Il faut le dire tout de suite: l’amusante et profonde comédie de M.
Fernand Vandérem a très franchement charmé et a recueilli les plus
sincères applaudissements--et les plus nombreux. Sa vertu comique,
plus large que dans les autres ouvrages de l’auteur, sa légèreté, sa
facilité inespérée ont fait passer un dénouement à la fois simple et
triste, mélancoliquement optimiste, et, si j’ose dire, moral; mais,
comme on sait, la Comédie-Française ne veut plus rien de plus ou moins
irréparable.
Voici la chose. Frédéric Ducrest est un météore du barreau. A
quarante-cinq ans, il a été député et ministre; il va être de
l’Académie française, et, à la cour comme à la ville, il garde tous ses
moyens--et quels! Les plaideurs au civil et au criminel se l’arrachent
au prix du _radium_; les femmes, plaideuses ou non, se le disputent, et
lui, candide et serein, surhomme conscient et organisé, idole agissante
et dédaigneuse, il se prête et se refuse, régnant, triomphant, ténor de
prétoire et de boudoir, Dieu de lit de justice et petit dieu de lit,
tout court, pas beau, pas jeune, ne gardant sa voix d’assises que grâce
à des gargarismes, mais jouissant partout--et comment!--de ce prestige
qui manqua toujours, hélas! à feu M. Bourbeau! Sa sultane favorite
est, pour l’instant, Mme Valérie Savreuse, qui a quitté pour lui son
mari--ce qui est peu--et le richissime Chanteau--ce qui est plus. Paris
applaudit.
Il y a une ombre à ce tableau de chasse, à ce tableau d’honneurs: c’est
la propre épouse du maître, Henriette Ducrest, qui est un monstre
d’honnêteté et d’insignifiance, petite bourgeoise d’extraction et de
destination, ne sachant ni parler, ni s’habiller, ni s’amuser, pauvre
chose tyrannisée et passive. On ne sait pas--et nous le saurons pour
rien--qu’elle sait tout, qu’elle lit, en français, en latin, en grec,
en chinois, tous les livres qu’on adresse à son époux; qu’elle est
son fond, son âme... Et, un soir de fête, des invités classiques, en
clabaudant sur elle, lui prêtent les instincts les plus étroits et
jusques à de la méchanceté. Là-dessus, un des secrétaires de Ducrest,
ployé sur un dossier saumâtre, se dresse, clamant, non sans déclamer,
sa foi ardente en _la patronne_ et tous les mérites d’icelle. Les
invités fuient, le secrétaire--il se nomme Amédée Laveline--aussi. Il
n’y a plus personne: Ducrest va rejoindre la superbe Valérie Savreuse
au bal de l’ambassade d’Angleterre. C’est en vain que sa pauvre femme
veut le retenir. Elle n’a qu’à se taire, qu’à obéir, qu’à subir. Aussi,
lorsque le jeune Amédée vient solliciter son pardon de l’avoir défendue
et compromise, lui faire ses adieux et lui avouer un amour imprévu et
désespéré, à peine si la pauvre _associée_ a le courage de le laisser
partir--pour le rappeler par téléphone. Son honnêteté la gardera.
Hélas! quand nous retrouvons nos héros à Aix-les-Bains, on ne reconnaît
plus Henriette Ducrest: elle est élégante, spirituelle, agressive,
jolie! A quoi tient cette transformation? Ducrest en est sidéré et
abasourdi, d’autant que sa femme a attaqué sa maîtresse Valérie, et
qu’elle ne veut pas retourner à Paris pour ses affaires à lui! Une
rébellion! Qui a pu la tourner ainsi? Il s’en ouvre au jeune Amédée
Laveline qui est sur le gril, qui se croit découvert--il est l’amant
adoré d’Henriette et c’est lui la cause de la métamorphose!--et qui
ne se rassure que lorsque le maître omniscient attribue le changement
de sa femme à l’influence d’une amie quelconque. Mais voilà mieux:
brutalement, en pleine crise d’égoïsme et de muflerie, Ducrest réclame
sa liberté à Henriette en lui déniant à elle toute existence, tout
charme, tout droit à l’amour, tout pouvoir d’être aimée: elle éclate,
avoue, proclame sa faute. L’avocat est abasourdi: il est atteint au
plein de sa vanité: il n’existe plus, puisque sa femme existe, aime
et est aimée! C’est l’abomination de la désolation! Il ne sait plus,
laisse aller l’irrésistible Valérie et est un pauvre homme, un très
pauvre homme! C’est très comique, très joli, très savoureux.
Et Ducrest, qui a côtoyé le grotesque, est tout à fait un pauvre
homme. Il est revenu à Paris parce que sa femme l’a voulu, a des
fureurs et des timidités, veut faire appel à des agences de police
et n’ose pas, tremble, plaide pour soi, pleure--ou presque. Et cet
imbécile de Laveline, ce coquebin incurable a encore le respect,
le culte du patron, ne le trompe qu’avec des larmes. Il a toujours
le prestige, le cher Maître, et, dans sa candeur, Amédée n’imagine
pas que cette pauvre Henriette soupçonne la grandeur, l’immensité
de son époux! L’associée n’aurait qu’un mot à dire et à avouer sa
collaboration, sa science, son effort. Non! Elle aime mieux--et comme
je la comprends!--mépriser son timide complice. Et le pauvre cher
Maître n’aura qu’à parler de ses douze ans d’union, de se repentir un
peu, de promettre un vague oubli, qu’à prendre à la gorge le pitoyable
séducteur, pour que tout s’arrange: le secrétaire disparaîtra; il
n’y aura pas de divorce! Mme Savreuse est retournée à son Chanteau.
Peut-être les quarante-cinq ans qui viennent de sonner violemment
à l’âme de Ducrest, peut-être la piètre aventure d’Henriette
rapprochent-ils, l’Académie aidant, ces deux époux, qui se comprennent
mieux! Peut-être l’homme rendra-t-il un peu plus justice, en raison de
sa faute à elle, à l’_associée_ dévouée en laquelle il trouve une femme.
J’ai dit avec quelle faveur avait été accueillie cette pièce qui
aura de longs et beaux soirs: je n’ai pu conter que l’anecdote, sans
insister sur la verve, la fantaisie véridique, la caricature. Nous ne
pouvons prendre ces gens au sérieux. On s’attendrirait sur Henriette,
cette Cendrillon du Palais, si elle ne s’effaçait pas autant pour
rebondir d’autant plus et pour rentrer dans le devoir avec d’autant
plus de sérénité. En entendant le jeune Amédée chanter violemment ses
airs amoureux, nous devinons que ça ne durera pas. Et nous ne tenons
pas rigueur à Ducrest de sa vanité, de sa muflerie, de sa paonnerie,
pour ne pas dire pis. Et la tristesse de la conclusion «douze ans de
misère l’emportant sur quelques mois d’ivresse» ne nous attriste pas:
c’est une pièce agréable, une moralité spirituelle. Applaudissons--et
sourions. Remercions Vandérem de n’avoir pas fait préciser à la femme
sa supériorité intellectuelle et morale, remercions Mme Lara d’avoir
été si belle, d’attitudes, de robes, de raillerie, de gronderie, de
résurrection et de résignation, Mme Robinne d’avoir été une Savreuse
si somptueusement belle, harmonieuse et vainement fatale; Mmes Berthe
Bovy, Suzanne Devoyod, Jane Faber et Faylis d’avoir été élégantes,
aigres ou charmantes; M. Ravet, d’incarner un policier parfait; M.
Jacques Guilhène, d’avoir chanté la chanson de Fortunio continûment,
rythmiquement, sans fatigue; MM. Paul Numa, Georges Le Roy, Jean Worms,
Lafon, Décard, Ch. Berteaux, excellents, barbus, décorés. Enfin M. de
Féraudy, qui porte le poids de la pièce, est un Ducrest merveilleux
d’inconscience, d’infatuation, d’intoxication glorieuse, qui, tout d’un
coup, se met à souffrir comme s’il n’avait fait que ça toute sa vie et
qui redeviendra lui-même tout à l’heure, quand nous ne serons plus là.
Mais je vous connais, lecteurs, vous y retournerez.
_8 juin 1911._
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