PARIS
ÉDITIONS DU FAUCONNIER
74, rue Vasco-de-Gama (XVe)
[Illustration: PIERRE MILLE, Croquis par Florian-Parmentier]
Il a été tiré à part
20 exemplaires sur papier de Hollande
numérotés et paraphés par l’Éditeur
PIERRE MILLE
La vertu d’imaginer, et davantage au contact des gens et des choses que
dans le silence de la méditation, Pierre Mille la possède au plus haut
degré. C’est en cela qu’il a le tempérament bien français, et c’est là
ce qui explique tout le mécanisme de son art, si alerte, si primesautier
et si direct.
Rien, chez lui, d’improvisé cependant. Son style, d’une simplicité
savante, est celui d’un artiste. Et ses personnages n’ont rien de commun
avec les pantins ou les silhouettes dont s’amusent les conteurs à la
mode: ce sont, le plus souvent, des «types». Tel, le «Monarque»
méridional que son indolence même engage en des aventures homériques ou
rabelaisiennes, et qui se situe entre Don Quichotte et Tartarin; tel
encore «Nasr’Eddine», figure populaire du Sage d’Asie-Mineure, malicieux
et résigné, naïf et sceptique, pitoyable et sublime; tel surtout le
soldat de l’infanterie coloniale «Barnavaux», en qui se sont reconnus
tous les Français, ceux du peuple parce qu’il est gouailleur et
sensible, «crevard» et endurant, indiscipliné et téméraire, buveur et
élastique de corps et d’âme; les autres, parce qu’il a autant de
préjugés que de liberté d’esprit, parce qu’il est «conservateur», ennemi
du gendarme et tout prêt à obtempérer; les uns et les autres, parce
qu’il est bon diable et toujours à la hauteur des situations les plus
diverses.
Psychologue, Pierre Mille l’est de la façon la meilleure: sans phrases
et sans prétention. Il observe, mais surtout il réfléchit. Les mobiles
de ses personnages, comme ses impulsions propres, il les éclaire par un
travail d’analyse qui réussit à faire passer les gestes et les paroles
du domaine des idées à celui de la réalité. Souvent, il élève ainsi le
fait divers à la hauteur d’un symbole. Et chaque fois qu’il s’avère
original, c’est avec tant de naturel qu’on ne s’en aperçoit pas tout
d’abord. Le lecteur, qui aime ce qui fait jouer l’esprit, a longtemps
considéré Pierre Mille comme un humoriste, comme un amuseur. Ses
histoires ont, en effet, un côté extérieur qui est plaisant; mais elles
ont aussi un côté interne qui est sérieux et s’ouvre sur des
profondeurs.
Quand on envisage l’ensemble de son œuvre, la pensée qui s’impose
d’abord à l’esprit est que les colonies ont vraiment joué un rôle
prépondérant dans l’orientation spirituelle et la formation littéraire
de ce conteur. Certes, il n’a donné aux voyages que quelques années de
son existence et il n’a consacré à l’exotisme qu’un tiers, peut-être, de
ses ouvrages, mais c’est à la fréquentation de toutes les races
répandues «sur la vaste terre» que l’on doit attribuer cette faculté
éminente qui est la sienne de retrouver sous les gestes compliqués du
civilisé, comme sous la pantomime effarée du sauvage, ou sous les
réflexes de l’animal, le moteur commun, la grande puissance invisible,
le mystérieux frisson qui anime et conduit tous les êtres.
C’est d’ailleurs le contraste entre cette vie réelle, profonde,
éternelle, qui façonne tous les êtres à la même image, et les
conventions de l’homme social, les prétentions de l’homme civilisé, qui
est la source intarissable de l’humour chez Pierre Mille.
Cet humour, au surplus, sait se nuancer par instants de tendresse et
d’émotion, et c’est alors que l’art du conteur devient si humain, si
pénétrant, qu’on n’en saurait trouver de plus pathétique.
Les pages qui suivent montreront que le père de Barnavaux est à la fois
un grand artiste, un magnifique écrivain, et un penseur.
Pierre Mille est né à Choisy-le-Roy (Seine), le 27 novembre 1864, de
parents venus de Lille. Licencié en droit et diplômé des sciences
politiques, il est envoyé en Angleterre, en 1893, comme correspondant du
_Temps_. En 1895, il est nommé secrétaire-adjoint du gouverneur de
Madagascar. Les années suivantes, il parcourt le Congo, la Grèce, la
Turquie, la Syrie, l’Égypte, l’Indo-Chine, l’Inde, le Tonkin, le
Sénégal.
Rentré à Paris en 1903, il épouse une statuaire de grand talent, Yvonne
Serruys, et collabore régulièrement au _Temps_, au _Journal_ et à un
grand nombre d’autres journaux et périodiques.
Jusqu’en ces derniers temps, il siégeait au Conseil supérieur des
Colonies comme représentant de l’Afrique occidentale française. Il est
officier de la Légion d’honneur, et l’Académie Française lui a décerné
le Prix Lasserre.