Comme un scrupule littéraire, classique et dramatique peut donner de
l’intrépidité et de la férocité à un doux poète, à deux poètes très
doux! Sollicitée par une demi-douzaine d’_Hécubes_, Mme Louise Silvain
ne se décidait pas: ce n’était point cela, ce n’était pas Euripide!
Trop de fleurs et trop de grâces! Alors, le glorieux vice-doyen de la
Comédie-Française, par amour de sa femme et par amour du grec, revint
à ses premières amours; il rappela ses souvenirs d’avant la guerre,
alors qu’il n’était pas encore le tout jeune capitaine Silvain et il
refit de la traduction juxtalinéaire et syllabique. A vrai dire, il la
fit en vers, avec son vieux complice Ernest Jaubert--et il y a loin de
cette effroyable tragédie qui vient de triompher avec la plus pure
simplicité aux malicieuses ballades de Jaubert, aux agréables sonnets
de Silvain!
C’est l’horreur même, la fatalité antique, restituée avec un atroce
bonheur. Jamais tragédie ne recéla autant la terreur et la pitié,
chères à Aristote et à l’abbé d’Aubignac! Et quelle pitié! Et quelle
terreur!
Vous ne pouvez pas ne pas vous en souvenir: depuis des siècles et des
siècles, des époques et des légendes,--c’est tout chaud! Veuve de
l’auguste Priam, mère de cinquante fils, sans compter les filles, reine
de la défunte Ilion, Hécube, devenue esclave, n’a plus que son enfant
Polyxène: son dernier rejeton mâle, le jeune Polydore, nous est apparu,
ombre vaine et sans sépulture, pour nous annoncer sa mort, d’autres
morts toutes proches et la venue de son triste cadavre. Quant à
Cassandre, elle partage sans joie la couche d’Agamemnon. Mais les Grecs
vainqueurs n’ont pas plus de vent pour gonfler leurs voiles de retour
qu’ils n’en ont eu pour pousser leurs vaisseaux de conquête: il a fallu
sacrifier une fille royale de sang grec pour partir; il faudra immoler
une fille royale de sang troyen pour regagner ses foyers. La figure
d’Achille a réclamé sa proie, jaillissant du tombeau--et Polyxène
est là. Hécube clame son désespoir surhumain, la stoïque Polyxène
préfère la mort à la servitude: Hécube supplie Ulysse et se désespère
atrocement, mais Polyxène, après un attendrissement filial, va tendre
sa gorge au fer libérateur.
Hélas! hélas! le héraut Talthybios vient à peine de conter la fin
édifiante de Polyxène et l’émotion des Grecs qu’on apporte un cadavre:
ce n’est pas la fille d’Hécube, c’est son fils, son dernier-né,
Polydore, que la mer rend à ses larmes. Et Hécube, dans ses pleurs
et dans ses cris, devine: c’est l’homme à qui elle avait confié cet
enfant trop tendre, c’est son hôte, le roi scythe Polymestor, qui l’a
tué pour s’emparer de son or! Horreur! Trahison! Voici Agamemnon, roi
des rois, qui vient lui présenter des condoléances. Elle finit par le
supplier, par lui demander vengeance. Le roi hésite: en somme, on est
chez Polymestor et les Grecs ont mieux à faire qu’à venger les injures
des Troyens: il est souverain, constitutionnel, lui, le roi des rois!
C’est bien; qu’on laisse faire Hécube!
Et c’est l’horreur de l’horreur! Traîtresse envers le traître, Hécube
a fait venir Polymestor et ses fils tout petits, sous couleur de
leur révéler un autre trésor: ses compagnes égorgent les enfants,
crèvent les yeux du roi barbare et inhospitalier--et ce sont les
cris de douleur de Polymestor, la joie bestiale de la mère vengée,
les prédictions effroyables de l’aveugle, une crainte religieuse qui
descend sur tous cependant que le chœur émet des maximes et que le sang
gronde avec la mort...
C’est sauvage, et Silvain-Jaubert ne nous ont fait grâce ni d’un
détail, ni d’une redite. Ils ont eu raison. Leur vers, même,
consciencieux et changeant, ne s’élève pas trop: il a des sublimités,
de la facilité, de l’attendu, plus de force et de poids que d’ailes.
Mais c’est intégral, et l’émotion est certaine, l’effroi indéniable,
la portée morale absolue. On a applaudi les distiques éternels qui
valaient les quatrains de Pibrac, et, parfois, les aphorismes du
maréchal de La Palisse. (Euripide a quelque ancienneté de plus et ne
chicanons pas, sur la façon d’exprimer des vérités éternelles, des
traducteurs-poètes de rigueur et de bonne volonté.) On a vivement
acclamé l’effort et le résultat.
On a acclamé l’héroïque et infatigable Louise Silvain, majestueuse
et accablée, mère écrasée et stridente, qui supplie, qui pleure, qui
maudit et qui ricane, de toute la force unique de ses souffrances
multiples, de ses mille morts; elle incarne toutes les misères, toute
la juste vengeance; elle est admirable, pathétique au possible et à
l’impossible, harmonieuse dans la pire outrance--et vraie autant que je
puis m’y connaître en cette débordante atrocité. Marcelle Géniat est
une Polyxène pudique et fière, d’une grâce exquise et mélancolique.
Berthe Bovy est une ombre bien disante et le plus patient cadavre.
Yvonne Ducos, à elle toute seule, est le chœur le plus éloquent; Jane
Éven a du cœur et de l’âme.
Leitner a un peu trop de sensibilité dans Ulysse; Ravet est un
Agamemnon de grande mine; Alexandre est un Talthybios qui a de l’accent
et de l’autorité. Enfin, Silvain en personne, dans le personnage
du détestable Polymestor, a de la finesse, de la cupidité, de
l’hypocrisie, la pire douleur, le plus épouvantable, le plus hurlant
désespoir: il a fait crier de peur!
Cette représentation unique, dans un décor unique de Dujardin-Beaumetz,
a déjà un lendemain. Et le vénérable et délicieux Laurent Léon
interprétera, dans un décor plus coutumier, sa brave et discrète
musique, tragique et philosophique--athénienne!
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