡ Ycarus,
Quant par art, non mie par us,
Tindrent par mer voie commune:
Tout autel font cil ‡ Pecune,
[p.75]
D'abord c'est travail d'acquÈrir[27], 5463
Le second qui les vient fÈrir,
C'est la crainte qu'on ne leur prenne
Cet or acquis ‡ si grand' peine,
Dont ils sont navrÈs sans cesser;
Puis la douleur de le laisser.
Ainsi, comme ai dit tout ‡ l'heure,
L'avare malement se leurre.
PÈcune ainsi sait se venger
En reine, et sans les mÈnager,
Des serfs qui la tiennent enclose.
Elle en paix se tient et repose
Et fait tous ces mÈchants veiller,
Se soucier, se travailler,
Sous son pied les Ètreint et dompte;
Elle a l'honneur et eux la honte,
La peine et les chagrins cuisants,
Sous son servage languissants.
Nul profit elle ne veut faire
A qui si durement l'enserre;
Tant qu'un jour il la laissera
N'importe ‡ qui lorsqu'il mourra,
Lui qui n'osait assaut lui faire
Ni la laisser courir sur terre.
Mais eux l'attaquent, les vaillants,
La poussent, lui pressent les flancs
Et tant des Èperons la battent
Qu'ils en jouissent et s'Èbattent,
Car ils ont le coeur large et grand.
Sur DÈdale exemple prenant,
Qui fit par une adresse rare
Des ailes ‡ son fils Icare
Pour ensemble passer la mer,
De mÍme ‡ PÈcune au coeur fier
[p.76]
Il li font eles por voler, 5473
Qu'ains se lerroient afoler
Qu'il n'en Èussent los et pris:
Ne vuelent mie estre repris
De la grant ardor et du vice
A la convoiteuse Avarice;
Ains en font les grans cortoisies,
Dont lor proesces sunt prisies
Et cÈlÈbrÈes par le monde,
Et lor vertu en sorhabonde,
Que Diex a por moult agrÈable
Por lor cuer large et charitable:
Car tant cum Avarice put
A Diex qui de ses biens reput
Le monde, quant il l'ot forgiÈ
(Ce ne t'a nus apris fors giÈ),
Tant li est Largesce plesant,
La cortoise, la bienfesant.
Diex het avers les vilains nastres,
Et les dampne comme idolastres:
Les chetis sers malÈurÈs,
Paoreus, et desmesurÈs,
Qui cuident, et por voir le dient,
Qu'il as richeces ne se lient,
Fors que por estre en sÈurtÈ,
Et por vivre en benÈurtÈ.
HÈ! douces richeces mortex,
Dites donc, estes-vous or tex
Que vous faciÈs benÈurÈes
Gens qui si vous ont emmurÈes?
Car quant plus vous assembleront,
Et plus de paor trembleront.
Et comment est en bon Èur
Hons qui n'est en estat sÈur?
[p.77]
Ils font ailes, pour qu'elle vole, 5497
Et se tueraient, sur ma parole,
S'ils n'avaient d'elle los et prix.
Ils ne veulent Ítre repris
De cet ‚pre et malheureux vice
De l'insatiable Avarice;
Mais grand' largesses font les grands
Pour leurs hauts faits rendre Èclatants
Et cÈlÈbrÈs de par le monde,
Et leur valeur en surabonde.
Car moult est ‡ Dieu gracieux
Coeur charitable et gÈnÈreux;
Autant put l'Avarice immonde
A Dieu, qui de ses biens le monde
Combla, quand il l'eut faÁonnÈ,
Comme je te l'ai sermonnÈ,
Autant est Largesse plaisante,
La courtoise et la bienfaisante.
Dieu hait les avares, ces chiens,
Et les damne comme paÔens,
Esclaves chÈtifs, misÈrables
Et l‚ches et insatiables,
Qui pensent et s'en vont criant
Que s'ils s'attachent ‡ l'argent,
Ce n'est que prÈcaution sage
Pour vivre heureux tretout leur ‚ge.
Douces richesses, dites donc,
Vraiment, avez-vous coeur si bon
Que justement bonheur foisonne
A qui si bien vous emprisonne?
Non. Plus ils vous amasseront
Et plus de peur ils trembleront,
Car du bonheur n'est point l'asile
Le coeur qui n'est jamais tranquille;
[p.78]
BenÈurtÈ donc li saudroit, 5507
Puis que sÈurtÈ li faudroit.
MËs aucuns qui ce m'orroit dire,
Por mon dit dampner ou despire,
Des Rois me porroit oposer,
Qui por lor noblece aloser,
Si cum li menus pueple cuide,
Fierement metent lor estuide
A faire entor eus armer gens,
Cinq cens, ou cinq mile sergens,
Et dit-l'en tout communÈment
Qu'il lor vient de grant hardement:
MËs Diex set bien tout le contraire,
C'est paor qui le lor fait faire,
Qui tous jors les tormente et grieve.
Miex porroit uns ribaus de grieve,
SÈur et seul par tout aler,
Et devant les larrons baler,
Sans douter eus et lor affaire,
Que li Rois o sa robe vaire,
Portant nÈis o soi grant masse
Du trÈsor que si grant amasse
D'or et de prÈcieuses pierres:
Sa part en prendroit chascuns lierres;
Quanqu'il porteroit li todroient,
Et tuer espoir le voudraient.
Si seroit-il, ce croi, tuÈ,
Ains que d'ilec fust remuÈ:
Car li larrons se douteraient,
Se vif eschaper le lessoient,
Qu'il nes fÈist o˘ que soit prendre,
Et par sa force mener pendre:
Par sa force! mËs par ses hommes,
Car sa force ne vaut deux pommes
[p.79]
Quant s˚retÈ s'Èvanouit, 5531
Le bonheur aussitÙt s'enfuit.
Mais aucuns entendant mon dire,
Pour le condamner et dÈtruire,
Les Rois me pourraient lors citer
Qui pour leur noblesse exalter,
Comme le dit la multitude,
FiËrement mettent leur Ètude
A faire autour d'eux armer gens,
Cinq cents ou cinq mille sergens,
Et tout le menu peuple pense
Que ce leur vient de grand' vaillance.
Mais Dieu le contraire sait bien;
C'est la peur seule qui les tient
Et ne leur laisse nulle trËve.
Car mieux pourrait un gueux de GrËve
Tranquille et seul partout aller
Et devant les larrons baler
Sans crainte de mÈsaventure,
Que Rois ‡ la riche vÍture,
Quand ceux-ci porteraient tout l'or
Et les joyaux qu'en leur trÈsor
Pour eux tous les jours on entasse.
Chaque larron ferait main basse
Sur ce butin, dÈpouillerait
Le monarque et puis le tuerait;
Il le tuerait, certes, et vite
Sans le laisser prendre la fuite;
Car le larron redouterait
Que si le roi vif Èchappait
Il ne le fÓt n'importe o˘ prendre,
Et par sa force mener pendre.
Sa force! Non; mais par ses gens,
Car sa force ne vaut deux glands
[p.80]
Contre la force d'ung ribaut 5541
Qui s'en iroit ‡ cuer si baut:
Par ses hommes! par foi ge ment,
Ou ge ne dis pas proprement.
Vraiement siens ne sunt-il mie,
Tout ait-il sor eus seignorie;
Seignorie, non, mËs servise,
Qu'il les doit tenir en franchise:
Ains est lor; car quant il vodront,
Lor aÔdes au roi todront[28],
Et li rois tous seus demorra
Si tost cum li pueple vorra:
Car lor bontÈs ne lor proesces,
Lor cors, lor forces, lor sagesces
Ne sunt pas sien, ne riens n'i a,
Nature bien les li nia:
Ne Fortune ne puet pas faire,
Tant soit as hommes debonnaire,
Que nules des choses lor soient,
Comment que conquises les aient,
Dont Nature les fait estranges.
L'Amant.
Ha! Dame, por le roi des anges,
AprenÈs-moi donc toutevoies
Quex choses puÈent estre moies;
Et se du mien puis riens avoir:
Ce vorroie-ge bien savoir.
Raison.
OÔl, ce respondi Raison;
MËs n'entens pas champ ne maison,
[p.81]
Envers celle d'un gueux de GrËve, 5565
Dont nul souci le coeur ne grËve.
Ses gens! Non, ce serait mentir
Ou mon penser mal dÈfinir;
Car vraiment siens ne sont-ils mie,
Quoiqu'il ait sur eux seigneurie.
Que dis-je? Il est leur serviteur,
De leurs franchises dÈfenseur,
Il est leur; car ils ont puissance
De lui refuser assistance[28],
Et le roi tout seul restera
SitÙt que le peuple voudra;
Car leur valeur et leur prouesse,
Leur corps, leur force et leur sagesse
Ne sont pas siens, rien il n'en a,
Nature ‡ lui ne les donna,
Et Fortune ne saurait faire,
Tant soit aux hommes dÈbonnaire,
Qu'on possÈd‚t un seul fÈtu,
L'e˚t-on par la force obtenu,
Si nous le refusa Nature.
L'Amant.
Ha! dame, je vous en conjure,
Par le roi du ciel, dites-moi
Ce que l'on peut avoir ‡ soi.
Pouvez-vous faire que j'apprenne
Chose qui soit toute la mienne?
Raison.
Oui, certes, rÈpondit Raison.
Je n'entends ni champs, ni maison,
[p.82]
Ne robes, ne tex garnemens, 5569
Ne nus terriens tenemens,
Ne mueble de quelque maniere.
Trop as meillor chose et plus chiere,
Tous les biens que dedens toi sens,
Et que si bien es congnoissans,
Qui te demorent sans cessier,
Si que ne te puÈent lessier
Por faire ‡ autre autel servise;
Cil bien sunt tien ‡ droite guise:
As autres biens qui sunt forain,
N'as-tu vaillant uns viÈs lorain.
Ne tu, ne nul homme qui vive,
N'i avÈs vaillant une cive:
Car sachiÈs que toutes vos choses
Sunt en vous-mÈismes encloses;
Tuit autre bien sunt de fortune,
Qui les esparpille et a¸ne,
Et tolt et donne ‡ son voloir
Dont les fox fait rire et doloir;
MËs riens que Fortune feroit
Nus sages hons ne priseroit,
Ne nel' feroit liÈ ne dolent
Le tor de sa roÎ volent:
Car tuit si fait sunt trop doutable,
Por ce qu'il ne sunt pas estable:
Por ce n'est preus l'amor de li,
N'onc ‡ prodomme n'abeli
N'il n'est drois qu'el li abelisse
Quant por si poi chiet en esclipse;
Et por ce voil que tu le saches,
Que por riens ton cuer n'i ataches,
Si n'en es-tu pas entechiÈs;
MËs ce seroit trop grans meschiÈs,
[p.83]
Robes ni parures mondaines, 5593
Ni possessions terriennes,
Ni meubles d'aucune valeur,
Mais quelque chose de meilleur.
C'est cette richesse suprÍme
Que tout homme sent en lui-mÍme,
Qui vous demeure sans cesser
Et qui ne saurait vous laisser
Afin d'en enrichir un autre,
Car elle est absolument vÙtre.
Tout autre bien extÈrieur
D'un vieux sanglon n'a la valeur;
Ni toi, ni nul homme qui vive,
Vaillant ne possËde une cive,
Car tout ce qui vous appartient
Sache-le, dans vous-mÍme tient.
Toute autre chose est ‡ Fortune
Qui les Èparpille une ‡ une
Et les rassemble ‡ son vouloir,
Dont les gens fait rire et douloir.
Mais tous ces biens, qu'elle divise
Et reprend, le sage mÈprise,
Et sa roue elle a beau virer,
Ne le fait rire ni pleurer;
Car tous ses dons sont redoutables,
Parce que tous ils sont instables,
Et son amour ignoble et bas
N'a pour le sage aucun appas;
Or c'est, ‡ mon avis, justice,
Puisque si vite elle s'Èclipse.
Aussi, prends en grÈ mon conseil,
DÈtache-toi d'amour pareil
Et fuis son inf‚me souillure.
Ce serait viletÈ trop dure
[p.84]
Se Áa avant t'en entechoies, 5603
Et se tant vers les gens pechoies
Que por lor ami te clamasses,
Et lor avoir sans plus amasses,
Ou le preu qui d'aus te vendroit.
Nus prodoms ‡ bien nel' tendroit.
Ceste amor que ge t'ai ci dite,
Fui-la comme vile et despite,
Et d'amer par amors recroi,
Et soies sages et me croi.
MËs d'autre chose te voi nice,
Quant m'as mis sus itel malice
Que ge haÔne te commant;
Or di quant, en quel lieu, comment.
L'Amant.
Vous ne finastes hui de dire
Que ge doi mon seignor despire,
Por ne sai quel amor sauvage.
Qui cercheroit jusqu'en Cartage,
Et d'orient en occident,
Et bien vesquit tant que li dent
Li fussent chÈoit par viellesce,
Et corust tous jors sans paresce
Tant cum porroit grant alÈure,
Les pans laciÈs ‡ la ceinture,
Faisant sa visitacion
Par midi, par septentrion,
Tant qu'il Èust tretout vÈu,
N'auroit-il mie aconsÈu.
Ceste amor que ci dit m'avÈs
Bien en fu li mondes lavÈs
DËs lors que li Diex s'enfoÔrent,
Quant li gÈant les assaillirent;
[p.85]
Si dÈsormais tu t'en souillais, 5627
Et tant envers autrui pÈchais
Que leur ami te proclamasses
Et leur avoir seul recherchasses,
Ou le gain qui d'eux te viendrait;
Tout sage te mÈpriserait.
Cette amour que je t'ai ci-dite,
Fuis-la comme vile et maudite.
Cesse donc d'aimer par Amour,
Sois sage et crois-moi sans sÈjour.
Mais tu ignores bien des choses
Encor, puisqu'accuser tu m'oses
A la haine de te pousser.
Comment as-tu pu le penser?
L'Amant.
Vous n'avez cessÈ de me dire
Que je dois mon seigneur maudire
Pour ne sais quel sauvage amour.
Jusqu'‡ Carthage nuit et jour
Qui chercherait bien sans paresse,
Et jusqu'‡ ce que de vieillesse
Lui tomb‚t sa derniËre dent,
Et d'Orient en Occident
Courrait toujours ‡ grande allure,
Les pans lacÈs ‡ la ceinture,
Faisant sa visitation
Au sud comme au septentrion,
Tant qu'il e˚t vu toute la terre;
Encor ne trouverait-il guËre
Cet amour que m'avez rÍvÈ.
Bien en fut le monde lavÈ
Alors que tous les dieux s'enfuirent,
Quand les gÈants les assaillirent
[p.86]
Et Drois, et ChastÈÈ, et Fois 5635
S'enfoÔrent ‡ cele fois.
Cele Amor fu si esperduÎ,
Qu'el s'en foÔ, si est perduÎ;
Justice qui plus pesans iere,
Si s'en foÔ la derreniere:
Si lessierent tretuit les terres,
Qu'ils ne porent soffrir les guerres;
As ciex firent lor habitacles,
N'onc puis, se ne fu par miracles,
N'oserent Á‡ jus devaler:
Barat les en fit tous aler,
Qui tient en terre l'eritage
Par sa force et par son outrage.
NÈis Tulles, qui mist grant cure
En cerchier secrÈs d'escripture,
Ne pot tant son engin dÈbatre,
C'onc plus de trois pere ou de quatre
De tous les siecles trespassÈs,
Puis que cis mons fu compassÈs,
De si fines amors trovast.
Si croi que mains en esprovast
De ceus qui ‡ son tens vivoient,
Qui si amis de bouche estoient:
N'encor n'ai-ge nul leu lÈu
Que l'en en ait nul tel vÈu.
Et sui-ge plus sages que Tulles?
Bien seroie fox et entulles,
Se tex amors voloie querre,
Puis qu'il n'en a mËs nule en terre.
Tele amor donques o˘ querroie,
Quant Áa jus ne la troveroie?
Puis-ge voler avec les grues,
Voire saillir outre les nues,
[p.87]
Et que ChastetÈ, Droit et Fois 5659
S'enfuirent toutes ‡ la fois;
Cette Amour s'enfuit Èperdue
Et pour la terre fut perdue.
Justice qui plus lourde Ètait
La derniËre aussi s'envolait.
Tous abandonnËrent la terre,
Ne pouvant plus souffrir la guerre
Et prirent domicile aux cieux.
Depuis, sauf quelques jours heureux,
Nul n'osa plus ci-bas descendre.
La Fraude fut leurs places prendre
Qui les avait d'ici chassÈs
Et sous son joug nous a forcÈs.
Tulle mÍme qui mit grand' cure,
A chercher secrets d'Ècriture,
Ne put, malgrÈ tout son savoir,
Dans tous les siËcles passÈs voir,
Depuis que Dieu crÈa le monde,
D'Amour si fine et si profonde
Plus de quatre exemples ou trois.
Il en e˚t moins trouvÈ, je crois,
Parmi les hommes de son ‚ge
Si grands amis par le langage;
Encore n'ai-je pas bien lu
Qu'un seul nul ait de ses yeux vu.
Eh! suis-je plus sage que Tulle?
Serais-je assez sot et crÈdule
De vouloir chercher ici-bas
Un amour qui n'existe pas?
Puis-je voler avec les grues
Ou passer par del‡ les nues,
Comme le cygne qu'Èlevait
Socrate? O˘ donc habiterait
[p.88]
Cum fist li cine SocratËs? 5669
N'en quier plus parler, j‡ m'en tËs.
Ne sui pas de si fol espoir;
Li Diex cuideroient espoir
Que j'assaillisse paradis,
Cum firent les gÈans jadis:
S'en porroie estre foldriez,
Ne sai se vous le voldriez,
Si n'en doi-ge pas estre en doute.
Raison.
Biaus amis, dist-ele, or escoute:
J‡ voler ne t'en covendra,
MËs voloir, et chascun vodra;
Par quoi sans plus croies mes euvres,
J‡ ne covient qu'autrement euvres,
S'a ceste amor ne puÈs ataindre,
Car ausinc bien puet-il remaindre
Par ton defaut cum par l'autrui,
Je t'enseignerai bien autre hui:
Autre, non pas, mËs ce mÈismes
Dont chascun puet estre ‡ mÈismes,
MËs qu'il prengne l'entendement
D'amors ung poi plus largement;
Qu'il aint en gÈnÈralitÈ,
Et laist espÈcialitÈ;
Ni face j‡ communion
De grant participacion.
Tu puÈs amer generaument
Tous ceus du monde loiaument;
Aime les tous autant cum un,
Au mains de l'amor du commun;
Fai tant que tex envers tous soies
Cum tous envers toi les vodroies;
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Cet amour inconnu sur terre? 5693
Assez dit, car je veux m'en taire.
Je ne suis pas si fol vraiment,
Car les dieux croiraient s˚rement
Que je veux tenter l'escalade
Des gÈants, et leur escapade,
Quand ils furent tous foudroyÈs.
Pour moi vous ne le voudriez,
Ceci ne me fait aucun doute.
Raison.
Bel ami, me dit-elle, Ècoute.
Voler point ne te conviendra,
Mais vouloir et chacun voudra.
Aussi, crois-moi sans plus attendre,
Et fais ce que tu vas entendre,
Si trop sublime est cet amour;
Au fait peut-il faillir un jour
Par toi ou par autrui peut-Ítre.
Autre amour te ferai connaÓtre;
Autre, non; le mÍme plutÙt,
Mais plus accessible et moins haut;
Mais pour cet amour bien comprendre,
Il faut plus largement l'Ètendre.
Or aime en gÈnÈralitÈ,
Laisse la spÈcialitÈ
Et de ton coeur jamais ne donne
Grand' part ‡ la mÍme personne.
Tu peux aimer d'amour loyal
Toute personne en gÈnÈral,
Toutes aimer autant comme une,
Tout au moins d'amitiÈ commune.
Sois envers toutes, c'est la loi,
Comme les voudrais envers toi;
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Ne fai vers autre, ne porchace 5701
Fors ce que tu veus qu'en te face;
Et s'ainsinc voloies amer,
L'en te devroit quite clamer,
Et ceste ies-tu tenus ensivre,
Sans ceste ne doit nus hons vivre.
Et porce que ceste amor lessent
Cil qui de mal faire s'engressent,
Sunt en terre establi li juge
Por estre deffense et refuge
A cel cui li monde forfet,
Por faire amender le meffet,
Por ceus pugnir et chastoier
Qui por ceste amor renoier,
Murdrissent les gens et afolent,
Ou ravissent, emblent et tolent,
Ou nuisent par detraccion,
Ou par faulce accusacion,
Ou par quiexque malaventures,
Soient apertes, ou oscures,
Si convient que l'en les justise.
L'Amant.
Ha! Dame, por Diex de justise
Dont jadis fu si grant renons,
Tandis cum parole en tenons,
Et d'enseigner moi vous penÈs,
S'il vous plaist, un mot m'aprenÈs.
Raison.
Di quel.
L'Amant.
Volentiers. Ge demant
Que me faciÈs un jugement
[p.91]
Ne fais aux autres ni pourchasse 5725
Fors ce que tu veux qu'on te fasse,
Et si tel tu voulais aimer,
L'on te devrait quitte clamer.
Voici l'amour qu'il te faut suivre,
Hors lui nul homme ne doit vivre.
Et c'est parce que le mÈchant
Toujours va cet amour fuyant,
Qu'en terre on Ètablit le juge,
Pour Ítre et dÈfense et refuge
Du faible ‡ qui l'on a forfait,
Pour faire amender le mÈfait,
Pour bl‚mer, punir ceux qui volent
Leurs semblables et les violent,
Les frappent pour les dÈpouiller,
Qui pour cet amour renier,
Par toutes sortes d'impostures,
Soit apparentes, soit obscures,
Font le mal par dÈtraction
Ou par fausse accusation.
Telles gens il faut qu'on punisse.
L'Amant.
Ha! Par Dieu, dame, de Justice,
Dont jadis fut si grand renom,
Puisqu'aussi bien en parle-t-on
Et que vous cherchez ‡ m'instruire,
Ne pourriez-vous un mot me dire?
Raison.
Dis, quel mot?
L'Amant.
Dame, simplement
Daignez me faire un jugement
[p.92]
D'Amors et de Justise ensemble: 5729
Lequiex vaut miex si cum vous semble?
Raison.
De quel Amor dis-tu?
L'Amant.
De ceste
O˘ vous volÈs que ge me mete:
Car cele qui s'est en moi mise
Ne bÈ-ge pas ‡ metre en juise.
Raison.
Certes, fox, bien en fais ‡ croire,
MËs se tu quiers sentence voire,
La bonne amor miex vaut.
L'Amant.
ProvÈs.
Raison.
Voulentiers voir. Quant vous trovÈs
Deux choses qui sont convenables,
NÈcessaires et profitables,
Cele qui plus est nÈcessoire,
Vaut miex.
L'Amant.
Dame, c'est chose voire.
Raison.
Or te pren bien ci donques garde,
La nature d'andeus esgarde;
[p.93]
D'Amour et de Justice ensemble. 5753
Lequel vaut mieux, que vous en semble?
Raison.
Mais quel Amour dis-tu?
L'Amant.
Celui
Que me conseillez aujourd'hui;
Car l'amour qui remplit mon ‚me
Onc ne saurais-je souffrir, dame,
Que le missiez en jugement.
Raison.
Pauvre fol, tu voudrais vraiment
En faire accroire ‡ tout le monde.
Puisque tu veux que je rÈponde:
Le bon Amour vaut mieux.
L'Amant.
Prouvez.
Raison.
Bien volontiers. Quand vous trouvez
Deux choses qui sont convenables,
NÈcessaires et profitables,
La plus nÈcessaire vaut mieux.
L'Amant.
C'est, dame, fort judicieux.
Raison.
Or donc, ‡ ceci prends bien garde,
La nature des deux regarde.
[p.94]
Ces deux choses o˘ qu'els habitent, 5745
Sunt nÈcessaires et profitent.
L'Amant.
Voirs est.
Raison.
Dont di-ge d'eus itant,
Que miex vaut la plus profitant.
L'Amant.
Dame, bien m'i puis accorder.
Raison.
Nel' te voil donc plus recorder;
MËs plus tient grant nÈcessitÈ
Amors qui vient de charitÈ,
Que Justice ne fait d'assez.
L'Amant.
Prouvez, dame, ains qu'outre-passez.
Raison.
Volentiers. Bien te di sans feindre,
Que plus est nÈcessaire et greindre
Li bien qui par soi puet soffire;
Par quoi fait trop miex ‡ eslire,
Que cil qui a mestier d'aÔe:
Ce ne contrediras-tu mie.
L'Amant.
Porquoi nel' faites-vous entendre,
Savoir s'il i a que reprendre?
[p.95]
Elles sont bonnes toutes deux 5771
Et profitables en tous lieux.
L'Amant.
C'est vrai.
Raison.
Mais, c'est incontestable,
Meilleure est la plus profitable.
L'Amant.
Dame, soit, je le reconnais.
Raison.
Je n'y reviens plus dÈsormais.
Amour a CharitÈ pour mËre,
Il est beaucoup plus nÈcessaire,
Que Justice et plus fait besoin.
L'Amant.
Prouvez avant d'aller plus loin.
Raison.
Volontiers, je soutiens mon dire.
Le bien qui par soi peut suffire
Est plus nÈcessaire et plus grand;
On fait mieux en le choisissant
Que celui qui a besoin d'aide,
Ce point encore me concËde.
L'Amant.
Un exemple ouÔr en voudrais,
Pour voir si vous l'accorderais.
[p.96]
Ung exemple oÔr en vorroie,
Savoir s'accorder m'i porroie.
Raison.
Par foi quant d'exemple me charges,
Et de pruÈves, ce sont grans charges;
Toutevois exemple en auras,
Puisque par ce miex le sauras.
S'uns hons puet bien une nef traire
Sans avoir d'autre aÔe afaire,
Que j‡ par toi bien ne trairoies,
Trait-il miex que tu ne feroies?
L'Amant.
OÔl, dame, au mains au chaable.
Raison.
Or pren ci donques ton semblable:
Et si soies bien entendans,
Se Justice dormoit gisans,
Si seroit Amors soffisant,
Que tu vas ci moult despisant,
A mener bele vie et bonne,
Sans justicier nule personne;
MËs sans Amors Justice, non,
Por ce Amors a meillor renon.
L'Amant.
ProvÈs-moi ceste.
Raison.
Volentiers:
Or te taiz donc endementiers.
[p.97]
Veuillez vous faire mieux comprendre. 5789
Qui sait s'il n'est rien ‡ reprendre?
Raison.
Or soit, exemples en auras,
Puisque mieux ainsi le sauras.
Mais ces preuves dont tu me charges,
Sais-tu que ce sont grandes charges?
L'homme qui pourrait un vaisseau,
Sans aide, seul tirer sur l'eau,
Chose que tu ne saurais faire,
Est-il plus fort que toi?
L'Amant.
Oui, chËre,
A tirer le c‚ble, s'entend.
Raison.
Eh bien, ce mÍme exemple prend
Et t‚che ‡ saisir ma pensÈe.
Si Justice Ètait trÈpassÈe,
Seul Amour serait suffisant,
L'Amour que tu vas dÈdaignant,
A mener belle vie et bonne
Sans condamner nulle personne;
Mais sans Amour Justice non.
Donc Amour a meilleur renom.
L'Amant.
Prouvez-le.
Raison.
C'est chose facile;
Mais laisse-moi parler tranquille.
[p.98]
Justice qui jadis regnoit, 5785
O˘ tens que Saturne vivoit,
Cui Jupiter copa les coilles
Ausinc cum se fussent andoilles,
(Moult ot cil dur filz et amer)
Puis les geta dedens la mer,
Dont Venus la dÈesse issi,
Car li Livres le dit ainsi:
S'ele iert en terre revenuÎ,
Et fust autresinc bien tenuÎ
Au jor-d'ui cum elle estoit lores,
Si seroit-il mestier encores
As gens entr'eus qu'il s'entr'amassent,
Combien que Justice gardassent:
Car puis qu'Amors s'en vodroit fuire,
Justice en feroit trop destruire;
Mais se les gens bien s'entr'amoient,
JamËs ne s'entreforferoient,
Et puis que forfait s'en iroit,
Justice de quoi serviroit?
L'Amant.
Dame, ge ne sai pas de quoi.
Raison.
Bien t'en croi: car pÈsible et coi
Tretuit cil du monde vivroient,
JamËs roi ne prince n'auroient;
Ne seroit baillif, ne prevost,
Tant seroit li pueple dÈvost.
JamËs juge n'orroit clamor:
Dont di-ge que miex vaut Amor
Simplement que ne fait Justice,
Tant aille-ele contre malice,
[p.99]
Justice qui jadis rÈgnait 5811
Au temps que Saturne vivait,
Dont Jupiter coupa les couilles,
Ainsi que de simples andouilles,
(Un fils bien dur, ce Jupiter!)
Et les jeta dedans la mer,
D'o˘ naquit VÈnus la dÈesse,
C'est l'histoire qui le professe:
Si donc Justice revenait
Et si chacun la respectait
Comme en cet ‚ge mÈmorable,
Encore, c'est indiscutable,
Les hommes devraient-ils s'aimer
Tout en la faisant estimer;
Car Amour mort, il faut le dire,
Justice en ferait trop dÈtruire.
Mais si les gens bien s'entr'aimaient,
Oncques ne s'entreforferaient,
Et quand serait parti le vice,
A quoi donc servirait Justice?
L'Amant.
Dame, je ne sais pas ‡ quoi.
Raison.
Je te crois; car paisible et coi
Tout le monde vivrait sur terre;
De rois, de princes n'auriez guËre,
Non plus ni bailli ni prÈvÙt,
Tant le peuple serait dÈvot;
Jamais juge n'aurait de cause.
Donc Amour est meilleure chose
Que Justice tout simplement,
Combien qu'elle aille rÈprimant
[p.100]
Qui fu mere des seignories 5815
Dont les franchises sunt pÈries.
Car se ne fust mal et pÈchiÈs
Dont li mondes est entechiÈs,
L'en n'Èust onques roi vÈu,
Ne juge en terre congnÈu.
Si se pruevent-il malement,
Qu'il dÈussent premierement
Trestout avant eus justicier,
Puisqu'en se doit en eus fier;
Et loial estre et diligent,
Non pas lasche, ne nÈgligent,
Ne convoiteus, faus, ne faintis
Por faire droiture as plaintis:
MËs or vendent les jugemens,
Et bestornent les erremens,
Et taillent et cuellent et saient,
Et les povres gens trestout paient.
Tuit s'efforcent de l'autrui prendre:
Tex juge fait le larron pendre,
Qui miex dÈust estre pendus,
Se jugement li fust rendus
Des rapines et des tors fais
Qu'il a par son pooir forfais.
* * * * *