C’était une présence. Je le sentais près de moi, depuis quelques jours.
Invisible et bienveillant, il planait, frôlait, enveloppait. Au fond, je
n’ignorais pas qu’il dût arriver. Chaque année, tôt ou tard, il vient;
mais je ne sais comment; c’est toujours par surprise; et il est si fort,
avec son air très doux, qu’il vous écrase. Les gens font ce qu’ils
peuvent pour s’occuper d’autre chose; il y a des grèves, il y a des
révolutions, il y a des armées en marche et des bateaux d’acier qui
bougent. On voudrait croire que c’est l’important; on ne saurait. On
sent dans tout son corps que cela n’est qu’une apparence; la vérité, la
seule vérité à laquelle on pense, c’est qu’il est revenu. Je vous parle
du printemps.
Les premiers à savoir qu’il est chez nous, par un phénomène mystérieux,
ce sont les objets inanimés... J’ai eu une petite amie, une très petite
amie: elle n’avait que treize ans. Mais ne pensez pas à mal, j’avais
moi-même le même âge. Elle allait à l’école communale, dans un faubourg
de Paris, et on lui donna un jour un devoir de style à composer sur le
printemps. Elle me le fit lire. Je vois encore son écriture anglaise,
qui était maladroite et enfantine. Et voici comment elle avait débuté:
«C’est le printemps; alors toutes les tables se mettent à sortir à la
porte des cafés». J’étais un petit garçon qui avait déjà lu trop de
livres; je ne possédais plus que des idées littéraires sur le printemps,
mon esprit était faussé: cette manière de parler me parut choquante.
Aujourd’hui, je la juge au contraire toute remplie d’un sens profond:
quand le printemps va venir, les tables de café le savent, et elles
sortent toutes seules pour prendre l’air. Il fait encore très froid; le
ciel est gris; tout le monde s’ennuie. Mais elles ont été renseignées
par un instinct très sûr; elles sortent bravement et font des signes aux
panamas de Guayaquil, qui ont sauté de leur boîte pour se précipiter à
la devanture des chapeliers.
Et après les objets inanimés, ce sont les infiniment petits qui sont
avertis: les moucherons qui dansent au soleil, toute une poussière ailée
qui semble naître des herbes encore pâles et souffrantes. Je me suis
longtemps demandé d’où leur venait cet instinct prophétique, et tant que
je n’ai pas commencé à vieillir, je n’y ai rien compris. Mais, à mesure
qu’on prend de l’âge, il y a des sens qui s’aiguisent: c’est une
compensation. On entend un peu moins bien, on y voit plus mal; mais
l’odorat fait son éducation: il apprend à reconnaître dans l’air et dans
les choses des parfums subtils qu’il ne distinguait pas auparavant.
Voilà pourquoi, ainsi, je sais aujourd’hui que le printemps s’annonce
par une nouvelle odeur du vent, et quelques jours plus tard par celle de
la terre. C’est le vent qui vous prévient d’abord, parce qu’il est grand
voyageur, qu’il va très vite, et qu’il thésaurise. Toutes les fois qu’il
a passé sur une pousse verte ou une petite fleur, il lui vole un peu de
son haleine, va plus loin, et recommence. A la fin, quand il nous
arrive, il est déjà très riche, et, au premier rayon de soleil, tout ce
qu’il porte avec lui s’exalte et se révèle. C’est à ce moment qu’on se
dit: «Qu’est-ce donc, et qu’y a-t-il de changé?» L’intelligence n’y
entend rien, mais quelque chose d’inconscient, dans l’abîme de notre
être, éprouve une espèce d’émotion frissonnante qui fait ouvrir les
narines et battre le cœur. Cependant la terre est encore plus sensible
que nous. Elle s’échauffe à son tour. Au delà des taches blanches,
rouges et noires que font les villes, les charrues l’ont ouverte et
retournée, et les mottes de glèbe jettent en séchant vers le ciel
l’expression d’une sorte de désir. C’est une odeur extrêmement vague, et
pourtant très certaine, fraîche, saine, allègre, et de la même nature,
bien que plus légère et plus fine, que celle des champs labourés après
les grandes pluies de juillet et d’août. Elle pénètre jusque dans les
cités, étonnant ceux qui les habitent, parce qu’ils n’en savent pas
l’origine. On n’aperçoit encore rien sur le visage des hommes, mais les
femmes prennent des traits, un teint, un port de taille tout neufs, un
air à la fois plus conquérant et plus hardi. Qu’on m’enferme, si l’on
veut, durant des années, dans une prison sans fenêtre, où je ne pourrais
compter ni les jours, ni les saisons, mais qu’on me montre une femme: je
saurai tout de même si le printemps est venu rien qu’à la façon dont
elle marche, à quelque chose dans ses yeux, et à la façon dont elle
respire. On a donc bien tort d’affirmer que les femmes ne sont pas
sincères: elles ne cachent jamais rien de ce qu’il est réellement bon de
connaître et salutaire de ressentir.
Quelques jours plus tard, les bourgeons ont éclaté, et les oiseaux sont
revenus. Ce sont alors les bruits du monde extérieur qui changent.
D’abord, ils ne sont pas les mêmes, et personne ne l’ignore. Un univers
où les oiseaux n’ont plus de voix, où les insectes ne bourdonnent pas,
n’est pas semblable à celui où les moineaux saluent la lumière chaque
matin, où les mouches font de la musique en dansant. Mais c’est aussi
que les rumeurs les plus brutales sont toutes différentes dès qu’il leur
faut passer à travers les feuilles, tandis que l’air même est plus
sonore parce qu’il est plus sec. Peut-être aussi parce qu’il est plus
lumineux; car je suis persuadé que la lumière influe sur les sons, et
qu’un violon ne chante pas de la même manière au grand jour ou dans
l’obscurité, par un temps gris ou quand le ciel est sans nuage, au
printemps ou sous la neige. Tout cela est impondérable, indéterminé,
impossible à prouver; on n’en a que l’impression et le pressentiment;
mais les forces les plus grosses de l’univers ne se composent que
d’actions imperceptibles et qu’on subit sans parvenir à les mesurer, et
il ne faut pas s’étonner que le sang et la sève des végétaux, des bêtes
et des hommes subissent d’incompréhensibles changements, alors que dans
l’obscurité perpétuelle et l’égalité de température des celliers, le vin
même est sensible à la saison nouvelle, et s’émeut et bouillonne. Il y
a, au moment du printemps, des correspondances inexplicables entre
l’animé et l’inanimé, des passages de l’un à l’autre, des crises de
résurrection. Et l’esprit n’y peut rien saisir; il n’y a pas de phrases
à découvrir dans la nature, il n’y a pas de mélodie. C’est seulement
comme des accords qui s’enchaîneraient les uns aux autres. Presque tous
sont joyeux; mais brusquement il en éclate quelques-uns qui sont
pathétiques, déchirants, et vous laissent pénétrés d’un sentiment
d’enthousiasme. On croit savoir pourquoi on vit: illusion, mais
délicieuse!
Je me souviens d’un pays, à l’autre bout de la terre. L’ordre des
saisons y est renversé. Aussitôt que la fraîcheur de l’hiver y a
disparu, le sol rouge s’y couvre de la floraison rose des pêchers
sauvages; car les pêchers, introduits il y a moins d’un siècle par les
Européens, s’y sont répandus avec une incroyable rapidité. Vers le
milieu de novembre, tous les sommets de ces régions incultes prennent la
couleur des seins d’une femme amoureuse, et les petites filles qui
descendent aux rizières arrachent en passant quelques-unes de ces
branches fleuries. C’est le moment où l’on comprend le mieux que les
sentiments du peuple qui vit sur cette terre ne sont pas absolument
différents du nôtre, et que tous les pays où il y a un printemps
pourront un jour avoir la même âme; les autres demeureront barbares.
On s’étonnera que, dans ces quelques lignes où il est parlé du
printemps, il soit question de tout, excepté d’amour... C’est que
l’amour n’est qu’un des effets de cette résurrection: il ne vient qu’à
cause du reste. On dirait qu’on ouvre une porte, à l’aube, dans une
demeure sombre, où une petite bête câline aurait erré toute la nuit pour
savoir ce qui lui manque. Elle aperçoit la terre éclairée, l’espace et
la vie; elle s’échappe et bondit. Voilà tout. Mais c’est très beau.