Gabrielle Duriez n'était pas mariée. Gabrielle Duriez aimait René,
elle avait foi en lui, et elle l'attendait.
Ces deux années avaient été tristes pour elle.
Lorsque René était parti pour l'Amérique chercher du travail;
lorsqu'il avait renoncé à sa vie de molle élégance, à son titre;
lorsqu'il avait vendu, pour payer ses dettes, ses précieuses
collections, elle avait appris tout cela par son père. Le brave homme,
devant les larmes de sa fille, laissa échapper le secret de sa
conversation avec le jeune comte. En voyant le regard ardent,
enthousiaste, avec lequel elle accueillit cette confidence; en la
voyant mettre les deux mains sur son cœur et baisser les yeux d'un
air recueilli, comme si elle prêtait intérieurement, à elle-même et à
Dieu, un serment solennel, le pauvre père se troubla et se dit qu'il
avait tout perdu. Il aurait dû remettre, sans autre explication, le
billet de René; ce qu'il avait de mieux à faire, après tout, eût été
de ne pas s'en charger. Un comte qui vendait son mobilier et partait
pour l'Amérique après s'être vu refuser la main d'une riche héritière,
comme il était facile de le faire passer pour le dernier des mauvais
sujets! et le cœur de Gabrielle eût été guéri d'un seul coup. C'était
un remède un peu violent, la cautérisation brutale au fer rouge, mais
aussi comme l'effet en eût été prompt et certain.
Jamais M. Duriez n'aurait osé avouer à sa femme la maladresse qu'il
avait commise. Il frémissait à l'idée que sa fille prononcerait un
jour ou l'autre quelque parole qui pût le trahir. Il l'épia d'abord
avec inquiétude, pâlissant quand il lui arrivait de la trouver seule
avec sa mère; au bout d'un mois, il devint plus tranquille: le nom de
René n'était pas venu une seule fois sur les lèvres de Gabrielle.
Pendant l'hiver qui suivit, les Duriez allèrent beaucoup dans le
monde; plusieurs partis se présentèrent pour la jeune fille; elle les
refusa tous sans hésiter. Ses parents ne s'en étonnèrent pas: aucun ne
répondait précisément à leurs vues ambitieuses.
L'été venu, il fut décidé qu'on voyagerait. En Suisse, à Lucerne, dans
les beaux salons de l'Hôtel National, on fit la connaissance d'un
prince autrichien, qui parut immédiatement disposé à mettre son cœur,
sa couronne et sa fortune (car il était riche) aux pieds de
mademoiselle Duriez. Madame Duriez triomphait. Un soir, elle accourut
toute rayonnante dans la chambre à coucher de sa fille.
--Ma chérie, lui dit-elle, embrasse-moi. Le prince a demandé ta main.
--Ah! chère maman, fit la jeune fille, je vais t'embrasser pour avoir
dit non.
--Comment, non? s'écria madame Duriez abasourdie.
Gabrielle défaisait devant la glace ses beaux cheveux blonds, fins et
légers comme de la soie. Elle se mit à rire tout en continuant à se
regarder.
--Pourquoi as-tu renvoyé ma femme de chambre allemande? demanda-t-elle
à sa mère.
--Parce qu'elle n'avait pas l'ombre de goût; elle travaillait mal et
te coiffait en dépit du bon sens. As-tu besoin qu'on t'aide? Je vais
t'envoyer la mienne.
--Ce n'est pas cela que je veux dire; mais j'ai oublié tout mon
allemand. Quelle langue veux-tu que je parle si je deviens princesse?
--Quelle est cette plaisanterie? dit madame Duriez. Tu parleras
français naturellement.
Gabrielle rit un peu plus fort.
--Allons, maman, fit-elle, ce n'est pas sérieux? Tu ne veux pas que
j'épouse un homme qui me dirait: Che fous atore!
Le prince, pourtant, ne se tint pas vite pour battu. Il suivit la
famille Duriez à Paris, où il s'installa dans l'intention d'y passer
l'hiver. Il se fit recevoir dans les sociétés où il croyait devoir
rencontrer Gabrielle; cela lui était facile, car la présence de ce
noble étranger honorait un salon. Il se donnait toutes les peines du
monde pour plaire à la jeune fille, dont il était sincèrement et
sérieusement épris. C'était un homme d'un extérieur passable, d'un
esprit nul, d'un caractère triste, et qui obsédait parfaitement
Gabrielle.
--C'est trop fort! disait-elle quelquefois. Il m'a gâté le Righi et la
chapelle de Guillaume Tell, et il faut encore qu'il m'empêche de
danser... Il a donc juré d'empoisonner tous mes plaisirs?
Gabrielle ne se moquait de ses prétendants que lorsqu'elle commençait
à les craindre: or jamais elle n'en avait eu de plus redoutable que le
prince. M. et madame Duriez étaient désespérés de l'étrange
obstination de leur fille; sous les plaisanteries auxquelles elle
avait recours pour se défendre, ils devinaient une fermeté de
résolution qui les épouvantait. Un jour, madame Duriez ne put retenir
ses larmes, et M. Duriez supplia sa fille, presque à genoux,
d'expliquer enfin sa conduite.
--Je ne m'y suis jamais refusée, dit celle-ci très émue. Cette
explication est si simple que je la croyais inutile. Je n'épouserai,
mes chers parents, qu'un homme que j'aimerai.
Cette réponse, bien qu'assez naturelle, eut pour effet de transformer
en colère la douleur de madame Duriez. Elle s'emporta comme jamais
cela ne lui était arrivé et traita Gabrielle de fille romanesque et de
folle; celle-ci sentit aussitôt se sécher dans ses yeux les larmes que
l'attendrissement y avait fait monter.
Sur ces entrefaites, Émile parut. Il ne lui fallut pas longtemps pour
être au courant de ce qui se passait.
--Sais-tu ce que tu me ferais supposer? dit-il à sa sœur, croyant
probablement lancer un trait spirituel et sans conséquence. Eh bien,
que tu penses encore à ce joli drôle, le comte de Laverdie.
M. Duriez tressaillit et regarda sa fille. Elle était devenue plus
blanche que de la cire et levait les deux mains d'un geste machinal,
comme pour repousser le mot affreux qui venait la frapper en plein
cœur.
--Elle peut penser à lui, s'écria vivement madame Duriez. Jamais elle
ne l'épousera tant que son père et moi serons de ce monde!
Émile se précipita vers sa sœur et mit ses deux bras autour d'elle;
il était temps, elle venait de s'évanouir. Ce ne fut pas sans peine
qu'on parvint à lui faire reprendre connaissance au bout d'une
demi-heure. Ses parents, doublement inquiets et affligés,
l'entourèrent des plus tendres soins. On évita toute allusion à la
cause de sa défaillance; pendant plusieurs jours on ne la contraignit
pas de se rendre à des bals où le prince était invité. Mais la pauvre
enfant commença à se sentir bien seule et bien malheureuse et à
regarder vers l'avenir avec angoisse.
Tandis qu'elle se demandait, le cœur serré, ce que René était devenu,
et pourquoi son absence et son silence se prolongeaient aussi
longtemps, madame de Saint-Villiers, qui avait reçu la visite
d'Alphonse, cherchait de quelle façon elle allait s'y prendre pour se
rapprocher de la famille Duriez.
La vieille marquise n'avait jamais, ni dans son amour, ni dans sa
pensée, séparé René de Gabrielle. Sa filleule et son neveu!... Dieu!
la certitude qu'elle allait les revoir et les presser ensemble sur son
cœur: y avait-il encore un sentiment de rigueur ou d'orgueil qui pût
tenir contre cela?
Elle reçut de René une lettre qu'elle baigna de larmes de joie. Elle y
vit une reconnaissance profonde pour sa bonté; elle y retrouva toute
la tendresse et toute la grâce de l'enfant sensible et charmant, et,
en même temps, elle y découvrit ce qu'elle n'avait pas connu dans son
neveu, l'énergie et la force de l'homme fait. Elle se sentit comme
dominée par la révélation de ce beau caractère.--Ah! s'écria-t-elle,
avec un mouvement de fierté passionnée, il peut renier son nom, il ne
démentira pas le sang de sa race!
René appartenait à la noble race de ceux qui s'inclinent devant la
puissance de la vérité et celle de l'amour.
Madame de Saint-Villiers lui écrivit à son tour. Probablement qu'elle
lui révéla cette fameuse condition dont elle avait parlé au vicomte de
Linières. Le fait est qu'après la réponse de René, la réconciliation
était complète, et le retour du jeune homme fixé aux premiers jours du
mois de juillet.
Cependant madame de Saint-Villiers n'avait pas encore revu la famille
de sa filleule. Il lui en coûtait beaucoup de faire les premières
avances à ces bourgeois. Ah! s'il n'y avait eu que Gabrielle toute
seule! Mon Dieu! combien le cas était embarrassant. Il n'entrait
pourtant pas dans sa pensée qu'elle ne dût être accueillie avec
gratitude et avec joie.
Un jour, elle fit atteler pour se rendre rue des Petites-Écuries, et,
quand le valet de pied eut refermé la portière et relevé le
marchepied, elle lui cria: Au Bois! Une autre fois, elle commença une
lettre à madame Duriez, et, après avoir tracé ce mot «Madame» et
réfléchi pendant un instant, elle écrivit à sa couturière d'avoir à
passer chez elle, le lendemain avant midi, et d'apporter des
échantillons de velours pour un manteau.
Il arriva cependant un matin que la marquise n'y tint plus. Ce
matin-là, elle courut à son secrétaire, prit une plume et une feuille
de papier à lettres, sourit au portrait de René qu'elle avait remis
elle-même à sa place, et écrivit rapidement ce qui suit:
«Ma belle et chère filleule,
»Refuserez-vous de venir embrasser votre vieille marraine qui
s'est aperçue qu'elle ne peut plus vivre sans vous voir? Je vous
attendrai demain dans l'après-midi, Dieu sait avec quelle
impatience! Arrivez tôt, ma chère enfant, j'ai une foule de
choses à vous dire depuis tantôt deux ans que je n'ai pu causer
avec vous.
»Je vous envoie les baisers que j'aurais voulu vous donner
pendant tout ce temps.
»A demain.»
Le lendemain, vers une heure, Gabrielle entrait sous la voûte bien
connue de la vieille maison, rue de Grenelle-Saint-Germain. Elle
traversa lentement la cour, pénétra sous la galerie et arriva au pied
de l'escalier de marbre. Son cœur était si plein d'espoir qu'elle
avait le loisir de songer au passé; elle s'arrêta un instant avant de
monter, ainsi qu'elle avait fait, deux ans auparavant, lors de sa
dernière visite.
Elle avait changé depuis. Ce n'était plus l'enfant rieuse,
coquettement vêtue de bleu pâle et la tête pleine de poétiques
visions: c'était une jeune fille ardente et sérieuse, qui savait qui
elle aimait, et qui songeait à être digne du grand sacrifice fait pour
elle. Sa mise, d'une simplicité gracieuse et sévère, répondait à la
tournure plus grave de ses idées, et faisait ressortir la finesse
délicieuse de ses traits et la profondeur de ses yeux admirables.
Elle sourit en commençant de gravir l'escalier, parce qu'elle se
souvenait que, sur ces mêmes marches, le comte de Laverdie l'avait une
fois croisée sans la reconnaître.
Une minute après, elle était pressée entre les bras de sa marraine.
Elles s'embrassèrent longuement, d'un mouvement ému et presque
solennel. Puis la vieille dame essuya ses larmes, écarta de son sein
la jeune fille, et la contempla avec admiration en la maintenant un
instant à la longueur du bras.
--Ah! petite fille, lui dit-elle, que vous êtes jolie et que vous êtes
bonne, et que mon René est donc heureux!
Ces quelques mots et l'accent dont ils furent dits déterminèrent
l'explosion des sentiments de toute nature qui gonflaient le cœur de
Gabrielle; elle éclata en sanglots violents. La marquise, à peine
moins troublée qu'elle, s'efforça de la calmer. Quand toutes deux
furent un peu remises, madame de Saint-Villiers commença son récit. Il
lui fallait apprendre à Gabrielle tout ce qu'elle savait sur le séjour
de René en Amérique, puis le voyage d'Alphonse et la scène du duel;
enfin elle parla des dernières lettres de son neveu. Elle cacha tout
ce qu'elle-même avait souffert, souffrait encore de l'abaissement
volontaire d'un comte de Laverdie. C'était sans doute l'effet d'un
tact exquis: elle ne voulait ni attrister ni blesser Gabrielle; mais
elle pensait d'ailleurs qu'elle ne pourrait être comprise. Elle était
mieux que cela pourtant, elle était devinée. L'âme fine de Gabrielle
saisissait à merveille ce que les mots ne disaient point; mais il n'y
avait en elle aucun étonnement, aucune révolte contre ce qui, pour
elle, cependant, devait être l'injustice d'un orgueilleux préjugé.
Cette enfant savait la puissance de certaines idées sur les hommes, et
elle était capable d'estimer la sincérité partout. Seulement elle se
disait que René devait être très supérieur et très grand, et elle
sentait son cœur déborder d'un amour infini.
Lorsque la jeune fille se disposa à partir, madame de Saint-Villiers
annonça l'intention de la reconduire dans sa voiture. Elle fut très
surprise de voir sa filleule rougir d'un air embarrassé et de
l'entendre décliner cette offre sous prétexte que sa femme de chambre
avait dû l'attendre.
--Vous renverrez votre femme de chambre, ma chère, dit la marquise
avec quelque impatience.
Gabrielle rougit plus encore.
--Ah çà! que se passe-t-il? fit la vieille dame tout à fait
intriguée. Craindriez-vous, par hasard, que je ne fusse mal reçue chez
vous?
--Ah! madame... dit la jeune fille. Elle baissa les yeux et se tut.
Il y eut un instant de silence. La rougeur de Gabrielle avait disparu
pour faire place à une grande pâleur. Elle n'osait regarder sa
marraine, dont la physionomie, effectivement, lui eût paru peu
rassurante. Madame de Saint-Villiers avait redressé sa tête
aristocratique et fière, que de magnifiques cheveux blancs
couronnaient comme un diadème; un incroyable dédain courbait l'arc de
ses lèvres, et de ses prunelles jaillissait un feu qui semblait
capable d'anéantir, eussent-ils été présents, les misérables objets de
ce mépris souverain.
Madame de Saint-Villiers se souvint-elle tout à coup des secrètes
douleurs des deux dernières années? Eut-elle pitié de la douce
créature debout devant elle, dont la tristesse et la pâleur étaient
touchantes comme une prière? On peut supposer l'un et l'autre, car
subitement l'éclat de son regard s'éteignit, sa bouche se détendit
dans un sourire; elle s'approcha de Gabrielle et lui prit la main.
--Chère petite, consolez-vous, lui dit-elle. Je gagnerai l'amitié de
vos parents; j'obtiendrai leur consentement à votre mariage. Je crois
en avoir le moyen, ajouta-t-elle avec finesse. Et si j'échoue, eh
bien... je vous enlèverai, vous verrez.
Gabrielle leva les yeux; elle parut chercher un instant des mots
dignes de son admiration et de sa reconnaissance, et, n'en trouvant
sans doute aucun assez profond, elle s'agenouilla devant la marquise.
Lorsqu'elle rentra chez ses parents, tous les deux se trouvaient
absents. Elle ne songea pas à se plaindre d'un moment de solitude, et
passa le reste de l'après-midi au milieu des rêves les plus
enchanteurs. Deux ans d'attente et d'anxiété étaient amplement
rachetés par le bonheur qu'elle éprouvait, et d'ailleurs elle oubliait
ses luttes et ses larmes dans la pensée que René avait, lui aussi,
beaucoup souffert.
Dans la soirée, elle attendit que son frère eût quitté la maison,
comme c'était l'habitude de celui-ci après le dîner, puis elle pria
ses parents de vouloir bien lui prêter un moment d'attention.
M. et madame Duriez étaient tout prêts à l'écouter, car ils
n'ignoraient pas que leur fille avait ce jour même rendu visite à la
marquise de Saint-Villiers. Ils échangèrent un coup d'œil pour
s'encourager l'un l'autre à rester fermes, ou plutôt M. Duriez subit
le coup d'œil redoutable de sa femme, puis ils donnèrent la parole à
la jeune fille.
--Madame de Saint-Villiers a désiré me revoir, dit celle-ci, parce
qu'elle s'est réconciliée avec son neveu...
Elle hésita, espérant une question, un mot; ne rencontrant qu'un
silence glacial, elle continua d'une voix basse, rapide et décidée:
--Elle sait bien que le sort de René et le mien ne peuvent pas être
séparés.
--Pas être séparés! répéta madame Duriez avec explosion. Mais ils
n'ont jamais été réunis, que je sache.
--Ah! chère maman, mon père vous dira que depuis deux ans M. Laverdie
travaille courageusement à conquérir ma main, et à effacer jusqu'aux
moindres traces d'une jeunesse un peu légère.
Madame Duriez se tourna lentement et majestueusement vers son mari;
son visage un peu gras, régulier de traits, assez beau, était soudain
devenu tout blanc; des larmes de colère brillaient dans ses yeux.
--Vous saviez cela, monsieur Duriez? dit-elle en appuyant sur chaque
syllabe avec une énergie de fâcheux augure.
Quant à lui, il aurait voulu rentrer sous terre.
--J'ai cru, balbutia-t-il, que Gabrielle oublierait...
Madame Duriez était stupéfaite: était-il possible que pendant deux
années son mari lui eût caché quelque chose! Elle le regarda, puis sa
fille. Celle-ci, sentant que son père lui était favorable, mais voyant
combien il avait besoin d'être soutenu dans ces bonnes dispositions,
s'était glissée jusqu'à lui; elle s'était emparée d'une de ses mains
qu'elle serrait en guise d'encouragement, tout en levant vers sa mère
son beau regard plein de supplication.
--Mais c'est donc un complot! s'écria madame Duriez.
--Ma chère amie, je te jure...
Elle l'interrompit avec fureur.
--Comment! mais c'est un véritable aventurier que ce Laverdie!
N'est-il pas assez prouvé qu'il n'en voulait qu'aux millions de votre
fille?
Si madame Duriez ne s'était point tant hâtée à se mettre en colère, il
est probable que la scène eût tourné tout différemment. M. Duriez
était fort éloigné de prendre le parti de sa fille, et encore plus de
secouer l'ascendant de sa femme. Mais il était honnête et juste, bien
que faible. Il savait combien l'accusation de bassesse portée contre
le comte était mal fondée, puisque deux ans auparavant, dans leur
dernière entrevue, rue des Petites-Écuries, il eût suffi à M. de
Laverdie de dire un seul mot pour obtenir cette énorme dot, toujours
mise en avant. Il protesta donc avec force. Gabrielle l'en remercia
par ses caresses; et madame Duriez, que confondait cette révolte
inattendue, crut son mari beaucoup plus décidé qu'il ne l'était à
favoriser les désirs de leur fille.
Un peu de lumière jaillit de cette conversation. La délicatesse,
l'amour sincère et fidèle de René furent tellement mis en évidence que
madame Duriez se vit positivement à bout d'arguments. Gabrielle ayant
parlé d'abandonner sa dot et d'aller, après son mariage, défricher
aussi les forêts de l'Amérique, la pauvre femme se prit à trembler à
l'idée de perdre sa fille. Elle saisit entre ses bras la petite
enthousiaste; elle l'embrassa à plusieurs reprises.
--Mon Dieu, soupira-t-elle, et j'avais rêvé de faire une princesse de
cette enfant!
Un sourire fugitif effleura les lèvres de Gabrielle, mais elle ne
répondit rien.
L'avenir réservait à madame Duriez une consolation suprême. Madame de
Saint-Villiers vint la voir et lui tendre la main. Elle eut la joie de
faire attendre dans son salon l'orgueilleuse marquise; elle lui
vendit cher ses bonnes grâces.
--Mon Dieu, dit-elle, oui: nous marierons nos deux enfants puisqu'ils
s'aiment. C'est une assez singulière raison, vu l'époque où nous
sommes. Ah! bien, s'il suffisait seulement de dire: je vous aime!...
Généralement il n'en est pas ainsi, l'on demande autre chose. C'est
assez naturel, en effet, qu'au contrat chacun apporte sa part.
Évidemment le mariage faisait à madame Duriez l'effet d'un
pique-nique.
--Ce qu'il y a d'extraordinaire, poursuivit-elle, c'est que c'est
justement parce qu'ils se sont aimés qu'ils ne sont pas encore mariés.
Voilà ce qui me dépasse absolument. Il est vrai que je ne suis pas
romanesque; non, je ne m'en suis jamais piquée, grâce au ciel! Quand
j'ai épousé M. Duriez, ce n'est pas que je l'aimais, car je ne l'avais
pas vu trois fois. Mes parents ont arrangé cette affaire; ils se sont
assurés qu'il était honnête homme et que nos fortunes se trouvaient
égales. Je me suis fiée à eux, et je n'ai pas eu lieu de m'en
repentir. M. Duriez en dirait autant de son côté, je crois. Là, enfin,
voyons, si ces deux enfants ne s'étaient pas mis tout à coup dans la
tête de s'aimer, ma fille serait comtesse de Laverdie à l'heure qu'il
est; le mariage se serait fait tout tranquillement, et depuis deux ans
ils seraient heureux. N'êtes-vous pas de mon avis, madame la marquise?
La marquise inclina gravement la tête. Elle s'était attendue à ce que
madame Duriez ferait tout pour la blesser et la forcer à rompre
définitivement; mais les moyens employés par celle-ci manquaient leur
effet à cause de leur grossièreté même. On éprouvait plus de dégoût
que de colère à voir cette femme, jadis si platement obséquieuse,
poser le masque et laisser éclater ses sentiments vulgaires. Le
langage et le ton de la voix s'accordaient du reste avec les paroles.
--Madame, dit la marquise au moment de se lever pour partir, vous avez
fait tout à l'heure une remarque dont j'ai admiré la justesse, et dont
la forme, tout à fait concise, m'a charmée: dans un contrat,
disiez-vous, chacun doit apporter sa part. Mademoiselle votre fille
possède, n'est-ce pas? une dot de plusieurs millions...
Ces deux mots passèrent entre les lèvres de madame de Saint-Villiers
nettement, tranquillement, sans intonation ironique.
--Quinze cent mille francs de dot, et une fortune de quatre millions
en perspective, dit madame Duriez.
Cette fois chaque syllabe retentit avec un accent de clairon.
--Voici ce que je donne à mon neveu, reprit madame de Saint-Villiers.
Elle était admirablement digne, cette vieille dame, dans son geste
plein de simplicité; elle tendit un papier plié à madame Duriez.
Celle-ci le prit et le considéra avec une expression effarée.
C'était le fac-similé du testament par lequel le marquis Hubert de
Saint-Villiers léguait au fils de son petit-neveu René de Laverdie, au
cas où celui-ci se mariât et eût un fils, le marquisat de
Saint-Villiers avec le titre attaché au domaine. A cette pièce en
était jointe une autre par laquelle le comte René de Laverdie, seul
héritier de ce nom, se désistait, dès son vivant, de son titre en
faveur de son fils aîné.
Voilà quelles étaient les conditions que la marquise avait imposées à
son neveu pour prix de sa réconciliation avec lui. S'il n'avait pas
consenti à laisser revivre les noms et les titres si chers au cœur de
la vieille dame, elle fût morte en le maudissant. Or il n'avait pas
hésité. Il respectait ces titres, il vénérait ses ancêtres, et surtout
il chérissait sa tante. Son but, à lui, était atteint: il avait
affranchi son esprit et sa raison; il avait réparé ses fautes et
prouvé son amour. D'ailleurs il ne se croyait pas en droit d'enlever à
son fils, s'il en avait un, l'héritage de noblesse qui devait lui
appartenir; il se promettait de faire de ce fils un homme: peu lui
importait ensuite qu'il fût un comte et un marquis.
Cependant madame Duriez reconduisait madame de Saint-Villiers.
--Chère marquise, lui disait-elle, quel homme remarquable que votre
neveu! Quel courage! Quel caractère splendide! Nous serons fiers,
croyez-le bien, de lui donner notre Gabrielle. Il revient dans
quelques jours, n'est-ce pas? Quand je pense que voilà bientôt deux
ans qu'il est parti... Dieu! que ce temps nous a semblé long!
Madame de Saint-Villiers se sauvait positivement; elle ouvrait les
portes elle-même. Au vestibule, elle se trompa et se précipita dans
une serre; la maîtresse du logis voulut absolument la retenir pour lui
montrer des plantes rares.
Par bonheur, M. Duriez, quittant les bureaux, pénétrait dans la maison
d'habitation. Il aperçut ces dames au milieu des palmiers et
s'empressa de venir les rejoindre. Comme, dans sa bonhomie, il ne
manquait ni de délicatesse ni de tact, sa présence fut loin d'être
mal venue. Il regardait sa femme à la dérobée avec un grand
étonnement; c'est qu'il ne comprenait rien au changement qu'il
remarquait en elle, à son air radieux, à ses manières empressées
auprès de la marquise.--Tant mieux, pensa-t-il, je vais pouvoir me
réjouir du bonheur de Gabrielle.--Le matin même, il avait reçu, par un
de ses correspondants, des nouvelles de M. Laverdie: on rendait à
l'intelligence et au caractère de ce jeune homme un témoignage des
plus flatteurs. René avait pris son rôle au sérieux, paraît-il; il
était tout tranquillement sur le chemin de faire fortune.
Enfin la marquise put prendre congé.
M. Duriez l'accompagna à travers la cour jusqu'à sa voiture. Elle lui
dit adieu et lui serra la main avec une véritable effusion. Pour la
première fois de sa vie, elle se demanda si tous les honnêtes gens
n'étaient pas égaux; mais, après secondes réflexions, cette idée lui
parut monstrueuse.
--J'ai assuré, se dit-elle alors, le bonheur de mes deux enfants, des
deux seuls êtres qui me restent à aimer; j'ai sauvé le nom de
Saint-Villiers et celui de Laverdie: je puis maintenant mourir en
paix. Mais combien il m'en a coûté, grand Dieu!