Juin 1820.
Vous qui, les yeux fixés sur un gros caractère,
L'imitez vainement sur l'arène légère,
Et voyez chaque fois, malgré vos soins nouveaux,
Le cylindre fatal effacer vos travaux,
Ce triste passe-temps, mes enfants, c'est la vie.
Un jour, vers le bonheur tournant un oeil d'envie,
Vous ferez comme moi, sur ce modèle heureux,
Bien des projets charmants, bien des plans généreux;
Et puis viendra le sort, dont la main inquiète
Détruira dans un jour votre ébauche imparfaite!
Êtres purs et joyeux, meilleurs que nous ne sommes,
Enfants, pourquoi faut-il que vous deveniez hommes?
Pourquoi faut-il qu'un jour vous soyez comme nous,
Esclaves ou tyrans, enviés ou jaloux?
Il n'y a plus rien d'original aujourd'hui à pécher contre
la grammaire; beaucoup d'écrivains nous ont lassés de cette
originalité-là. Il faut aussi éviter de tirer parti des petits
détails, genre qui montre de la recherche et de l'affectation. Il
faut laisser ces puérils moyens d'amuser à ces gens qui mettent des
intentions dans une virgule et des réflexions dans un trait suspensif,
font de l'esprit sur tout et de l'érudition sur rien, et qui,
dernièrement encore, à propos de ces piqueurs qui ont alarmé tout
Paris, remirent sur la scène les hommes de tous les siècles et de
tous les pays, depuis Caligula, qui piquait les mouches, jusqu'à don
Quichotte, qui piquait les moines.
Campistron, comme Lagrange-Chancel, avait montré de bonne heure des
dispositions pour la poésie, et cependant ils ne se sont jamais élevés
tous les deux au-dessus du médiocre. Il est rare, en effet, que des
talents si précoces parviennent jamais à la maturité du génie. C'est
une vérité dont nous pouvons tous les jours nous convaincre davantage.
Nous voyons des jeunes gens faire à dix-neuf ans ce que Racine
n'aurait pas fait à vingt-cinq; mais à vingt-cinq ils sont arrivés à
l'apogée de leur talent, et à vingt-huit ans ils ont déjà défait la
moitié de leur gloire. On nous objectera que Voltaire aussi avait fait
des vers dès son enfance; mais il est à remarquer que, dès quinze
ans, Campistron et Lagrange-Chancel étaient connus dans les salons
et considérés comme de petits grands hommes; tandis qu'au même âge
Voltaire était déjà en fuite de chez son père; et, en général, ce
n'est pas dans des cages, fussent-elles dorées, qu'il faut élever les
aigles.
Quand un écrivain a pour qualité principale l'originalité, il perd
souvent quelque chose à être cité. Ses peintures et ses réflexions,
dictées par un esprit organisé d'une façon particulière, veulent être
vues à la place où l'auteur les a disposées, précédées de ce qui
les amène, suivies de ce qu'elles entraînent. Liées à l'ouvrage,
la couleur bien appareillée des parties concourt à l'harmonie de
l'ensemble; détachées du tout, cette même couleur devient disparate
et forme une dissonance avec tout ce dont on l'entoure. Le style du
critique, qui doit être simple et coulant, et qui est maintes fois
plat et commun, présente un contraste choquant avec le style large,
hardi et souvent brusque de l'auteur original. Une citation de tel
grand poëte ou de tel grand écrivain, encadrée dans la prose luisante,
récurée et bourgeoise de tel critique, c'est un effet pareil à
celui que ferait une figure de Michel-Ange au milieu des casseroles
trompe-l'oeil de M. Drolling.
Il est difficile de ne point avoir de prévention contre cette manie,
aujourd'hui si commune à nos auteurs, de réunir des imaginations
toujours diverses et souvent contraires pour concourir au même
ouvrage. Cowley, pressé par le marquis de Twickenham de s'adjoindre
dans ses travaux je ne sais quel poëte obscur, répondit à Sa
Seigneurie qu'un âne et un cheval traîneraient mal un chariot. Deux
auteurs perdent souvent, en le mettant en commun, tout le talent
qu'ils pourraient avoir chacun séparément. Il est impossible que deux
têtes humaines conçoivent le même sujet absolument de la même manière;
et l'absolue unité de la conception est la première qualité d'un
ouvrage. Autrement les idées des divers collaborateurs se heurtent
sans se lier, et il résulte de l'ensemble une discordance inévitable
qui choque sans qu'on s'en rende raison. Les auteurs excellents,
anciens et modernes, ont toujours travaillé seuls, et voilà pourquoi
ils sont excellents.