LA SAINT-CHARLES DE 1820

--Je disais l'an passé: Voici le jour de fête,

Charles m'attend; je veux, ceignant de fleurs ma tête,

M'offrir avec ma fille à son premier coup d'oeil;

Quand ce jour reviendra, ramené par l'année,

Si je lui porte un fils, fruit de mon hyménée,

Mon bonheur sera de l'orgueil.

L'année a fui; voici le jour de fête!

Est-ce une fête, hélas! que l'on apprête?

Qu'est devenu ce jour jadis si doux?

De pleurs amers j'ai salué l'aurore;

Pourtant un Charle à mes voeux reste encore,

J'embrasse un fils, mais je n'ai plus d'époux.

Veuve, deux orphelins m'attachent à la terre.

Mon bien-aimé près d'eux ne viendra pas s'asseoir;

Ils ne dormiront pas sous les yeux de leur père,

Et j'irai sur leurs fronts, plaintive et solitaire,

Déposer le baiser du soir.

O vain regret! félicité passée!

Voici le jour où, sur son sein pressée,

A mon époux je redisais ma foi,

Et je gémis sur une urne glacée,

Près de ce coeur qui ne bat plus pour moi!--

Ainsi la veuve désolée,

Digne du martyr au cercueil,

D'un doux souvenir accablée,

Pleurait auprès du mausolée

Son court bonheur et son long deuil.

Nous voyions cependant, échappés aux naufrages,

Briller l'arc du salut au milieu des orages;

Le ciel ne s'armait plus de présages d'effroi;

De l'héroïque mère exauçant l'espérance,

Le Dieu qui fut enfant avait à notre France

Donné l'enfant qui sera roi.

Défiez-vous de ces gens armés d'un lorgnon qui s'en vont partout

criant: J'observe mon siècle! Tantôt leurs lunettes grossissent les

objets, et alors des chats leur semblent des tigres; tantôt elles les

rapetissent, et alors des tigres leur paraissent des chats. Il faut

observer avec ses yeux. Le moraliste, en effet, ne doit jamais parler

que d'après son expérience immédiate, s'il veut jouir du bonheur

ineffable, vanté par Addison, de trouver un jour dans la bibliothèque

d'un inconnu son livre relié en maroquin, doré sur tranche, et plié en

plusieurs endroits.

Il est encore pour le moraliste une condition dont nous avons déjà

parlé ailleurs, celle de rester inconnu des individus qu'il étudie;

il faut qu'il entre chez eux, disait encore le même Addison, aussi

librement qu'un chien, un chat, ou tout autre animal domestique.

Là-dessus nous pensons comme le _Spectateur_. L'observateur qui se

vante de son rôle ressemble à Argus changé en paon, orgueilleux de ses

cent yeux qui ne peuvent plus voir.

Quand une langue a déjà eu, comme la nôtre, plusieurs siècles de

littérature, qu'elle a été créée et perfectionnée, maniée et torturée,

qu'elle est faite à presque tous les styles, pliée à presque tous

les genres, qu'elle a passé non-seulement par toutes les formes

matérielles du rhythme, mais encore par je ne sais combien de cerveaux

comiques, tragiques et lyriques, il s'échappe, comme une écume, de

l'ensemble des ouvrages qui composent sa richesse littéraire, une

certaine quantité, ou, pour ainsi dire, une certaine masse flottante

de phrases convenues, d'hémistiches plus ou moins insignifiants,

Qui sont à tout le monde et ne sont à personne.

C'est alors que l'homme le moins inventif pourra, avec un peu de

mémoire, s'amasser, en puisant dans ce réservoir public, une tragédie,

un poëme, une ode, qui seront en vers de douze, ou huit, ou six

syllabes, lesquels auront de bonnes rimes et d'excellentes césures, et

ne manqueront même pas, si l'on veut, d'une élégance, d'une harmonie,

d'une facilité quelconque. Là-dessus notre homme publiera son oeuvre

en un bon gros volume vide, et se croira poëte lyrique, épique ou

tragique, à la façon de ce fou qui se croyait propriétaire de son

hôpital. Cependant l'envie, protectrice de la médiocrité, sourira à

son ouvrage; d'altiers critiques, qui voudront faire comme Dieu et

créer quelque chose de rien, s'amuseront à lui bâtir une réputation;

des connaisseurs, qui ne s'obstineront pas ridiculement à vouloir que

des mots expriment des idées, vanteront, d'après le journal du matin,

la clarté, la sagesse, le goût du nouveau poëte; les salons, échos

des journaux, s'extasieront, et la publication dudit ouvrage n'aura

d'autre inconvénient que d'user les bords du chapeau de Piron.

Ceux qui ne savent pas admirer par eux-mêmes se lassent bien vite

d'admirer. Il y a au fond de presque tous les hommes je ne sais quel

sentiment d'envie qui veille incessamment sur leur coeur pour y

comprimer l'expression de la louange méritée, ou y enchaîner l'élan du

juste enthousiasme. L'homme le plus vulgaire n'accordera à l'ouvrage

le plus supérieur qu'un éloge assez restreint, pour qu'on ne puisse le

croire incapable d'en faire autant. Il pensera presque que louer un

autre, c'est prescrire son propre droit à la louange, et ne consentira

au génie de tel poëte qu'autant qu'il ne paraîtra pas abdiquer le

sien; et je parle ici, non de ceux qui écrivent, mais de ceux qui

lisent, de ceux qui, la plupart, n'écriront jamais. D'ailleurs, il est

de mauvais ton d'applaudir, l'admiration donne à la physionomie une

expression ridicule, et un transport d'enthousiasme peut déranger le

pli d'une cravate.

Voilà, certes, de hautes raisons pour que des hommes immortels, qui

honorent leur siècle parmi les siècles, traînent des vies d'amertume

et de dégoût, pour que le génie s'éteigne découragé sur un

chef-d'oeuvre, pour qu'un Camoëns mendie, pour qu'un Milton languisse

dans la misère, pour que d'autres que nous ignorons, plus infortunés

et plus grands peut-être, meurent sans même avoir pu révéler leurs

noms et leurs talents, comme ces lampes qui s'allument et s'éteignent

dans un tombeau!

Ajoutez à cela que, tandis que les illustrations les plus méritées

sont refusées au génie, il voit s'élever sur lui une foule de

réputations inexplicables et de renommées usurpées; il voit le petit

nombre d'écrivains plus ou moins médiocres qui dirigent pour le

moment l'opinion, exalter les médiocrités qu'ils ne craignent pas,

en déprimant sa supériorité qu'ils redoutent. Qu'importe toute cette

sollicitude du néant pour le néant! On réussira, à la vérité, à user

l'âme, à empoisonner l'existence du grand homme; mais le temps et

la mort viendront et feront justice. Les réputations dans l'opinion

publique sont comme des liquides de différents poids dans un même

vase. Qu'on agite le vase, on parviendra aisément à mêler les

liqueurs; qu'on le laisse reposer, elles reprendront toutes, lentement

et d'elles-mêmes, l'ordre que leurs pesanteurs et la nature leur

assignent.

Des réflexions amères viennent à l'esprit quand on songe à

l'extinction, aujourd'hui inévitable, de cette illustre race de

Condé, qui, sans jamais s'asseoir sur le trône, avait toujours été

remarquable entre toutes les races royales de l'Europe, et avait fondé

dans la maison de France une sorte de dynastie militaire, accoutumée

à régner au milieu des camps et des champs de bataille. Si, dans

quelques années, de nouvelles convulsions politiques amenaient (ce

qu'à Dieu ne plaise!) de nouvelles guerres civiles, nous tous qui

servons aujourd'hui la cause monarchique, nous serions bien alors des

exilés, des bannis, des proscrits; mais nous ne serions plus, comme

les vainqueurs de Berstheim et de Biberach, des Condéens. Car, du

moins, pour ces fidèles guerriers sans foyer et sans asile, le nom de

leur chef sexagénaire, ce grand nom de Condé, était devenu comme une

patrie.

La peinture des passions, variables comme le coeur humain, est une

source inépuisable d'expressions et d'idées neuves; il n'en est pas de

même de la volupté. Là, tout est matériel, et, quand vous avez épuisé

l'albâtre, la rose et la neige, tout est dit.

Ceux qui observent avec un curieux plaisir les divers changements que

le temps et les temps amènent dans l'esprit d'une nation considérée

comme grand individu peuvent remarquer en ce moment un singulier

phénomène littéraire, né d'un autre phénomène politique, la révolution

française. Il y a aujourd'hui en France combat entre une opinion

littéraire encore trop puissante et le génie de ce siècle. Cette

opinion, aride héritage légué à notre époque par le siècle de

Voltaire, ne veut marcher qu'escortée de toutes les gloires du siècle

de Louis XIV. C'est elle qui ne voit de poésie que sous la forme

étroite du vers; qui, semblable aux juges de Galilée, ne veut pas que

la terre tourne et que le talent crée; qui ordonne aux aigles de

ne voler qu'avec des ailes de cire; qui mêle, dans son aveugle

admiration, à des renommées immortelles, qu'elle eût persécutées

si elles avaient paru de nos jours, je ne sais quelles vieilles

réputations usurpées que les siècles se passent avec indifférence et

dont elle se fait des autorités contre les réputations contemporaines;

en un mot, qui poursuivrait du nom de Corneille mort Corneille

renaissant.

Cette opinion décourageante et injurieuse condamne toute originalité

comme une hérésie. Elle crie que le règne des lettres est passé, que

les muses se sont exilées et ne reviendront plus; et chaque jour de

jeunes lyres lui donnent d'harmonieux démentis, et la poésie française

se renouvelle glorieusement autour de nous. Nous sommes à l'aurore

d'une grande ère littéraire, et cette flétrissante opinion voudrait

que notre époque, si éclatante de son propre éclat, ne fût que le pâle

reflet des deux époques précédentes! La littérature funeste du siècle

passé a, pour ainsi parler, exhalé cette opinion antipoétique dans

notre siècle comme un miasme chargé de principes de mort, et, pour

dire la vérité entière, nous conviendrons qu'elle dirige l'immense

majorité des esprits qui composent parmi nous le public littéraire.

Les chefs qui l'ont donnée ont disparu; mais elle gouverne toujours

la masse, elle surnage encore comme un navire qui a perdu ses mâts.

Cependant il s'élève de jeunes têtes, pleines de sève et de vigueur,

qui ont médité la Bible, Homère et Dante, qui se sont abreuvées aux

sources primitives de l'inspiration, et qui portent en elles la gloire

de notre siècle. Ces jeunes hommes seront les chefs d'une école

nouvelle et pure, rivale et non ennemie des écoles anciennes, d'une

opinion poétique qui sera un jour aussi celle de la masse. En

attendant, ils auront bien des combats à livrer, bien des luttes

à soutenir; mais ils supporteront avec le courage du génie les

adversités de la gloire. La routine reculera bien lentement devant

eux, mais il viendra un jour où elle tombera pour leur faire place,

comme la scorie desséchée d'une vieille plaie qui se cicatrise.

Tous ces hommes graves qui sont si clairvoyants en grammaire, en

versification, en prosodie, et si aveugles en poésie, nous rappellent

ces médecins qui connaissent la moindre fibre de la machine humaine,

mais qui nient l'âme et ignorent la vertu.

Littérature et Philosophie mêlées · 第 35 / 86 题