Le lendemain même de ce jour, le comte de Laverdie et son ami Alphonse
de Linières firent ensemble une promenade au bois. Ils sortirent tard,
car le temps était couvert et l'on n'avait pas à craindre un soleil
trop ardent. Cependant la chaleur ne laissait pas que d'être
fatigante, et, dans l'avenue des Acacias, ils ralentirent tout à fait
le pas de leurs chevaux. Depuis la matinée où René avait annoncé à
Alphonse son intention d'épouser mademoiselle Duriez, jamais les deux
jeunes gens n'avaient reparlé de ce mariage. Quoique le vicomte fût
assez intime avec René pour amener lui-même la conversation sur ce
sujet, il s'était gardé de le faire: le projet de son ami lui
déplaisait trop pour qu'il voulût seulement avoir l'air de le prendre
au sérieux. Il devinait pourtant que René n'y renonçait pas, et il en
avait un vrai chagrin.
Le jeune comte, assez expansif et confiant de son naturel, souffrait
de la fierté qui lui faisait de son côté garder le silence. Mais, du
reste, qu'aurait-il dit? Alphonse voyait trop clairement qu'il était
malheureux, et, sur le visage de celui-ci, la réponse n'était pas
moins claire; toute l'expression de ce visage disait en effet: c'est
ta faute.
Une voiture vint au-devant d'eux dans l'avenue des Acacias; elle était
découverte, et Alphonse remarqua de loin les deux dames qui s'y
trouvaient. Il put les observer d'autant plus à son aise que René
était tombé dans une de ses fréquentes rêveries, ne disant rien, et
tenant ses yeux obstinément baissés.
Une des deux dames, la plus âgée, ne retint pas longtemps les regards
du vicomte; elle n'était pas toujours visible d'ailleurs, au delà du
buste imposant de son cocher. Mais la seconde était assise du côté des
cavaliers... C'était une toute jeune fille, d'une physionomie
délicieuse, moins belle qu'expressive, et singulièrement attirante.
Ses regards, qui erraient çà et là avec distraction, rencontrèrent
tout à coup le visage sombre et penché de René. A la grande surprise
d'Alphonse, les joues de la jeune fille se colorèrent légèrement, et
elle continua à regarder le comte, qui ne s'en doutait pas, avec des
yeux tristes et doux, les plus touchants et les plus beaux que M. de
Linières eût jamais vus.
L'intérêt de celui-ci était excité au plus haut point. Il eût voulu
avertir le comte, mais la voiture était trop près. Soudain, comme elle
allait les croiser, René releva la tête; il salua vivement, et les
deux dames lui répondirent. Alphonse, qui n'avait attendu que le
moment d'ôter son chapeau, n'obtint pas même un regard.
--Qui est cette ravissante fille? s'écria-t-il aussitôt que la calèche
fut suffisamment éloignée.
René se tourna vers lui d'un air stupéfait.
--C'est la future comtesse de Laverdie, répondit-il.
--C'est mademoiselle Gabrielle Duriez?
--En personne.
--René, s'écria son ami avec force, pourquoi m'as-tu caché la vérité?
Ah! tu es bien heureux d'être aimé ainsi, et par une si charmante
créature!
René le considéra avec inquiétude, se demandant sérieusement si le
vicomte perdait la tête.
--Ah çà, mon cher ami, fit-il, qu'est-ce que tu veux dire? Quelle
vérité t'ai-je cachée, et que diable l'amour a-t-il à voir dans tout
ceci?
--Mais, reprit Alphonse étonné à son tour, tu m'as parlé d'un mariage
d'intérêt et aussitôt je me suis figuré une grosse bourgeoise entourée
de sacs d'écus. Au lieu de cela, je rencontre une véritable apparition
de conte de fées, une jeune fille délicieuse, qui s'émeut en
t'apercevant, qui te regarde avec des yeux... comment dirai-je?... Ils
étaient divins, ces yeux!... Alors je me dis naturellement: Ce
sournois de Laverdie s'est moqué de moi. Je le trouve toujours bien
fou de faire une mésalliance, mais je conviens que des regards comme
celui que j'ai surpris valent une couronne de comte.
René éclata d'un rire amer.
--D'honneur, fit-il, je ne t'aurais jamais cru à ce point
impressionnable et romanesque. Diable! mon cher, comme tu t'enflammes
et quelle imagination tu as!... Parce qu'une petite fille m'a
regardé... Ah! tiens, vois-tu, c'est trop plaisant!
Et il recommença à rire.
--René, dit son ami, je te donnerai un conseil. Tu as du cœur, je le
sais: eh bien, ne ris jamais comme cela devant cette enfant, tu lui
ferais trop de mal.
--Allons donc! qu'elle soit comtesse, et il lui sera très indifférent
si je ris ou si je pleure! Elle aura, ma foi! bien raison, puisque je
l'épouse pour son argent.
Le vicomte de Linières ne répondit pas.--Il y a quelque mystère
là-dessous, pensa-t-il: cela est évident. Ou je n'ai jamais connu
René, ou il est incapable de cynisme et de bassesse. On fait tous les
jours des mariages d'intérêt, mais ne peut-on pas y mêler un grain de
délicatesse et de poésie? Cette jeune fille a beaucoup de fortune,
est-ce une raison pour qu'elle n'ait pas un peu de cœur? Est-il donc
impossible que l'un et l'autre soient heureux parce qu'ils auront mis
en commun un titre avec quelques millions?
Tout à coup René reprit la parole, et sur le même ton ironique:
--Tu seras bientôt invité à la bénédiction nuptiale, Alphonse: mes
créanciers me pressent fort; je ne me suis débarrassé de l'un d'eux,
ce matin, qu'en lui promettant d'être marié avant un mois.
Alphonse se hâta de détourner la conversation. Cette fois, il croyait
avoir compris.--En effet, se dit-il, voilà une situation bien horrible
pour un homme d'honneur. Pauvre René! il est presque fou de colère et
de honte... Mais lui, il s'est attiré cela, tandis que cette
malheureuse enfant!...
A ce moment, les deux jeunes gens furent rejoints par quelques amis.
On parla d'un dîner qui devait avoir lieu le soir même à leur cercle,
en l'honneur de personnages étrangers. René promit de s'y rendre;
puis, trouvant un prétexte, il reprit seul presque aussitôt le chemin
de Paris.
Cependant Gabrielle était tourmentée par une curiosité inquiète et
ardente. Elle eût voulu, ne fût-ce qu'une minute, lire dans le cœur
de René, sûre au fond, malgré tout, qu'elle n'y verrait rien que
d'aimable et d'élevé. Elle songeait aux longues causeries de sa
marraine; celle-ci, qu'elle admirait et qu'elle aimait tant, n'aurait
pas voulu la tromper; elle devait connaître son neveu. Et ses parents,
certainement, ne pensaient qu'à la rendre heureuse... Pouvait-elle
s'opposer à un mariage qui les comblerait tous de joie? Quelle raison
excuserait son refus? Lorsqu'elle avait passé des heures, la nuit,
sans dormir, ou le jour, assise à sa fenêtre, retournant de semblables
questions dans sa petite tête, sans leur trouver de réponse, elle
finissait toutes les fois par se dire: Il ne m'aime pas... Pourquoi
donc veut-il m'épouser?
Elle l'apprit bientôt, et d'une façon brutale.
Une après-midi que la famille était, suivant son habitude, réunie sur
la terrasse ombragée devant la maison, on parla pour la première fois
ouvertement du prochain mariage de Gabrielle. Madame Duriez vanta le
bonheur de sa fille avec un enthousiasme sans mesure; M. Duriez,
voyant l'embarras de la petite, la taquina amicalement; Émile, sombre,
ne disait rien. Gabrielle, avec une ombre de son ancienne gaieté,
sourit, déclara qu'elle n'avait pas encore dit bonjour à ses roses, et
se sauva pour échapper à une conversation qui lui était pénible.
Elle ne s'éloigna pas assez vite.
A peine eut-elle tourné le premier massif que la voix de son frère,
s'élevant presque avec violence, l'arrêta.
--Avez-vous bien réfléchi, mon père? Est-ce donc tout à fait décidé?
Vous donnerez votre fille à un libertin, perdu de dettes, qui la prend
pour son argent!
Gabrielle reçut dans toute sa force le coup de cette exclamation
grossière. Son frère, en parlant si haut, pouvait-il croire qu'elle ne
l'entendrait pas?
Elle ne s'évanouit pas, mais elle fut prise d'un tremblement nerveux
qui la força de s'appuyer contre un tronc d'arbre. Elle dut écouter la
réponse de son père, car pendant quelques minutes, il lui fut
impossible de bouger de là.
--M. de Laverdie n'est pas un libertin! disait M. Duriez indigné, et
moi, je ne suis ni un mauvais père ni un fou!... Le comte a un peu
vécu: quel jeune homme de nos jours ne l'a fait? C'est une garantie de
bonheur pour une femme. Il a perdu sa fortune, soit! Il a des dettes,
peut-être. Ma fille les payera si bon lui semble; elle est assez riche
pour cela... Elle contracte une alliance qui rendrait fière une
princesse.
--Notre fille, s'écria à son tour madame Duriez, ne sera pas seulement
comtesse: elle héritera du titre de la marquise de Saint-Villiers. Par
son testament, le marquis...
Gabrielle rassembla toutes ses forces pour marcher un peu plus loin:
il était impossible qu'elle subît plus longtemps cette torture. Elle
craignait aussi de perdre connaissance, car elle n'eût pas voulu qu'on
pût découvrir ce qu'elle avait appris ni ce qu'elle éprouvait.
Aux premiers pas qu'elle fit, elle se sentit moins faible qu'elle ne
s'y attendait. Elle se dirigea machinalement vers son parterre de
roses.
Ce parterre, ou plutôt ce buisson tout embaumé et tout fleuri, était
situé dans un des plus jolis endroits du jardin; il formait le coin
d'une allée qui se perdait dans un gracieux fouillis de jeunes arbres
donnant l'illusion d'un petit bois. En face du buisson était un
bosquet, et au delà une admirable pelouse qu'ombrageaient des tilleuls
et des marronniers groupés au hasard; à travers l'écartement des
branches, on apercevait le lointain bleuâtre et le scintillement du
fleuve. C'était la propriété personnelle de Gabrielle et sa retraite
favorite. Nul jardinier n'eût osé touché à un seul de ses rosiers, et
personne, sans y être invité par elle, ne se fût assis sous le
bosquet.
Ce fut là qu'elle se réfugia dans son chagrin.
Elle ne versa pas une larme tout d'abord, et réfléchit presque
tranquillement.
--C'est donc là vraiment la vie? se disait-elle. On me l'a peinte
quelquefois comme cela, et je ne voulais pas croire que le tableau fût
vrai. Je croyais que pour moi ce serait autre chose. Je me sentais
tant de bonne volonté, de force et de foi, un tel pouvoir d'aimer!...
Pauvre petite folle que j'étais!
Il lui semblait que tout à coup elle était devenue très vieille, et
qu'elle songeait à un temps lointain, disparu pour ne plus revenir.
Elle regarda ses roses, et se représenta une jeune fille rieuse et
fière qui les soignait et leur disait tout bas: «J'aime et je suis
aimée!» Puis elle vit la même jeune fille cueillir un bouton et le
donner à un jeune homme qui souriait en l'acceptant. Elle murmura
plusieurs fois de suite: C'est fini, fini, fini!... Puis elle ajouta
avec un sanglot: Cela n'a jamais été!
Et, dans l'amertume de son jeune désespoir, elle supplia Dieu de la
laisser mourir.
Mais, au milieu de sa douleur, elle se sentit une énergie qu'elle ne
s'était pas doutée jusque-là de posséder. Elle se leva, et s'écria
presque tout haut, comme pour bien se convaincre de sa propre
résolution:
--Eh bien, non! Mes parents en souffriront sans doute, ma marraine me
maudira, ma vie, à moi, sera brisée, mais je ne l'épouserai pas!
Elle revint à la maison, et eut le courage de se montrer souriante et
tranquille, comme d'habitude.
Dès le lendemain pourtant elle retomba dans ses perplexités. Elle
était bien jeune pour prendre seule un si grave parti, il n'y avait
personne au monde à qui elle pût s'adresser pour avoir un conseil.
S'avouait-elle que son cœur doutait encore?... Mais il ne pouvait
plus douter, puisqu'elle avait entendu ses parents convenir de
l'horrible vérité, en parler comme d'une chose toute naturelle... Il
ne doutait peut-être pas, mais il hésitait un peu, ce pauvre cœur de
dix-huit ans.
Gabrielle fut plusieurs jours sans voir René.
Sur ces entrefaites, madame Duriez eut affaire à Paris, et ne jugea
pas à propos d'emmener sa fille. Celle-ci, qui aurait voulu pouvoir,
en quelque mesure, oublier l'aspect des boulevards et de la place de
la Concorde, employa ses heures d'indépendance à faire dans le pays
quelques visites de charité. Elle remontait doucement la côte de
Saint-Cloud, vers la fin de l'après-midi. Le temps était beau et très
chaud; les routes blanches étaient désertes. Il y a une mélancolie
profonde dans la splendeur des jours d'été: Gabrielle sentait sa
tristesse grandir au milieu de ce paysage plein de silence et de
lumière.
Elle n'était plus bien loin de leur avenue, lorsqu'elle entendit venir
un cavalier derrière elle; le pas relevé du cheval indiquait une bête
de prix. Une faible exclamation se fit entendre, puis le pas devint
plus rapide... Elle éprouva aussitôt la certitude qu'elle allait voir
M. de Laverdie.
C'était bien lui, en effet; il mit pied à terre au moment de la
rejoindre et commença de marcher auprès d'elle. Il tenait son cheval à
la main; la jolie bête, qu'une minute de trot avait excitée, courbait
excessivement la tête, rongeait son mors, et posait les pieds sur le
sol avec une lenteur forcée et une grâce impatiente.
C'était la première fois que Gabrielle et René se trouvaient seuls
ensemble. La femme de chambre qui accompagnait mademoiselle Duriez les
suivit à quinze ou vingt pas en arrière, moins par respect que par la
peur affreuse que lui causaient les mouvements du cheval.
--Je pensais trouver ma tante ici, dit René. Je serais vraiment
surpris si elle ne venait pas nous rejoindre dans la soirée.
Gabrielle remarqua que le comte, après l'avoir saluée d'un air joyeux,
prenait en parlant une expression grave et presque triste.
--Madame de Saint-Villiers n'est pas malade, j'espère? demanda-t-elle
vivement.
--Non, mademoiselle... Il hésita; la jeune fille leva les yeux avec
surprise.
--Ma visite est peut-être inopportune, poursuivit René; je
n'apporterai pas beaucoup d'animation à la table de vos parents, car
ce jour n'est pas gai pour moi. Mademoiselle, laissez-moi vous dire ce
qu'il me rappelle: cela me fera du bien, et vous comprendrez pourquoi
je suis venu ici... pourquoi il m'était impossible de ne pas y venir.
Il s'exprimait avec une émotion qui paraissait sincère; à son tour, il
leva les yeux; le regard doux et troublé qu'il rencontra
l'encourageant, il ajouta d'une voix plus basse:
--C'est aujourd'hui l'anniversaire de la mort de ma mère.
Des larmes montèrent, lentes, bienfaisantes, ineffables, sous les
paupières de Gabrielle.
Eh quoi, c'était là le libertin, l'homme intéressé, fourbe et sans
cœur? C'était lui qui était capable de faire cette déclaration
d'amour vraiment sublime! Ah! comment ne pas croire en lui?
--Merci, dit-elle avec force. Oh! oui, vous avez bien fait de venir.
Ils firent quelques pas en silence.
Tout à coup, le son d'une voix se lamentant d'une façon désespérée
vint faire brusquement diversion aux pensées qui les agitaient. Au
devant d'eux accourait un enfant d'une dizaine d'années, pauvrement,
mais proprement vêtu, et qui semblait en proie au plus violent
chagrin; il ne pleurait pas, il poussait des cris, de véritables
appels au secours.
--Mon Dieu, mais c'est le petit Victor, l'enfant de braves gens que
nous connaissons, dit Gabrielle en regardant M. de Laverdie. Que lui
est-il donc arrivé?
Elle alla presque en courant à sa rencontre.
Quand le petit l'aperçut, il cessa brusquement ses cris: son regard
n'aurait pas pris une autre expression si un ange du ciel se fût
trouvé sur son chemin; mais lorsque la jeune fille l'interrogea, il
recommença à se désespérer, sanglotant cette fois à fendre le cœur:
--C'est mon petit frère, mademoiselle. Ah! mademoiselle, s'il était
mort!...
--Mort? mon beau petit Charlot? Explique-toi donc, au nom du ciel!
--C'est dans le petit bois, là, dit l'enfant tout en pleurant... Nous
jouions, il est tombé... Ce n'était pas ma faute... Oh! mon Dieu, oh!
mon Dieu, que vais-je dire à ma mère?
Gabrielle était devenue toute pâle.
--Mais enfin, qu'a-t-il, ton petit frère? Est-il toujours dans ce
bois? demanda M. de Laverdie qui s'était approché.
--Oui... Il a beaucoup saigné et maintenant il ne bouge plus... Nos
camarades se sont sauvés.
Gabrielle s'élança en avant.--Viens, conduis-moi, dit-elle à l'enfant.
--Mademoiselle, s'écria René, je ne souffrirai pas!... Laissez-moi,
j'ai été soldat, je sais voir et panser une blessure, tandis que
vous...
Il n'eut pas de peine à l'arrêter: la jeune fille tremblait
nerveusement.
--Que votre femme de chambre coure à la maison, ajouta le comte,
qu'elle m'apporte vivement des linges, du vinaigre, ce qu'il faut...
Il s'interrompit avec une exclamation d'ennui en se rappelant tout à
coup son cheval.
--Et l'hémorrhagie qui dure peut-être, murmura-t-il avec angoisse.
--Je tiendrai votre cheval, monsieur, s'écria Gabrielle; je le
ramènerai...
Il ne répondit pas et paraissait dans un embarras cruel.
--Allez, je vous en supplie, monsieur. Il y va de la vie de cet
enfant!
Il lui abandonna les guides; le cheval n'était pas dangereux, mais le
comte de Laverdie était avant tout homme du monde. Gabrielle ne
songeait guère aux convenances dans ce moment-là. Elle obligea la
femme de chambre à se hâter, et elle entra seule dans l'avenue, tenant
la double rêne fermement serrée dans sa petite main auprès du mors
fumant et tout couvert d'écume.
Soit du reste qu'il se fût un peu calmé, ou que son clairvoyant
instinct lui eût, pour ainsi dire, donné quelque intuition de ce qui
se passait, l'intelligent animal se laissait conduire par la jeune
fille plus docilement encore que par son propre maître; parfois il
avançait sa tête fine comme pour demander une caresse; Gabrielle le
flattait alors d'un air distrait. Elle était tout éperdue de bonheur
et d'inquiétude.
Un homme et un enfant qui la rencontrèrent la suivirent des yeux avec
stupéfaction. Heureusement que madame Duriez n'était pas encore
rentrée! Un pareil spectacle eût été trop pour elle. Enfin Gabrielle
atteignit la grille et un domestique lui prit le cheval des mains.
Elle fit alors quelques pas au devant de René. Elle s'adossa contre un
arbre pour l'attendre; mais un quart d'heure au moins s'écoula avant
son retour. N'y tenant plus, elle allait se mettre en marche dans la
direction du bois ou plutôt du taillis, théâtre de l'accident, quand
tout à coup M. de Laverdie parut à l'extrémité de l'avenue. Il portait
le petit blessé entre ses bras; la femme de chambre suivait avec
l'aîné des deux enfants.
Gabrielle quitta l'arbre sur lequel elle se tenait appuyée et s'avança
avec anxiété.
--Sauvé, sauvé, ne craignez rien! cria de loin le comte aussitôt qu'il
l'aperçut.
Elle le regarda s'approcher. Le soleil, déjà très bas, envoyait entre
les arbres de longs rayons rougeâtres; René les traversait l'un après
l'autre, alternativement avec les bandes d'ombre profonde que
projetaient les masses du feuillage. Il paraissait singulièrement beau
et touchant dans ce rôle d'active charité, penché sur cet enfant qu'il
tenait contre sa poitrine avec la grâce et la tendresse d'une femme.
Le petit garçon était charmant aussi; il avait peut-être quatre ans,
et des cheveux de chérubin tout blonds et tout frisés. On avait
attaché un mouchoir en bandeau autour de son front; ses yeux étaient
ouverts, mais avec une expression épuisée et effarée qui faisait peine
à voir: il s'était coupé en tombant sur une pierre et, comme il avait
perdu beaucoup de sang, il se trouvait très faible.
Gabrielle se pencha vers lui, l'embrassa, lui parla; il se souleva
tout joyeux et lui tendit les bras: c'est qu'il la connaissait bien,
la bonne demoiselle! Elle le prit, malgré la résistance de René, et
l'on entendit le petit Charlot murmurer avec un grand soupir de
soulagement, dès qu'il eut posé la tête sur son épaule:--A présent,
Çarlot est guéri, Çarlot n'a plus bobo du tout.
On le déposa sur le lit d'une chambre d'amis, et il ne tarda pas à
s'endormir profondément.
--Il faudrait prévenir ses parents, dit Gabrielle dont il gardait la
main entre ses deux petites menottes jusqu'au milieu de son sommeil.
Victor va rentrer comme un bon garçon, et j'enverrai quelqu'un avec
lui pour être sûre qu'on ne s'inquiétera pas et qu'il ne sera pas
grondé.
Mais, en entendant cette proposition, Victor se remit à pleurer, et
déclara à travers ses larmes qu'il n'oserait jamais se présenter chez
lui si mademoiselle Gabrielle ne l'accompagnait pas.
La jeune fille parut hésiter; elle regarda Charlot endormi, et
commença à s'efforcer d'ouvrir les petits doigts de l'enfant pour
dégager sa propre main.
Cependant M. de Laverdie s'adressait au désolé Victor.
--Et si j'allais avec toi, moi, chez tes parents? Je suis bien certain
que je ne remplacerais pas mademoiselle Gabrielle, mais cela lui
éviterait une peine, et, vois-tu, mon garçon, je crois qu'elle est
fatiguée, la bonne demoiselle: regarde-la, elle est plus pâle encore
que ton gros Charlot.
Gabrielle leva la tête avec un sourire étonné et attendri.
--Oh! vous feriez cela? dit-elle.
--Pourquoi pas? répondit le comte d'un air de bonne humeur. La pauvre
mère va être folle de peur, et je ne me fierais pas à l'éloquence
d'un de vos gens pour la rassurer. Et puis, il ne faudrait pas que
celui-ci fût battu, le pauvre petit gars! Il a déjà été bien assez
malheureux. Allons, monsieur Victor, montrez-moi le chemin.
Il sortit, et Gabrielle demeura seule près du petit enfant qui
dormait; de temps à autre elle s'inclinait et baisait ce joli visage
sur lequel les fraîches couleurs de la vie renaissaient peu à peu.
C'est ainsi que la surprirent sa mère et madame de Saint-Villiers,
arrivées ensemble de Paris.
Le soir, il y eut à dîner une assez nombreuse société: toute une
famille d'amis intimes débarqua du train de sept heures; Émile amena
quelques jeunes gens. Le capitaine Arnaud se présenta au dernier
moment; attiré probablement dans le voisinage par la force des
circonstances, il s'était dit qu'on ne lui pardonnerait jamais de ne
pas s'arrêter à Montretout.
Pendant le repas, le comte de Laverdie sut se rendre agréable, tout en
conservant un maintien sérieux et comme recueilli, que Gabrielle, et
sans doute aussi madame de Saint-Villiers furent seules à remarquer et
à comprendre. Il y avait peu de dames à table. René était assis entre
madame Duriez et sa fille. Celle-ci gardait sur son visage la trace
des émotions si vives de l'après-midi; ses yeux étaient agrandis par
un cercle sombre; elle restait pâle et causait peu; chaque fois que sa
mère adressait la parole au comte ou à la marquise, d'une voix qui
devenait alors flexible et sucrée, on aurait pu la voir agitée tout à
coup par un tressaillement pénible.
Madame Duriez ne manqua pas d'amener la conversation sur l'accident
arrivé au petit Charlot. Elle s'étendit avec emphase sur ce qu'elle
appelait le dévoûment généreux, le sang-froid extraordinaire et la
présence d'esprit admirable de M. de Laverdie. Ce dernier semblait au
supplice, et retenu par la politesse seule de mettre fin à des
flatteries qu'un fat eût trouvées déplacées. Gabrielle, qui avait
changé plusieurs fois de couleur pendant cette petite scène, s'était à
la fin tournée du côté d'Ernest Arnaud; elle lui parlait de la
dernière revue, et le capitaine se croyait dans le ciel. Lorsqu'il eut
terminé la description très vivante, très animée, d'une charge de
cavalerie, et qu'il pensa de nouveau à regarder dans son assiette,
René se pencha vers Gabrielle pour lui raconter sa visite aux parents
de leurs petits protégés, et lui demander quelques renseignements sur
cette intéressante famille.
Elle l'écouta d'un air distrait, lui répondit brièvement, d'un ton
sec, dur, presque méprisant, et s'interrompit pour rire aux éclats
d'une plaisanterie qui venait d'obtenir un succès marqué de l'autre
côté de la table.
Lorsque le café fut pris, et que l'on eut suffisamment respiré l'air
frais et parfumé du jardin, on rentra au salon, et, comme les hommes
étaient en majorité, des jeux de cartes s'installèrent aussitôt. Le
piquet était l'une des faiblesses de la marquise de Saint-Villiers;
elle en fit un avec M. Duriez; d'autres personnes plus ou moins âgées
organisèrent un whist. Quant aux jeunes gens, ils cherchèrent quelque
partie plus animée, brelan ou baccarat, et, sur leur table, les louis
remplacèrent bientôt les pièces blanches des joueurs raisonnables et
posés.
Gabrielle vit avec plaisir que René refusa absolument de prendre part
à aucun jeu. Dans le secret espoir peut-être qu'il viendrait causer
avec elle, qu'il lui parlerait de sa mère, la comtesse de Laverdie, et
qu'elle découvrirait enfin la vérité qu'elle eût donné sa vie pour
connaître, la pauvre enfant sortit sur la terrasse. Elle souffrait de
la tête, elle était lasse et découragée, elle eût souhaité que tous
ces gens bruyants et importuns quittassent la maison. Elle s'assit
aussi loin que possible des portes vitrées du salon d'où
s'échappaient des torrents de lumière, des voix joyeuses, des rires
sonores et prolongés. Tout à coup, elle entendit ces mêmes bruits se
produire plus près d'elle. Deux jeunes gens, qui sans doute n'avaient
pas été favorisés par la chance au baccarat, venaient de se réfugier
dans la salle de billard; Gabrielle, en étendant la main, eût touché
l'une des croisées de cette pièce; contrariée, elle allait s'éloigner,
lorsque le nom de Laverdie, prononcé par les deux voix dont le
diapason s'abaissa, la retint clouée à sa place. Sans doute qu'il eût
été plus naturel et plus convenable de s'en aller sans écouter, mais
ce dernier parti lui eût été à peu près aussi facile à prendre qu'il
serait facile au condamné à mort de se boucher les oreilles lorsqu'on
lui apporte la réponse à son recours en grâce. Gabrielle resta assise
en retenant son souffle, et voici ce qu'elle entendit:
--Étonnant? Si vous disiez plutôt stupéfiant, étourdissant,
a-bra-ca-da-brant! Ouf!... Voir le comte de Laverdie repousser un
paquet de cartes!
--Vraiment? Il est enragé à ce point-là?
--Enragé? fit l'autre interlocuteur qui paraissait avoir la manie de
répéter tous les adjectifs qu'il pouvait saisir au vol. Enragé!
Voulez-vous que je vous apprenne ce que j'ai vu, moi, de mes propres
yeux vu, ce qui s'appelle vu?... comme disait...
--Eh bien?
--J'ai vu (ici la voix devint tout à fait basse) le comte de Laverdie
perdre au jeu, d'un seul coup, en deux heures... soi-xan-te-dix mille
francs!
Une exclamation que l'on ne pensait pas devoir être recueillie par les
oreilles d'une jeune fille, répondit à cette révélation; au bout d'un
instant l'on reprit:
--Il est donc fabuleusement riche?
--Riche, répéta l'écho sur-le-champ. Est-ce qu'on peut être riche
longtemps à ce métier-là? Je le crois parfaitement ruiné, et la preuve
indubitable et certaine, c'est qu'il n'a plus remis les pieds au
cercle depuis ce fameux jour, je veux dire: cette fameuse nuit.
--Mais alors?
--Alors?... Comment, c'est sérieusement que vous me faites une
pareille question? Mais, mon pauvre cher, vous êtes donc complètement
dépourvu d'yeux, d'oreilles, de tous les organes au moyen desquels il
nous est donné de percevoir, de recevoir la manifestation, etc., etc.,
de tout ce qui se passe en dehors de nous?... Et vous êtes dans cette
maison? Et vous avez observé l'air grave et tout à fait sanctifié de
Laverdie?... Et vous avez constaté comme moi par quel geste plein de
noblesse il s'est détourné de nous autres, pauvres pécheurs, et de cet
abîme de perdition qu'on appelle une table de baccarat?... Et vous
avez dû voir, avec non moins d'évidence et de clarté?... Non, non,
tenez, vous me désespérez!... Passez-moi donc une de ces queues, mon
bon ami, et commençons.