XXXIV

Ici la trËs-belle Raison

Revient, qui en toute saison

De ses sages conseils dirige

Celui qui son salut nÈglige.

Tandis qu'ainsi me lamentais

Des grand' douleurs que je sentais,

Et qu'en vain cherchais allÈgeance

A ma tristesse et ma souffrance,

Je vis droit ‡ moi revenir,

Lorsqu'elle m'entendit gÈmir,

Raison, la belle, l'entendue,

De sa tour en bas descendue,

Car autant comme elle pouvait

Moult volontiers me secourait.

Raison.

Ami, dit Raison la jolie,

Comment se porte ta folie?

[p. 14]

Seras-tu j‡ d'amer lassÈs? 4467

N'as-tu mie Èu mal assÈs?

Que te semble des maus d'amer?

Sunt-il trop dous ou trop amer?

En sÁai-tu le meillor eslire

Qui te puist aidier et soffire?

As-tu or bon seignor servi,

Qui si t'a pris et asservi,

Et te tormente sans sejor?

Il te meschÈi bien le jor

Que tu hommage li fÈis,

Fox fus quant ‡ ce te mÈis;

MËs sans faille tu ne savoies

A quel seignor afaire avoies:

Car se tu bien le congnÈusses,

Onques ses homs estÈ n'Èusses;

Ou se tu l'Èusses estÈ,

J‡ nel' servisses ung estÈ,

Non pas ung jor, non pas une hore,

Ains croi que sans point de demore

Son hommage li renoiasses,

Ne jamËs par Amor n'amasses.

Congnois-le tu point?

L'Amant.

OÔl, Dame.

Raison.

Non fais.

L'Amant.

Si fais.

Raison.

De quoi, par t'ame?

[p. 15]

Ne seras-tu d'aimer lassÈ? 4479

N'as-tu de maux encore assÈ?

Cet Amour est-il, que t'en semble,

Amer ou doux, ou tout ensemble?

De ses maux, dis-moi, le meilleur

Suffira-t-il ‡ ton bonheur?

C'est l‡, je crois, un moult bon maÓtre

Qui t'asservit, t'a pris en traÓtre

Et te tourmente sans sÈjour.

Comme tu fus heureux le jour

O˘ tu te mis en son servage

Et lui rendis ton fol hommage!

…videmment tu ne savais

A quel seigneur affaire avais.

Car si tu l'avais su, je pense,

Tu n'aurais fait telle imprudence;

Ou si son homme avais ÈtÈ,

Servi ne l'aurais un ÈtÈ,

Non pas un jour, non pas une heure;

Mais, je crois, sans plus de demeure,

Son hommage aurais reniÈ

Et par Amour n'aurais aimÈ.

Le connais-tu ce jour?

L'Amant.

Oui, Dame.

Raison.

Nenni.

L'Amant.

Si.

Raison.

Comment, par ton ‚me?

[p. 16]

L'Amant.

De tant qu'il me dist: Tu dois estre 4491

Moult liÈs, dont tu as si bon mestre,

Et seignor de si haut renon.

Raison.

Congnois-le tu de plus?

L'Amant.

Ge non,

Fors tant qu'il me bailla ses regles,

Et s'en foÔ plus tost c'uns egles,

Et je remËs en la balance.

Raison.

Certes, c'est povre congnoissance;

Mais or voil que tu le congnoisses,

Qui tant en as Èu d'angoisses,

Que tout en est deffigurÈs.

Nus las chetis mal-ÈurÈs

Ne puet faire emprendre greignor:

Bon fait congnoistre son seignor;

Et se cestui bien congnoissoies,

LÈgiÈrement issir porroies

De la prison o˘ tant empires.

L'Amant.

Dame, ne puis, il est mes Sires[3],

Et ge ses liges homs entiers[4];

Moult i entendist volentiers

Mon cuer, et plus en aprÈist,

S'il fust qui leÁon m'en prÈist.

[p. 17]

L'Amant.

Il dit: ´Tu dois Ítre flattÈ 4503

Que t'ait pour son homme acceptÈ,

De tel renom seigneur et maÓtre.ª

Raison.

Ne s'est-il pas fait plus connaÓtre?

L'Amant.

Non, fors qu'il m'a baillÈ ses lois

Et, comme un aigle, par les bois

S'enfuit, me laissant en balance.

Raison.

Certes, c'est pauvre connaissance.

Je veux que tu connaisses mieux

Qui t'a rendu si malheureux

Que tu en es mÈconnaissable.

Il n'est Ítre si misÈrable

Dont ne soit moindre le labeur.

Bon fait connaÓtre son seigneur,

Et si tu connaissais ce maÓtre,

Sortir essaierais-tu peut-Ítre

De la prison o˘ tu languis.

L'Amant.

C'est mon sire[3], dame, ne puis;

Je me suis fait son homme lige[4]

Pourtant du joug mon coeur s'afflige

Et volontiers le secouerait,

Un bon moyen s'il apprenait.

[p. 18]

Raison.

Par mon chief, ge la te voil prendre, 4513

Puis que tes cuers i vuet entendre.

Or te dÈmonsterrai sans fable

Chose qui n'est point dÈmonstrable;

Si sauras tantost sans science,

Et congnoistras sans congnoissance

Ce qui ne puet estre sÈu,

Ne dÈmonstrÈ, ne congnÈu.

Quant ‡ ce que j‡ plus en sache

Nus homs qui son cuer i atache,

Ne que por ce j‡ mains s'en dueille,

S'il n'est tex que foÔr le vueille,

Lors t'aurai le neu desnoÈ

Que tous jors troveras noÈ.

Or i met bien t'entencion,

Vez-en ci la descripcion.

Amors ce est paix haÔneuse,

Amors est haÔne amoreuse;

C'est loiautÈs la desloiaus,

C'est la desloiautÈ loiaus;

C'est paor toute assÈurÈe,

Esperance desesperÈe;

C'est raison toute forcenable,

C'est forcenerie resnable;

C'est dous pÈril ‡ soi noier,

Grief fais legier ‡ paumoier;

C'est Caribdis la pÈrilleuse[5],

DÈsagrÈable et gracieuse;

C'est langor toute santÈive,

C'est santÈ toute maladive;

C'est fain saoule en habondance,

C'est convoiteuse soffisance;

[p. 19]

Raison.

Par mon chef, je veux te l'apprendre, 4525

Puisque ton coeur y veut entendre.

CÈans je te vais, sans manquer,

Chose inexplicable expliquer;

Alors tu sauras sans science,

Et connaÓtras sans connaissance

Ce qui ne peut Ítre conÁu,

Non plus dÈmontrÈ ni connu.

Seule une chose est que je sache:

Si quelqu'un son coeur y attache,

Il n'a, pour ne plus en souffrir,

Qu'un remËde, c'est de le fuir.

Mets-y ton attention toute

Et la description Ècoute,

Car le noeud t'aurai dÈnouÈ

Que toujours trouverais nouÈ.

Amour, affection haineuse,

Amour, c'est la haine amoureuse,

C'est dÈloyale loyautÈ

Et loyale dÈloyautÈ;

C'est la peur toute rassurÈe,

EspÈrance dÈsespÈrÈe,

Une furibonde raison,

Un raisonnable furibond;

C'est Carybde la pÈrilleuse[5]

DÈsagrÈable et gracieuse,

Horrible et sÈduisant danger,

Fardeau lourd ‡ mouvoir lÈger;

C'est la faim so˚le d'abondance,

C'est convoiteuse suffisance,

Une salutaire langueur,

SantÈ qui consume le coeur,

[p. 20]

C'est la soif qui tous jors est ivre, 4545

Yvresce qui de soif s'enyvre;

C'est faus dÈlit, c'est tristor lie,

C'est lÈesce la corroucie;

Dous maus, douÁor malicieuse,

Douce savor mal savoreuse;

EntechiÈs de pardon pÈchiÈs,

De pÈchiÈs pardon entechiÈs;

C'est poine qui trop est joieuse,

C'est felonnie la piteuse[6];

C'est le gieu qui n'est pas estable,

Estat trop fers et trop muable;

Force enferme, enfermetÈ fors,

Qui tout esmuet par ses effors;

C'est fol sens, c'est sage folie,

ProspÈritÈ triste et jolie;

C'est ris plains de plors et de lermes,

Repos travaillans en tous termes;

Ce est enfers li doucereus,

C'est paradis li dolereux;

C'est chartre qui prison soulage,

Printems plains de fort yvernage;

C'est taigne qui riens ne refuse,

Les porpres et les buriaus[7] use;

Car ausinc bien sunt amoretes

Sous buriaus comme sous brunetes;

Car nus n'est de si haut linage,

Ne nus ne trueve-l'en si sage,

Ne de force tant esprovÈ,

Ne si hardi n'a-l'en trovÈ,

Ne qui tant ait autres bontÈs

Qui par Amors ne soit dontÈs.

Tout li mondes vait ceste voie;

C'est li Diex qui tous les desvoie,

[p. 21]

C'est la soif qui toujours est ivre, 4557

Ivresse qui de soif s'enivre,

Tristesse gaie, amer bonheur;

Amour, c'est liesse en fureur,

Doux mal, douceur malicieuse,

Douce saveur mal savoureuse;

Un adorable et saint pÈchÈ,

De pÈchÈ saint acte entachÈ;

C'est une peine dÈlectable,

C'est fÈrocitÈ pitoyable[6],

C'est le jeu toujours inconstant,

…tat trop stable et trop mouvant,

PusillanimitÈ virile;

C'est une force trop dÈbile

Contre qui pourtant nul effort

N'a triomphÈ, tant f˚t-il fort;

C'est fol sens et sage folie,

ProspÈritÈ triste et jolie;

C'est un enfer moult doucereux,

C'est un paradis douloureux,

Oeil souriant qui toujours pleure,

Repos travaillant ‡ toute heure,

Au prisonnier douce prison,

Printemps glaciale saison,

Avare qui rien ne refuse.

Amour la pourpre et la bure use,

Car aussi bien naissent amours

Sous la bure et sous le velours[7];

Car nul homme ici-bas si sage,

Si grand, de si puissant lignage,

Ni de force tant ÈprouvÈ,

Ni si hardi n'a-t-on trouvÈ,

De telle valeur ni science,

Qu'Amour ne tienne en sa puissance.

[p. 22]

Se ne sunt cil de male vie 4579

Que Genius escommenie,

Por ce qu'il font tort ‡ Nature[8]:

Ne por ce, se ge n'ai d'aus cure,

Ne voil-ge pas que les gens aiment

De cele amor dont il se claiment

En la fin las, chÈtis, dolant,

Tant les va Amors afolant.

MËs se tu viaus bien eschever

Qu'Amors ne te puisse grever,

Et veus garir de ceste rage,

Ne puÈs boivre si bon bevrage

Comme penser de li foÔr,

Tu n'en puÈs autrement joÔr.

Se tu le sius, il te sivra,

Se tu le fuis, il te fuira.

L'Amant.

Quant j'oi Raison bien entenduÎ,

Qui por noient s'est dÈbatuÎ,

Dame, fis-ge, de ce me vant,

Ge n'en sai pas plus que devant

A ce que m'en puisse retraire.

En ma leÁon a tant contraire,

Que ge n'en sai noient aprendre,

Si la sai ge bien par cuer rendre,

C'onc mes cuers riens n'en oblia,

Voire entendre quanqu'il i a,

Por lire tout communÈment,

Ne mËs ‡ moi tant solement;

MËs puis qu'Amors m'avÈs descrite,

Et tant blasmÈe et tant despite,

[p. 23]

Tous suivent le mÍme chemin, 4591

Ce Dieu les tient tous sous sa main.

J'excepte gens de male vie

Que GÈnius excommunie

Puisque tort ‡ Nature ils font[8]

J'ai pour eux un dÈgo˚t profond;

Aussi je veux que tous mÈprisent

Ce vil amour dont ils se disent

UsÈs, malheureux, un beau jour,

Tant les dÈgrade cet amour.

Or si tu veux bien dans la suite

D'Amour Èviter la poursuite

Et de cette rage guÈrir,

N'hÈsite pas, songe ‡ le fuir.

A ton mal pour venir en aide

Je ne connais d'autre remËde;

Si tu le suis, il te suivra,

Si tu le fuis, il te fuira.

L'Amant.

Quand j'ouÔs Raison l'entendue

Qui s'est en vain bien dÈbattue:

Dame, lui dis-je, assurÈment

Je ne sais pas plus que devant

A mon mal comment me soustraire.

En la leÁon tout est contraire,

Et rien certe elle ne m'apprit.

Je sais par coeur ce qu'avez dit,

Tant mon ‚me Ètait empressÈe

De bien saisir votre pensÈe,

Pour y puiser complËtement

Votre sage commandement.

Mais Amour que de tant de bl‚me,

De mÈpris vous poursuivez, dame,

[p. 24]

Prier vous voil dou defenir, 4609

Si qu'il m'en puist miex sovenir,

Car ne l'oÔ defenir onques.

Raison.

Volentiers: or i entens donques.

Amors, se bien suis apensÈe,

C'est maladie de pensÈe

Entre deus personnes annexes

Franches entr'eus, de divers sexes,

Venans as gens par ardor nÈe

De vision dÈsordenÈe,

Por eus acoler et baisier,

Et por eus charnelment aisier.

Amors autre chose n'atant,

Ains s'art et se dÈlite en tant.

De fruit avoir ne fait-il force,

En dÈliter sans plus s'efforce;

Si sunt aucun de tel maniere,

Qui cest amor n'ont mie chiere,

Toutevois fin amant se faignent,

MËs par Amors amer ne daignent,

Et se gabent ainsinc des Dames,

Et lor prometent cors et ames,

Et jurent menÁonges et fables

A ceus qu'il truevent dÈcevables,

Tant qu'il ont lor dÈlit Èu;

Mais cil sunt li mains dÈcÈu:

Car ades vient-il miex, biau mestre,

DÈcevoir, que dÈcÈus estre[9].

De l'autre Amor dirai la cure

Selonc la devine Escripture;

MÈismement en ceste guerre

O˘ nus ne scet le moien querre;

[p. 25]

Veuillez au moins le dÈfinir 4623

Pour qu'il m'en puisse souvenir,

Car ne l'ouÔs dÈfinir oncques.

Raison.

Volontiers; or Ècoute doncques.

Entre deux Ítres s'attirant,

Libres, de sexe diffÈrent,

Amour, si je suis bien sensÈe,

Est un grand mal de la pensÈe

Qui leur vient d'une folle ardeur.

Ils n'ont plus qu'un dÈsir au coeur,

Baiser, caresse mutuelle,

Jouissance, en un mot, charnelle.

Amour n'a point d'autre dÈsir,

Mais br˚le et cherche le plaisir;

ProcrÈer n'est point son attente,

Seule la voluptÈ le tente.

Pourtant j'en connais en retour

Qui n'aiment pas de cet amour,

Et pourtant fins amants se feignent,

Mais par amour aimer ne daignent,

Et vont des dames se moquant,

Corps et ‚me leur promettant,

Et jurent mensonges et fables

Aux coeurs qu'ils trouvent dÈcevables,

Tant qu'enfin soient comblÈs leurs voeux.

En amour ce sont les heureux;

Oui, car toujours mieux vaut-il Ítre

Trompeur que trompÈ, mon beau maÓtre[9].

L'autre amour dirai maintenant

La sainte …criture suivant.

MalgrÈ que nul en cette guerre

Mon amour ne recherche guËre,

[p. 26]

MËs ge sai bien, pas nel' devin, 4641

Continuer l'estre devin.

A son pooir voloir dÈust

Quiconques ‡ fame gÈust,

Et soi garder en son semblable,

Por ce que tuit sunt corrumpable,

Si que j‡ par succession

Ne fausist gÈnÈracion;

Car puis que pere et mere faillent,

Vuet Nature que les fils saillent[10]

Por recontinuer ceste ovre,

Si que par l'ung l'autre recovre.

Por ce i mist Nature dÈlit,

Por ce vuet que l'en s'i dÈlit,

Que cil ovrier ne s'en foÔssent,

Et que ceste ovre ne haÔssent;

Car maint n'i trairoient j‡ trait,

Se n'iert dÈlit qui les atrait.

Ainsinc Nature i soutiva:

SachiÈs que nul a droit n'i va,

Ne n'a pas entencion droite,

Qui sans plus dÈlit y convoite;

Car cil qui va dÈlit querant,

SÈs-tu qu'il se fait? il se rent

Comme sers et chÈtis et nices,

Au prince de tretous les vices;

Car c'est de tous maus la racine,

Si cum Tulles le dÈtermine

O˘ livre qu'il fist de Viellesce,

Qu'il loe et vant plus que Jonesce.

Car Jonesce boute homme et fame

En tous pÈris de cors et d'ame.

Et trop est fort chose ‡ passer

Sans mort, ou sans membre casser,

[p. 27]

Je sais bien, sans le deviner, 4655

L'Ítre divin continuer.

Voil‡ le but que doit poursuivre

Tout homme ‡ qui femme se livre:

Il faut que par succession

S'opËre gÈnÈration;

Chacun, car tout est corrompable,

Doit se garder en son semblable;

Car puisque meurent les parents,

Nature veut que les enfants

S'aiment et l'oeuvre continuent[10],

L'un par l'autre se perpÈtuent.

Aussi Nature y mit plaisir,

Pour que sÈduits par le dÈsir

Les amants entre eux ne se fuissent

Et l'oeuvre d'Amour ne haÔssent,

Car plus d'un la nÈgligerait

Si le plaisir ne l'attirait.

Ainsi le dÈcida Nature.

Sachez qu'en amour la droiture

Cherche plus noble intention

Que charnelle sÈduction;

N'y voir que telle jouissance,

C'est se rendre sans rÈpugnance,

Comme un sot, comme un l‚che, au roi

De tretous les vices! Crois-moi,

De tous nos maux c'est la racine,

Comme Tulle le dÈtermine;

La vieillesse pour lui vaut mieux

Que la jeunesse et tous ses feux;

Car Jeunesse pousse homme et femme

En tous pÈrils de corps et d'‚me.

C'est chose trop dure ‡ passer

Sans mourir ou membre casser,

[p. 28]

Ou sans faire honte ou damage, 4675

Ou ‡ soi, ou ‡ son linage.

Par Jonesce s'en va li hons

En toutes dissolucions,

Et siut les males compaignies,

Et les dÈsordenÈes vies,

Et muÎ son propos sovent,

Ou se rent en aucun covent[11],

Qu'il ne scet garder la franchise[12]

Que Nature avoit en li mise,

Et cuide prendre o˘ ciel la gruÎ,

Quant il se met ilec en muÎ;

Et remaint tant qu'il soit profËs;

Ou s'il resent trop grief li fËs,

Si s'en repent et puis s'en ist,

Ou sa vie espoir i fenist,

Qu'il ne s'en ose revenir

Por Honte qui l'i fait tenir,

Et contre son cuer i demore;

L‡ vit ‡ grant mesese et plore

La franchise qu'il a perduÎ,

Qui ne li puet estre renduÎ,

Se n'est que Diex grace li face,

Qui sa mesese li efface,

Et le tiengne en obÈdience

Par la vertu de pacience.

Jonesce met homme Ës folies,

»s boules et Ës ribaudies,

»s luxures et Ës outrages,

»s mutacions de corages,

Et fait commencier tex mellÈes

Qui puis sont envis desmellÈes:

En tex pÈris les met Jonesce,

Qui les cuers ‡ DÈlit adresce.

[p. 29]

Sans faire honte ou grand dommage 4689

A soi-mÍme, ‡ tout son lignage.

Par Jeunesse et ses passions,

En toutes dissolutions,

En mÈprisable compagnie

L'homme s'Ègare et male vie,

Et ses projets change souvent,

Ou se rend en quelque couvent[11],

Ne sachant garder la franchise[12]

Que Nature avait en lui mise,

Et se figure, une fois l‡,

Que la grue au ciel il prendra,

Et des voeux un beau jour se lie.

Ou bien, si sous le faix il plie,

Il s'en repent et veut sortir,

Ou s'il n'ose s'en revenir,

Si la honte l'y tient encore,

MalgrÈ son coeur qui le dÈplore,

Il restera pour y mourir,

Ou vivant pleurer et gÈmir

Dessus sa franchise perdue

Qui ne lui peut Ítre rendue,

En pitiÈ si Dieu ne le prend

Et pour apaiser son tourment,

Ne le tient en obÈdience

Par la vertu de patience.

Jeunesse pousse jeunes gens

Aux danses, aux dÈportements,

A tous excËs, ‡ la luxure,

L‚chetÈs de toute nature,

Et tels combats livre en vos coeurs

Qu'‡ grand'peine ils restent vainqueurs.

Voil‡ les pÈrils o˘ Jeunesse

Met ceux qu'‡ Plaisir elle adresse.

[p. 30]

Ainsinc DÈlit enlace et maine 4709

Les cors et la pensÈe humaine

Par Jonesce sa chamberiere,

Qui de mal faire est coustumiere,

Et des gens ‡ dÈlit atraire;

J‡ ne querroit autre ovre faire.

Mais Viellesce les en rechasce[13],

Qui ce ne scet, si le resache,

Ou le demant as anciens

Que Jonesce ot en ses liens,

Qu'il lor remembre encore assÈs

Des grans pÈris qu'il ont passÈs,

Et des folies qu'il ont faites,

Dont les forces lor a sostraites,

Avec les foles volentÈs

Dont il seulent estre tentÈs.

Viellesce qui les accompaigne,

Qui moult lor est bonne compaigne,

Et les ramaine ‡ droite voie,

Et jusqu'en la fin les convoie;

MËs mal emploie son servise,

Que nus ne l'aime ne ne prise,

Au mains jusqu'‡ ce tant en soi

Qu'il la vousist avoir o soi:

Car nus ne vuet viex devenir,

Ne jones sa vie fenir;

Si s'esbahissent et merveillent,

Quant en lor remembrance veillent,

Et des folies lor sovient,

Si cum sovenir lor convient,

Comment il firent tel besongne

Sans recevoir honte et vergongne;

Ou, se honte et damage i orent,

Comment encor eschaper porent

[p. 31]

Sa servante Jeunesse aidant, 4723

Jeunesse ‡ l'esprit malfaisant,

Ainsi Plaisir enlace et maine

Le corps et la pensÈe humaine;

Mal faire, au plaisir les pousser,

Jeunesse n'a d'autre penser.

Mais Vieillesse les en arrache,

Qui l'ignore, il faut qu'il le sache,

Ou le demande aux anciens,

Que tint Jeunesse en ses liens,

Si les sottises qu'ils ont faites

Dont elle a leurs forces soustraites

Avec les folles volontÈs

Dont ils soulatent Ítre tentÈs,

Si les pÈrils passÈs encore

Leur esprit tels se remÈmore.

C'est Vieillesse jusqu'‡ la fin

Qui les ramËne au droit chemin,

Les conduit et les accompagne,

Pour eux bonne et sage compagne;

Mais personne ne veut la voir

A ses cÙtÈs trop tÙt s'asseoir:

Loin de l'aimer, on la redoute,

Aussi sa peine elle perd toute;

Car nul ne veut vieux devenir

Ni jeune voir ses jours finir.

Les vieux se plaisent, s'Èmerveillent

Quand leurs souvenirs se rÈveillent,

A repasser souventes fois

Leurs folles amours d'autrefois,

Comme ils firent telle besogne

Sans subir honte ni vergogne,

Ou s'il leur arriva malheur,

Comment ils eurent encor l'heur

[p. 32]

De tel peril sans pis avoir, 4743

Ou d'ame, ou de cors, ou d'avoir.

Et scÈs-tu o˘ Jonesce maint,

Que tant prisent maintes et maint?

DÈlit la tient en sa maison

Tant comme ele est en sa saison,

Et vuet que Jonesce le serve

Por nÈant, fust nÈis sa serve;

Et el si fait si volentiers,

Qu'el le trace par tous sentiers,

Et son corps ‡ bandon li livre;

El ne vodroit pas sans li vivre.

Et Viellesce, scez o˘ demore?

Dire le te vueil sans demore:

Car l‡ te convient-il aler,

Se mort ne te fait desvaler

O˘ tens de jonesce en sa cave,

Qui moult est tÈnÈbreuse et have.

Travail et dolor l‡ herbergent;

MËs il la lient et enfergent,

Et tant la batent et tormentent,

Que mort prochaine li prÈsentent,

Et talent de soi repentir,

Tant li font de flÈaus sentir.

Adonc li vient en remembrance

En ceste tardive pesance,

Quant el se voit foible et chenuÎ,

Que malement l'a dÈcÈuÎ

Jonesce qui tout a gitÈ

Son prÈtÈrit en vanitÈ;

Et qu'ele a sa vie perduÎ,

Se du futur n'est secoruÎ,

Qui la soustiegne en pÈnitence

Des pÈchiez que fist en s'enfance,

[p. 33]

D'Èchapper sans pire infortune 4757

Pour leur ‚me, corps et fortune.

Mais o˘ Jeunesse gÓt, sais-tu,

Dont chacun prise la vertu?

Plaisir la tient en esclavage

Et veut que Jeunesse en servage

Pour rien le serve en sa maison

Tant comme elle est en sa saison,

A l'abandon qu'elle se livre

Jusque sans lui ne pouvoir vivre,

Ce qu'elle fait si volontiers

Qu'elle le suit par tous sentiers.

Maintenant je te vais sur l'heure

Apprendre o˘ Vieillesse demeure;

Car l‡ te faudra-t-il aller

Si mort ne te fait dÈvaler,

Au temps de jeunesse, en sa cave

Qui moult est tÈnÈbreuse et have.

L‡ Vieillesse cent maux divers

Attendent, la chargent de fers,

Et tant la battent, la tourmentent,

Que mort prochaine lui prÈsentent

Et la poussent au repentir,

Tant lui font de flÈaux sentir.

Alors lui vient en souvenance

En sa tardive dolÈance,

Lorsque son cr‚ne est tout chenu,

Que Jeunesse a son coeur dÈÁu,

Qu'en vains plaisirs et fol ouvrage

Elle a gaspillÈ son bel ‚ge

Et perdu sa vie ‡ toujours,

Si d'avenir le prompt secours

Ne rachËte par pÈnitence

Tous les pÈchÈs de son enfance,

[p. 34]

Et par bien faire en ceste poine, 4777

Au souverain bien la ramoine,

Dont Jonesce la dessevroit,

Qui des vanitÈs l'abevroit;

Et le present si poi li dure,

Qu'il n'i a conte ne mesure:

MËs comment que la besoigne aille,

Qui d'Amor veut joÔr sans faille,

Fruit i doit querre et cil et cele,

Quel qu'ele soit, dame ou pucele,

J‡ soit ce que du dÈliter

Ne doient pas lor part quiter.

MËs ge sai bien qu'il en sunt maintes

Qui ne vuelent pas estre enÁaintes,

Et s'el le sunt, il lor en poise:

Si n'en font-eles plet ne noise,

Se n'est aucune fole et nice

O˘ Honte n'a point de justice.

Briefment tuit ‡ dÈlit s'accordent

Cil qui ‡ cele ovre s'amordent,

Se ne sunt gens qui riens ne vaillent,

Qui por deniers vilment se baillent,

Qu'el ne sunt pas des lois liÈes

Par lors ordes vies soilliÈes.

MËs j‡ certes n'iert fame bonne,

Qui por dons prendre s'abandonne:

Nus homs ne se devroit j‡ prendre

A fame qui sa char vuet vendre.

Pense-il que fame ait son cors chier,

Qui tout vif le soffre escorchier?

Bien est chÈtis et dÈfoulÈs

Hons qui si vilment est boulÈs,

Qui cuide que tel fame l'aime,

Por ce que son ami le claime,

[p. 35]

Et ne la ramËne en la fin 4791

A la vertu, bien souverain,

Dont jadis la sevrait Jeunesse

L'abreuvant de vaine liesse;

Car alors elle voit et sent

Combien prÈcaire est le prÈsent.

L'amant donc, en toute occurrence,

Doit chercher pure jouissance

En amour; ne doit redouter

Femme ni fille d'enfanter,

Et le plaisir ne leur doit faire

Quitter leur mission sur terre.

Je sais bien que le plus souvent

Femme ne veut faire d'enfant

Et se dÈsole d'Ítre enceinte;

Nulle n'en fait noise ni plainte

Pourtant, ‡ moins d'Ítre sans coeur

Et sans vergogne et sans pudeur.

Bref, chacun en l'oeuvre charnelle

Ne voit qu'ivresse mutuelle,

Fors ces gens dignes de mÈpris

Qui leur amour mettent ‡ prix,

Les lois violant de Nature,

Et n'en font plus qu'une oeuvre impure.

Car femme est vile assurÈment

Qui se livre pour de l'argent;

Nul homme ne se devrait prendre

A femme qui veut sa chair vendre.

Croit-il que femme ait son corps cher

Qui tout vif le souffre Ècorcher?

Est-il si naÔf et si bÍte,

Parce que femme lui fait fÍte

Et l'a son tendre ami nommÈ,

De croire qu'il en soit aimÈ?

[p. 36]

Et qu'el li rit et li fait feste. 4811

Certainement nule tel beste

Ne doit estre amie clamÈe,

Ne n'est pas digne d'estre amÈe.

L'en ne doit riens priser moillier

Qui homme bÈe ‡ despoillier.

Ge ne di pas que bien n'en port

Et par solas et par dÈport,

Ung joelet, se ses amis

Le li a donnÈ ou tramis;

MËs qu'ele pas ne le demant,

Qu'el le prendroit trop laidement:

Et des siens ausinc li redoigne,

Se faire le puet sans vergoigne;

Ainsinc lor cuers ensemble joignent,

Bien s'entrament, bien s'entredoignent.

Ne cuidiÈs pas que ges dessemble

Ge voil bien qu'il voisent ensemble,

Et facent quanqu'il doivent faire,

Comme cortois et debonnaire;

MËs de la fole Amor se gardent,

Dont li cuers esprennent et ardent,

Et soit l'Amor sans convoitise

Qui les faus cuers de prendre atise.

Bone amor doit de fin cuer nestre,

Dons n'en doivent pas estre mestre

Ne que font corporel solas:

Mais l'amor qui te tient o˘ las,

Charnex delis te represente,

Si que tu n'as aillors t'entente:

Por ce veus-tu la Rose avoir,

Tu n'i songes nul autre avoir;

MËs tu n'en es pas ‡ deus doie,

C'est ce qui la pel t'amegroie,

[p. 37]

O fou qu'un sourire ensorcelÈ! 4825

Crois-moi, ce n'est pas brute telle

Qu'il faut pour amante chÈrir,

Une plus digne il faut choisir.

Laisse la femme mÈprisable

Qui veut dÈpouiller son semblable.

Cependant femme ‡ la rigueur

Peut, s'il lui plaÓt, sans dÈshonneur,

Porter joyaux en sa parure,

PrÈsents d'amoureuse nature;

Mais jamais ne doit demander,

Car ce serait se marchander.

Voire, sans qu'on le trouve Ètrange,

Elle peut donner en Èchange;

Constant et mutuel retour

Les dons entretiennent l'amour.

Les amants je ne dÈsassemble;

Je veux bien qu'ils aillent ensemble

Et fassent leur devoir tous deux

En courtois et francs amoureux,

Mais se gardent de l'amour folle

Qui vous consume et vous affole,

Et de l'amour intÈressÈ

Par qui maint coeur faux est poussÈ.

Bonne-Amour doit de fin coeur naÓtre,

L'argent n'en doit pas Ítre maÓtre

Non plus la seule voluptÈ.

Or cette amour qui t'a domptÈ

Plaisirs charnels te reprÈsente;

Tu n'as plus ailleurs nulle entente.

Aussi veux-tu la Rose avoir

Et ne veux autre chose voir.

Mais tu es loin du but encore,

C'est ce qui ta peau dÈcolore

[p. 38]

Et qui de toutes vertus t'oste. 4845

Moult recÈus dolereus hoste,

Quant Amors onques hostelas[14];

MauvËs hoste en ton hostel as,

Por ce te lo que hors le boutes,

Qu'il te tost les pensÈes toutes

Qui te doivent ‡ preu torner:

Ne l'i laisse plus sÈjorner.

Trop sunt ‡ grant meschief livrÈ

Cuers qui d'Amors sunt enivrÈ;

En la fin encor le sauras

Quant ton tens perdu i auras,

Et dÈgastÈe ta jonesce

En ceste dolente lÈesce.

Se tu puÈs encore tant vivre

Que d'Amors te voies dÈlivre,

Le tens qu'auras perdu plorras,

MËs recovrer ne le porras,

Encor se par tant en eschapes:

Car en l'Amor o˘ tu t'entrapes,

Maint i perdent, bien dire l'os,

Sens, tens, chastel, cors, ame et los.

L'Amant.

Ainsinc Raison me prÈeschoit;

MËs Amors tout empÈeschoit

Que riens ‡ ovre n'en mÈisse,

J‡ soit ce que bien entendisse

Mot ‡ mot toute la matire,

MËs Amors si formant m'atire,

Que par tretous mes pensers chace

Cum cil qui par tout a sa chace,

Et tous jors tient mon cuer sous s'Íle.

Hors de ma teste ‡ une pele,

[p. 39]

Et te ravit toute vertu. 4859

Quel fatal hÙte as-tu reÁu,

Quand Dieu d'Amours franchit ta porte[14]?

Aussi, crois-moi quand je t'exhorte

De ton logis ‡ le chasser,

Il te ravit tout bon penser,

Et c'est grand' honte et grand dommage.

Ne l'y laisse pas davantage;

Trop sont ‡ grand mÈchief livrÈs

Coeurs qui d'Amour sont enivrÈs.

En cette dolente liesse

N'use pas toute ta jeunesse;

Quand perdu tout ton temps auras

Trop tard, hÈlas! tu le verras.

Si tu peux encore assez vivre

Pour que d'Amour Dieu te dÈlivre,

Le temps perdu tu pleureras,

Mais recouvrer ne le pourras.

Heureux encor si ne trÈpasses,

Car en l'amour o˘ tu t'enlaces

Maint y perdit l'‚me et le coeur,

Ses biens, l'existence et l'honneur.

L'Amant.

Ainsi, longtemps Raison me prÍche;

Mais Amour est l‡ qui m'empÍche

D'en tirer le moindre profit.

Pourtant tout ce qu'elle me dit

Attentif mot ‡ mot j'Ècoute;

Mais Amour si bien me dÈroute,

Que tout il chasse mon penser,

Puisqu'il a droit partout chasser,

Et retient mon coeur sous son aile.

Hors ma tÍte avec une pelle,

[p. 40]

Quant au sermon sÈant m'aguete, 4877

Par une des oreilles giete

Quanque Raison en l'autre boute,

Si qu'ele i pert sa poine toute,

Et m'emple de corrous et d'ire:

Lors li pris cum iriÈs ‡ dire:

Dame, bien me volÈs traÔr,

Dois-je donques les gens haÔr?

Donc harrÈ-ge toutes personnes,

Puis qu'amors ne sunt mie bonnes;

jamËs n'amerai d'amors fines

Ains vivrai tous jors en haÔnes:

Lors si serai mortel pechierres,

Voire par Diex pires que lierres.

A ce ne puis-ge pas faillir,

Par l'ung me convient-il saillir:

Ou amerai, ou ge herrai,

MËs espoir que ge comperrai

Plus la haÔne au derrenier,

Tout ne vaille Amors ung denier.

Bon conseil m'avÈs or donnÈ,

Qui tous jors m'avÈs sermonnÈ

Que ge doie d'Amors recroire;

Or est fox qui ne vous vuet croire.

Si m'avÈs-vous ramentÈuÎ

Une autre amor descongnÈuÎ,

Que ge ne vous oi pas blasmer,

Dont gens se puÈent entr'amer:

Se la me vouliÈs defenir,

Pour fol me porroie tenir

Se volentiers ne l'escoutoie,

Savoir au mains se ge porroie

Les natures d'Amors aprendre,

S'il vous i plaisoit ‡ entendre.

[p. 41]

Quand le sermon suis Ècoutant, 4891

Par une oreille il va jetant

Ce que Raison en l'autre boute,

Tant qu'elle perd sa peine toute

Et m'emplit d'ire et de courroux.

Lors irritÈ: Me voulez-vous,

Dame, lui dis-je, par malice

Trahir? Faut-il que je haÔsse

Tout le monde, parce qu'Amour

Me fut cruel jusqu'‡ ce jour,

Jamais n'aime d'amour sereine

Et ne vive que pour la haine?

Je serais un mortel pÈcheur,

Oui, par Dieu! pire qu'un voleur!

Ainsi donc il faut que je sorte

Ou par l'une ou par l'autre porte:

Je dois haÔr ou j'aimerai.

Mais, sachez-le, je n'essaierai

De la haine que la derniËre,

MalgrÈ qu'Amour ne vaille guËre.

Un bon conseil m'avez donnÈ

Pourtant, car m'avez sermonnÈ

Que toujours d'Amour me mÈfie;

Or fol en vous qui ne se fie.

Mais ne m'avez-vous pas parlÈ

D'une autre amour, il m'a semblÈ,

Amour permise, pure et sainte

Et qu'on peut partager sans crainte?

Si vous voulez la dÈfinir.

Pour fol il me faudra tenir,

Si tout au long ne vous Ècoute.

Ainsi je connaÓtrai sans doute,

S'il vous plaÓt mon esprit former,

Toutes les maniËres d'aimer.

[p. 42]

Raison.

Certes, biaus amis, fox es-tu, 4911

Quant tu ne prises ung festu

Ce que por ton preu te sermon;

S'en voil encor faire ung sermon;

Car de tout mon pooir sui preste

D'acomplir ta bonne requeste;

Mais ne sai s'il te vaudra guieres.

Amors sunt de plusors manieres,

Sans cele qui si t'a muÈ,

Et de ton droit sens remuÈ:

De male hore fus ses acointes,

Por Diex, gar que plus ne l'acointes.

AmitiÈ est nommÈe l'une:

C'est bonne volentÈ commune

De gens entr'eus sans descordance,

Selon la Diex benivoillance,

Et soit entr'eus communitÈ

De tous lors biens en charitÈ;

Si que par nule entencion

Ne puisse avoir excepcion.

Ne soit l'ung d'aidier l'autre lent,

Cum hons fers, saiges et celent,

Et loiaus; car riens ne vaudroit

Le sens o˘ loiautÈ faudroit.

Que l'ung quanqu'il ose penser

Puisse ‡ son ami rÈcenser,

Cum ‡ soi seul sÈurement,

Sans soupeÁon d'encusement.

Tiex mors avoir doivent et seulent

Qui parfetement amer veulent;

Ne puet estre homs si amiables,

S'il n'est si fers et si estables,

[p. 43]

Raison.

Certe, ami, comme un fol travaille 4925

Celui qui ne prise une paille

Pour son bien ce que dit Raison.

…coute encor cette leÁon,

Car de tout mon pouvoir suis prÍte

De faire droit ‡ ta requÍte;

T‚che d'en faire ton profit.

Amours sont, comme je t'ai dit,

Nombreuses en dehors de celle

Qui si bien troubla ta cervelle

Et fut cause de ton malheur.

Pour Dieu, dÈlivres-en ton coeur!

AmitiÈ je nommerai l'une:

C'est bonne volontÈ commune

De deux coeurs, douce amÈnitÈ,

Reflet de la dive bontÈ,

CommunautÈ constante et s˚re

Des biens, quelque soit leur nature,

Sans que par nulle intention

N'y puisse avoir exception.

Chacun se doit prompte assistance,

DiscrÈtion et confiance

Et loyautÈ. Rien ne vaudrait

Amour, si loyautÈ manquait.

Dans une douce confidence

Un ami doit tout ce qu'il pense

A son ami pouvoir conter,

Et sans trahison redouter.

Telle est de l'amour vÈritable

La loi certaine et immuable.

Le coeur d'un vÈritable ami

Est si constant et raffermi

[p.44]

Que por fortune ne se mueve, 4943

Si qu'en ung point tous jors se trueve

Ou riche, ou povre, ses amis

Qui tout en li son cuer a mis:

Et s'a povretÈ le voit tendre,

Il ne doit mie tant atendre

Que cil s'aide li requiere;

Car bontÈ faite par priere

Est trop malement chier venduÎ

A cuers qui sunt de grant valuÎ.

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Le roman de la rose - Tome II · 第 15 / 64 题