L'amour au théâtre doit toujours marcher en première ligne, au-dessus
de toutes les vaines considérations qui modifient d'ordinaire les
volontés et les passions des hommes. Il est la plus petite des choses
de la terre, s'il n'en est la plus grande. On objectera que, dans
cette hypothèse, le Cid ne devrait point se battre avec don Gormas.
Eh! point du tout. Le Cid connaît Chimène; il aime mieux encourir sa
colère que son mépris, parce que le mépris tue l'amour. L'amour, dans
les grandes âmes, c'est une estime céleste.
V
Il est à remarquer que le dénoûment de _Mahomet_ est plus manqué qu'on
ne le croit généralement. Il suffit, pour s'en convaincre, de le
comparer avec celui de _Britannicus_. La situation est semblable. Dans
les deux tragédies, c'est un tyran qui perd sa maîtresse au moment où
il croit s'en être assuré la possession. La pièce de Racine laisse
dans l'âme une impression triste, mais qui n'est pas sans quelque
consolation, parce que l'on sent que Britannicus est vengé, et que
Néron n'est pas moins malheureux que ses victimes. Il semble qu'il
devrait en être de même dans Voltaire; cependant le coeur, qui ne se
trompe pas, reste abattu; et en effet Mahomet n'est nullement puni.
Son amour pour Palmire n'est qu'une petitesse dans son caractère et
qu'un moyen dérisoire dans l'action. Lorsque le spectateur voit cet
homme songer à sa grandeur au moment où sa maîtresse se poignarde sous
ses yeux, il sent bien qu'il ne l'a jamais aimée, et qu'avant deux
heures il se sera consolé de sa perte.
Le sujet de Racine est mieux choisi que celui de Voltaire. Pour le
poëte tragique, il y a une profonde et radicale différence entre
l'empereur romain et le chamelier-prophète. Néron peut être amoureux,
Mahomet non. Néron, c'est un phallus; Mahomet, c'est un cerveau.