L'ESSAI SUR L'INDIFFÉRENCE EN MATIÈRE DE RELIGION

Juillet 1823.

Serait-il vrai qu'il existe dans la destinée des nations un moment où

les mouvements du corps social semblent ne plus être que les dernières

convulsions d'un mourant? Serait-il vrai qu'on puisse voir la lumière

disparaître peu à peu de l'intelligence des peuples, ainsi qu'on voit

s'effacer graduellement dans le ciel le crépuscule du soir? Alors,

disent des voix prophétiques, le bien et le mal, la vie et la mort,

l'être et le néant, sont en présence; et les hommes errent de l'un à

l'autre, comme s'ils avaient à choisir. L'action de la société n'est

plus une action, c'est un tressaillement faible et violent à la fois,

comme une secousse de l'agonie. Les développements de l'esprit humain

s'arrêtent, ses révolutions commencent. Le fleuve ne féconde plus,

il engloutit; le flambeau n'éclaire plus, il consume. La pensée,

la volonté, la liberté, ces facultés divines, concédées par la

toute-puissance divine à l'association humaine, font place à

l'orgueil, à la révolte, à l'instinct individuel. A la prévoyance

sociale succède cette profonde cécité animale à laquelle il n'a pas

été donné de distinguer les approches de la mort. Bientôt, en effet,

la rébellion des membres amène le déchirement du corps, que suivra

la dissolution du cadavre. La lutte des intérêts passagers remplace

l'accord des croyances éternelles. Quelque chose de la brute s'éveille

dans l'homme, et fraternise avec son âme dégradée; il abdique le ciel

et végète au-dessous de sa destinée. Alors deux camps se tracent dans

la nation. La société n'est plus qu'une mêlée opiniâtre dans une nuit

profonde, où ne brille d'autre lumière que l'éclair des glaives qui

se heurtent et l'étincelle des armures qui se brisent. Le soleil se

lèverait en vain sur ces malheureux pour leur faire reconnaître qu'ils

sont frères; acharnés à leur oeuvre sanglante, ils ne verraient pas.

La poussière de leur combat les aveugle.

Alors, pour emprunter l'expression solennelle de Bossuet, _un peuple

cesse d'être un peuple_. Les événements qui se précipitent avec une

rapidité toujours croissante s'imprègnent de plus en plus d'un sombre

caractère de providence et de fatalité, et le petit nombre d'hommes

simples, restés fidèles aux prédictions antiques, regardent avec

terreur si des signes ne se manifestent pas dans les cieux.

Espérons que nos vieilles monarchies n'en sont point encore là. On

conserve quelque espoir de guérison tant que le malade ne repousse pas

le médecin, et l'enthousiasme avide qu'éveillent les premiers chants

de poésie religieuse que ce siècle a entendus prouve qu'il y a encore

une âme dans la société.

C'est à fortifier ce souffle divin, à ranimer cette flamme céleste,

que tendent aujourd'hui tous les esprits vraiment supérieurs. Chacun

apporte son étincelle au foyer commun, et, grâce à leur généreuse

activité, l'édifice social peut se reconstruire rapidement, comme ces

magiques palais des contes arabes, qu'une légion de génies achevait

dans une nuit. Aussi trouvons-nous des méditations dans nos écrivains,

et des inspirations dans nos poëtes. Il s'élève de toutes parts une

génération sérieuse et douce, pleine de souvenirs et d'espérances.

Elle redemande son avenir aux prétendus philosophes du dernier siècle,

qui voudraient lui faire recommencer leur passé. Elle est pure, et par

conséquent indulgente, même pour ces vieux et effrontés coupables qui

osent réclamer son admiration; mais son pardon pour les criminels

n'exclut pas son horreur pour les crimes. Elle ne veut pas baser son

existence sur des abîmes, sur l'athéisme et sur l'anarchie; elle

répudie l'héritage de mort dont la révolution la poursuit; elle

revient à la religion, parce que la jeunesse ne renonce pas volontiers

à la vie; c'est pourquoi elle exige du poëte plus que les générations

antiques n'en ont reçu. Il ne donnait au peuple que des lois, elle lui

demande des croyances.

Un des écrivains qui ont le plus puissamment contribué à éveiller

parmi nous cette soif d'émotions religieuses, un de ceux qui savent

le mieux l'étancher, c'est sans contredit M. l'abbé F. de Lamennais.

Parvenu, dès ses premiers pas, au sommet de l'illustration littéraire,

ce prêtre vénérable semble n'avoir rencontré la gloire humaine qu'en

passant. Il va plus loin. L'époque de l'apparition de l'_Essai sur

l'indifférence_ sera une des dates de ce siècle. Il faut qu'il y

ait un mystère bien étrange dans ce livre que nul ne peut lire sans

espérance ou sans terreur, comme s'il cachait quelque haute révélation

de notre destinée. Tour à tour majestueux et passionné, simple

et magnifique, grave et véhément, profond et sublime, l'écrivain

s'adresse au coeur par toutes les tendresses, à l'esprit par tous

les artifices, à l'âme par tous les enthousiasmes. Il éclaire comme

Pascal, il brûle comme Rousseau, il foudroie comme Bossuet. Sa pensée

laisse toujours dans les esprits trace de son passage; elle abat tous

ceux qu'elle ne relève pas. Il faut qu'elle console, à moins qu'elle

ne désespère. Elle flétrit tout ce qui ne peut fructifier. Il n'y a

point d'opinion mixte sur un pareil ouvrage; on l'attaque comme un

ennemi ou on le défend comme un sauveur. Chose frappante! ce livre

était un besoin de notre époque, et la mode s'est mêlée de son succès!

C'est la première fois sans doute que la mode aura été du parti de

l'éternité. Tout en dévorant cet écrit, on a adressé à l'auteur une

foule de reproches que chacun en particulier aurait dû adresser à sa

conscience. Tous ces vices qu'il voulait bannir du coeur humain ont

crié comme les vendeurs chassés du temple. On a craint que l'âme ne

restât vide lorsqu'il en aurait expulsé les passions. Nous avons

entendu dire que ce livre austère attristait la vie, que ce prêtre

morose arrachait les fleurs du sentier de l'homme. D'accord; mais les

fleurs qu'il arrache sont celles qui cachaient l'abîme.

Cet ouvrage a encore produit un autre phénomène, bien remarquable de

nos jours; c'est la discussion publique d'une question de théologie.

Et ce qu'il y a de singulier, et ce qu'on doit attribuer à l'intérêt

extraordinaire excité par l'_Essai_, la frivolité des gens du monde et

la préoccupation des hommes d'état ont disparu un instant devant un

débat scolastique et religieux. On a cru voir un moment la Sorbonne

renaître entre les deux Chambres.

M. de Lamennais, aidé dans sa force par la force d'en haut, a

accoutumé ses lecteurs à le voir porter, sans perdre haleine, d'un

bout à l'autre de son immense composition, le fardeau d'une idée

fondamentale, vaste et unique. Partout se révèle en lui la possession

d'une grande pensée. Il la développe dans toutes ses parties,

l'illumine dans tous ses détails, l'explique dans tous ses mystères,

la critique dans tous ses résultats. Il remonte à toutes les causes

comme il redescend à toutes les conséquences.

Un des bienfaits de ces sortes d'ouvrages, c'est qu'ils dégoûtent

profondément de tout ce qu'ont écrit de dérisoire et d'ironique les

chefs de la secte incrédule. Quand une fois on est monté si haut, on

ne peut plus redescendre aussi bas. Dès qu'on a respiré l'air et vu la

lumière, on ne saurait rentrer dans ces ténèbres et dans ce vide. On

est saisi d'une inexprimable compassion en voyant des hommes épuiser

leur souffle d'un jour à forger ou à éteindre Dieu. On est tenté de

croire que l'athée est un être à part, organisé à sa façon, et qu'il a

raison de réclamer sa place parmi les bêtes; car on ne conçoit rien à

la révolte de l'intelligence contre l'intelligence. Et puis, n'est-ce

pas une étrange société que celle de ces individus ayant chacun un

créateur de leur création, une foi selon leur opinion, disposant de

l'éternité pendant que le temps les emporte, et cherchant à réaliser

cette _multiplex religio_, mot monstrueux trouvé par un païen? On

dirait le chaos à la poursuite du néant. Tandis que l'âme du chrétien,

pareille à la flamme tourmentée en vain par les caprices de l'air, se

relève incessamment vers le ciel, l'esprit de ces infidèles est comme

le nuage qui change de forme et de route selon le vent qui le pousse.

Et l'on rit de les voir juger les choses éternelles du haut de

la philosophie humaine, ainsi que des malheureux qui graviraient

péniblement au sommet d'une montagne pour mieux examiner les étoiles.

Ceux qui apportent aux nations enivrées par tant de poisons la

véritable nourriture de vie et d'intelligence, doivent se confier en

la sainteté de leur entreprise. Tôt ou tard, les peuples désabusés se

pressent autour d'eux, et leur disent comme Jean à Jésus: _Ad quem

ibimus? verba vitae aeternae habes_. «A qui irons-nous? vous avez les

paroles de la vie éternelle.»

Littérature et Philosophie mêlées · 第 57 / 86 题