UNE EXÉCUTION

Ti-Soï portait d’un pas très doux la tête que le bourreau allait faire

sauter.

Pourtant, il le voyait très bien, le bourreau, qui marchait tout seul

derrière le crieur chargé d’annoncer, dans une trompe mugissante, les

crimes et la condamnation de ce nommé Ti-Soï, pirate, rebelle et

contrebandier: c’était un homme en souquenille rouge, aux belles jambes

nues bien musclées, petit, mais fort, avec un gros cou, et qui appuyait

sur son épaule un énorme sabre au large fer: et la poignée ronde de ce

sabre était garnie de cordelettes vertes pour qu’elle fût mieux à la

main.

C’est ainsi qu’allait Ti-Soï.

L’escorte de tirailleurs annamites était guêtrée de bandes de toile

jaune, habillée de khaki. Sous les chignons noirs et les chapeaux

pointus, elle avait l’air d’une troupe de femmes costumées pour une

pantomime de cirque, ou de gamins vicieux. Puis c’était le juge

mandarin, très beau, très grave, vêtu d’une dalmatique violette comme

une espèce d’évêque, assis sous un parasol vert, suivi de ses porteurs

de pipes et de ses gardes, dont les blouses carrées proclamaient, en

caractères chinois, tout écarlates, le nom et les titres de monseigneur

leur maître. Des pavillons claquaient, rouges, bleus et jaunes; des

gongs envoyaient dans l’air des notes profondes, qui rendaient fou. Et à

droite et à gauche, de chaque côté de la route plate, gorgées d’une eau

invisible, jusqu’à l’horizon, brillaient les rizières encore jeunes.

Elles étaient d’un vert très tendre, monotone, mais plaisant. Parfois,

dans un fossé, des femmes barbotaient, sondant avec des nasses de jonc

tressé la boue poisseuse. Elles y entraient presque jusqu’au col; puis,

au son de la trompe terrible, en ressortaient couvertes d’une cuirasse

de fange fraîche, couleur d’or. Et elles accouraient pour dévisager le

prisonnier. Mais elles gardaient le silence, leur curiosité ne se

traduisait que par un empressement un peu indiscret, et Ti-Soï, que

l’une d’elles gênait pour marcher droit, dit poliment:

--Excusez le tout petit, vénérable dame!

Il avait salué en rapprochant les deux poings sur la poitrine, et elle

lui rendit son salut. Ti-Soï avait fait ça sans y penser. Il ne faisait

plus que les gestes qu’on lui avait enseignés quand il était petit.

Le cortège s’arrêta près de la tombe vide, creusée la veille par le

condamné.

On ne pouvait pas couper la tête à Ti-Soï tant qu’il avait le cou pris

dans la cangue: une chose faite comme deux barreaux d’échelle, avec les

montants. Alors, le bourreau se mit en devoir de couper un de ces

barreaux avec un matchète, une espèce de grand poignard dont il aiguisa

le fil contre son sabre, à la façon d’un maître d’hôtel qui frotte son

couteau à découper contre un autre. Celte opération dura longtemps parce

que le bois était très dur...

Le bourreau travaillait à couper la cangue, et Ti-Soï l’aidait. Je veux

dire qu’il faisait tout son possible pour ne pas le gêner: il avait tout

naturellement peur que le matchète ne lui fît mal. Si vous avez jamais

vu, en France, la soumission craintive d’un futur guillotiné quand on

échancre le col de sa chemise, vous comprendrez ce que je veux dire.

Tout près de lui, l’aide du bourreau planta un piquet en terre...

La cangue était rompue. Par le milieu du corps, on attacha Ti-Soï, les

mains derrière le dos, au piquet. Voilà pourquoi il y avait un piquet.

Puis on lui déroula son chignon, le bourreau empoigna les cheveux noirs

à pleine main. Le cou se tendit... Le bourreau tenait maintenant à deux

mains son épée. Et il se balançait sur ses belles jambes...

--Han!

Le corps de Ti-Soï demeura debout, collé au piquet. Et deux jets,

sortant des carotides, montèrent un instant, épanouies au-dessus du cou,

dans l’air net.

Images exotiques & françaises · 第 5 / 18 题