La composition poétique résulte de deux phénomènes intellectuels,
la méditation et l'inspiration. La méditation est une faculté;
l'inspiration est un don. Tous les hommes, jusqu'à un certain degré,
peuvent méditer; bien peu sont inspirés. _Spiritus flat ubi vult_.
Dans la méditation, l'esprit agit; dans l'inspiration, il obéit; parce
que la première est en l'homme, tandis que la seconde vient de plus
haut. Celui qui nous donne cette force est plus fort que nous. Ces
deux opérations de la pensée se lient intimement dans l'âme du poëte.
Le poëte appelle l'inspiration par la méditation, comme les prophètes
s'élevaient à l'extase par la prière. Pour que la muse se révèle à
lui, il faut qu'il ait en quelque sorte dépouillé toute son existence
matérielle dans le calme, dans le silence et dans le recueillement.
Il faut qu'il se soit isolé de la vie extérieure, pour jouir avec
plénitude de cette vie intérieure qui développe en lui comme un être
nouveau; et ce n'est que lorsque le monde physique a tout à fait
disparu de ses yeux, que le monde idéal peut lui être manifesté. Il
semble que l'exaltation poétique ait quelque chose de trop sublime
pour la nature commune de l'homme. L'enfantement du génie ne saurait
s'accomplir, si l'âme ne s'est d'abord purifiée de toutes ces
préoccupations vulgaires que l'on traîne après soi dans la vie; car
la pensée ne peut prendre des ailes avant d'avoir déposé son fardeau.
Voilà sans doute pourquoi l'inspiration ne vient que précédée de la
méditation. Chez les juifs, ce peuple dont l'histoire est si féconde
en symboles mystérieux, quand le prêtre avait édifié l'autel, il y
allumait le feu terrestre, et c'est alors seulement que le rayon divin
y descendait du ciel.
Si l'on s'accoutumait à considérer les compositions littéraires sous
ce point de vue, la critique prendrait probablement une direction
nouvelle; car il est certain que le véritable poëte, s'il est maître
du choix de ses méditations, ne l'est nullement de la nature de ses
inspirations. Son génie, qu'il a reçu et qu'il n'a point acquis, le
domine le plus souvent; et il serait singulier et peut-être vrai de
dire que l'on est parfois étranger comme homme à ce que l'on a écrit
comme poëte. Cette idée paraîtra sans doute paradoxale au premier
aperçu. C'est pourtant une question, de savoir jusqu'à quel point le
chant appartient à la voix, et la poésie au poëte.
Heureux celui qui sent dans sa pensée cette double puissance de
méditation et d'inspiration, qui est le génie! Quel que soit son
siècle, quel que soit son pays, fût-il né au sein des calamités
domestiques, fût-il jeté dans un temps de révolutions, ou, ce qui
est plus déplorable encore, dans une époque d'indifférence, qu'il se
confie à l'avenir; car si le présent appartient aux autres hommes,
l'avenir est à lui. Il est du nombre de ces êtres choisis qui doivent
venir à un jour marqué. Tôt ou tard ce jour arrive, et c'est alors
que, nourri de pensées et abreuvé d'inspirations, il peut se montrer
hardiment à la foule, en répétant le cri sublime du poëte:
Voici mon orient; peuples, levez les yeux!
V
Si jamais composition littéraire a profondément porté l'empreinte
ineffaçable de la méditation et de l'inspiration, c'est le _Paradis
perdu_. Une idée morale, qui touche à la fois aux deux natures de
l'homme; une leçon terrible donnée en vers sublimes; une des plus
hautes vérités de la religion et de la philosophie, développée dans
une des plus belles fictions de la poésie; l'échelle entière de la
création parcourue depuis le degré le plus élevé jusqu'au degré le
plus bas; une action qui commence par Jésus et se termine par Satan;
Ève entraînée par la curiosité, la compassion et l'imprudence, jusqu'à
la perdition; la première femme en contact avec le premier démon;
voilà ce que présente l'oeuvre de Milton; drame simple et immense,
dont tous les ressorts sont des sentiments; tableau magique qui fait
graduellement succéder à toutes les teintes de lumière toutes les
nuances de ténèbres; poëme singulier, qui charme et qui effraye!