NAPOLÉON.

Eh bien, moi, je la vois.

Si le clergé n'y prend garde et ne change de vie, on ne croira bientôt

plus en France à d'autre trinité qu'à celle du drapeau tricolore.

Citadelle inexpugnable que la France aujourd'hui! Pour remparts, au

midi, les Pyrénées; au levant, les Alpes; au nord, la Belgique avec

sa haie de forteresses; au couchant, l'Océan pour fossé. En deçà

des Pyrénées, en deçà des Alpes, en deçà du Rhin et des forteresses

belges, trois peuples en révolution, Espagne, Italie, Belgique, nous

montent la garde; en deçà de la mer, la république américaine. Et,

dans cette France imprenable, pour garnison, trois millions de

bayonnettes; pour veiller aux créneaux des Alpes, des Pyrénées et de

la Belgique, quatre cent mille soldats; pour défendre le terrain, un

garde national par pied carré. Enfin, nous tenons le bout de mèche

de toutes les révolutions dont l'Europe est minée. Nous n'avons qu'à

dire: Feu!

J'ai assisté à une séance du procès des ministres, à l'avant-dernière,

à la plus lugubre, à celle où l'on entendait le mieux rugir le peuple

dehors. J'écrirai cette journée-là.

Une pensée m'occupait pendant la séance, c'est que le pouvoir

occulte qui a poussé Charles X à sa ruine, le mauvais génie de la

restauration, ce gouvernement qui traitait la France en accusée, en

criminelle, et lui faisait sans relâche son procès, avait fini, tant

il y a une raison intérieure dans les choses, par ne plus pouvoir

avoir pour ministres que des procureurs généraux.

Et en effet, quels étaient les trois hommes assis près de M. de

Polignac comme ses agents les plus immédiats? M. de Peyronnet,

procureur général; M. de Chantelauze, procureur général; M. de

Guernon-Ranville, procureur général. Qu'est-ce que M. Mangin, qui eût

probablement figuré à côté d'eux, si la révolution de juillet avait

pu se saisir de lui? Un procureur général. Plus de ministre de

l'intérieur, plus de ministre de l'instruction publique, plus de

préfet de police; des procureurs généraux partout. La France n'était

plus ni administrée, ni gouvernée au conseil du roi, mais accusée,

mais jugée, mais condamnée.

Ce qui est dans les choses sort toujours au dehors par quelque côté.

La licence se crève ses cent yeux avec ses cent bras.

Quelques rochers n'arrêtent pas un fleuve; à travers les résistances

humaines, les événements s'écoulent sans se détourner.

Chacun se dépopularise à son tour. Le peuple finira peut-être par se

dépopulariser.

Il y a des hommes malheureux; Christophe Colomb ne peut attacher

son nom à sa découverte; Guillotin ne peut détacher le sien de son

invention.

Le mouvement se propage du centre à la circonférence; le travail se

fait en dessous; mais il se fait. Les pères ont vu la révolution de

France, les fils verront la révolution d'Europe.

Les droits politiques, les fonctions de juré, d'électeur et de garde

national, entrent évidemment dans la constitution normale de tout

membre de la cité. Tout homme du peuple est, à priori, homme de la

cité.

Cependant les droits politiques doivent, évidemment aussi, sommeiller

dans l'individu jusqu'à ce que l'individu sache clairement ce que

c'est que des droits politiques, ce que cela signifie, et ce qu'on

en fait. Pour exercer il faut comprendre. En bonne logique,

l'intelligence de la chose doit toujours précéder l'action sur la

chose.

Il faut donc, on ne saurait trop insister sur ce point, éclairer le

peuple pour pouvoir le constituer un jour. Et c'est un devoir sacré

pour les gouvernants de se hâter de répandre la lumière dans ces

masses obscures où le droit définitif repose. Tout tuteur honnête

presse l'émancipation de son pupille. Multipliez donc les chemins qui

mènent à l'intelligence, à la science, à l'aptitude. La Chambre, j'ai

presque dit le trône, doit être le dernier échelon d'une échelle dont

le premier échelon est une école.

Et puis, instruire le peuple, c'est l'améliorer; éclairer le peuple,

c'est le moraliser; lettrer le peuple, c'est le civiliser. Toute

brutalité se fond au feu doux des bonnes lectures quotidiennes.

_Humaniores litterae_. Il faut faire faire au peuple ses humanités.

Ne demandez pas de droits pour le peuple, tant que le peuple demandera

des têtes.

Littérature et Philosophie mêlées · 第 45 / 86 题