THÉATRE-FRANÇAIS

_JEAN DE BOURGOGNE_

Tragédie en cinq actes.

C'est un inconvénient des sujets historiques d'embarrasser

l'intelligence de notre savant parterre. Il arrive devant la toile

sans rien connaître des événements qui vont se passer sous ses yeux,

et auxquels ne l'initie qu'assez superficiellement une exposition

toujours mal écoutée ou mal entendue. C'est dans le journal du

lendemain que les spectateurs iront le plus souvent chercher de quelle

race sortait le héros, à quelle famille appartenait l'héroïne, sur

quel pays régnait le tyran, désappointés si le critique n'éclaire pas

leur ignorance, et ne leur dit pas, comme au valet Hector, de quel

pays était le _galant homme Sénèque_.

Nous nous dispenserons toutefois d'obéir à l'usage, d'abord parce que

longtemps avant que nous ne nous mêlassions de régenter les théâtres,

les petits précis historiques des feuilletons nous avaient toujours

paru fort ennuyeux; ensuite parce que nous ne pouvons décemment nous

flatter de réussir mieux au métier d'historien que tant de critiques

plus habiles que nous, nos devanciers; et, sur ce, fort de l'avis de

Barnes, qu'il suffît, pour gagner une cause, de trouver _deux raisons,

bonnes ou mauvaises_, nous passons à _Jean de Bourgogne_.

Dès les premières scènes de cette pièce, nous voyons se dessiner trois

principaux caractères, ce qui nous donne deux actions distinctes, ou,

si l'on veut, deux faits en question différents, savoir: la question

entre le dauphin et le duc de Bourgogne, ou la France sera-t-elle

sauvée? et la question entre le duc de Bourgogne et Valentine de

Milan, ou la mort du duc d'Orléans sera-t-elle vengée? A cette

inadvertance de diviser ainsi l'attention du spectateur en présentant

deux héros à son affection, l'auteur a joint le tort beaucoup plus

grand de ne pas réunir les deux affections qui en résultent en un seul

et même intérêt. En effet, s'il nous montre le dauphin prêt à tout

sacrifier pour sauver la France, il nous montre en même temps la

duchesse prête à tout sacrifier, même la France, pour sauver son mari;

il suit de là que le spectateur, qui s'intéresse à l'une des deux

actions, ne s'intéresse pas à l'autre, et réciproquement, de telle

sorte que la moitié de la pièce est frappée de mort. Cette combinaison

est d'autant plus malheureuse, qu'elle ne paraissait nullement

nécessaire. Dès que l'auteur voulait commencer sa pièce par rappeler

les crimes de Jean de Bourgogne, idée juste et tragique, il n'avait

pas besoin de l'intervention personnelle de la duchesse d'Orléans; une

lettre eût suffi, et le spectateur se serait trouvé transporté tout

de suite au milieu des scènes animées du second acte, seul point

véritable de la pièce où commence l'action.

Lorsque nous disons que l'action commence, nous sentons avec peine

que nous nous servons d'une expression impropre; c'est _paraît devoir

commencer_ que nous devrions dire. En effet, la tragédie nouvelle,

estimable sous d'autres rapports, n'est encore, quant au plan, qu'une

pièce comme tant d'autres, une tragédie sans action, une sorte de

lanterne magique où tous les personnages courent les uns après les

autres sans pouvoir jamais s'atteindre.

Ainsi, lorsque le dauphin est à délibérer dans son conseil sur

l'accusation portée contre le duc de Bourgogne, tout à coup celui-ci

se présente, et, loin de se justifier, déclare la guerre à son

souverain. Voilà une situation; mais que produit-elle? Rien. Les

deux partis se séparent avec des menaces réciproques. Cependant

Tanneguy-Duchâtel est là qui doit assassiner le prince un jour et qui

devrait, ce semble, profiter de l'occasion. Et de deux choses l'une:

ou le duc de Bourgogne a les moyens de s'emparer de la personne de

son maître, et alors pourquoi ne le fait-il pas? ou il n'en a pas

le pouvoir, et alors pourquoi vient-il s'exposer, par une bravade

inutile, aux suites d'un premier mouvement, incalculables dans tout

autre personnage qu'un héros aussi patient que le dauphin?

Et plus loin encore, nous retrouvons la même situation, mais dégagée

de tout ce qui peut la rendre décisive. On vient annoncer au dauphin

que le duc de Bourgogne est maître de Paris et qu'il marche sur le

palais. Voilà le dauphin en péril, comment fera-t-il pour en sortir?

Rien de plus simple; il sort par une porte et le duc de Bourgogne

entre par l'autre. Mais, dira l'auteur, le dauphin se laisse

entraîner. Et voilà justement le malheur, les grands caractères

doivent toujours agir par eux-mêmes, autrement était-ce la peine de

nous annoncer des géants, si auparavant vous aviez pris soin de leur

attacher les jambes?

Cependant le duc de Bourgogne, resté seul, se garde bien de poursuivre

le dauphin, ce qui le mettrait dans la nécessité d'être vainqueur ou

d'être vaincu. Il s'amuse à composer avec les Armagnacs, à rabattre

les prétentions des anglais, et même à offrir des places au

chancelier. Puis il part pour Montereau. Tout à coup on apprend qu'il

y a accepté une entrevue avec le dauphin et qu'il y a été assassiné.

Il est évident que, si le commencement de la pièce nous a fait voir de

grands événements ne produisant que de petits résultats, la balance

se rétablit bien au dernier acte, et qu'il est difficile de voir un

événement plus important produit par une cause plus légère et plus

inattendue.

Nous venons d'exposer en peu de mots le plan de _Jean de Bourgogne_,

dégagé de toutes les scènes épisodiques; il nous reste à examiner

comment un auteur, qui est loin de manquer de talent, a pu être

conduit à travailler sur un canevas aussi imparfait.

Le malheur de l'auteur vient d'avoir confondu les deux espèces de

tragédie, la tragédie de sentiments et la tragédie d'événements.

Il suffit, pour s'en convaincre, d'établir entre ses deux héros

quelques-uns des rapports naturels de frère à frère ou de père à fils;

nous allons voir disparaître toutes les difformités de son action. Par

exemple, qu'un fils accusé d'un crime déclare la guerre à son père,

doit-on être étonné que les deux personnages, eussent-ils la faculté

de s'exterminer mutuellement, se séparent avec de simples menaces? Y

a-t-il rien de honteux dans la fuite d'un père devant un fils rebelle?

Et si ce fils périt assassiné malgré les ordres du père, la situation

de celui-ci en sera-t-elle moins noble et moins touchante? Nous

venons, sans nous en apercevoir, de retracer l'aventure de David et

d'Absalon, l'une des plus tragiques qui soient dans les livres saints.

Dans le cas actuel, dès que l'auteur voulait nous représenter la mort

du duc de Bourgogne, il fallait choisir entre les deux hypothèses

d'un meurtre fortuit ou d'un assassinat prémédité. La première était

impraticable, puisqu'une tragédie doit avoir un commencement, une fin

et un milieu. En admettant la seconde, il fallait, dès les premières

scènes, poser la question tragique: le duc sera-t-il assassiné, ou

ne le sera-t-il pas? et faire naître l'intérêt de la lutte des

circonstances qui le détournent de sa perte ou qui l'y entraînent.

Mais, dans la tragédie telle qu'elle est faite, le spectateur, conduit

d'incidents en incidents vers la catastrophe, sans que rien lie

la catastrophe aux incidents, aperçoit à peine çà et là quelques

intentions dramatiques, quelques combinaisons théâtrales qui font

naufrage au milieu du flux et du reflux des épisodes.

Walter Scott cache son nom sous le nom de Jedediah Cleisbotham. Je ne

vois pas pourquoi on l'en blâme.

Si un sot parvient à la célébrité, il ne lâche plus deux pages de son

écriture sans les protéger de son nom, espérant que sa réputation fera

celle de son livre, tandis que souvent celle de son livre défait la

sienne. L'homme de mérite, dès qu'il est arrivé à la gloire, évite

quelquefois de décorer de son nom les nouveaux écrits qu'il livre au

public. Il a assez d'orgueil pour savoir que son nom influerait sur

l'opinion, et assez de modestie pour ne le pas vouloir. Il aime à

redevenir ignoré, pour se ménager, en quelque sorte, une nouvelle

gloire. Il y a quelque chose du fanfaron dans ces guerriers

d'Homère qui préludaient au combat en déclinant leurs noms et leurs

généalogies; ce sont des héros plus vrais, ces chevaliers français qui

combattaient la visière baissée, et ne découvraient le visage qu'après

que le bras avait été reconnu.

Littérature et Philosophie mêlées · 第 30 / 86 题