I
«La classe ouvrière est comme un peuple d'ilotes au milieu d'un peuple
de sybarites; il faut lui donner une place dans la société.... Elle
est sans organisation et sans lien, sans droits et sans avenir; faut lui
donner des droits et un avenir, et la relever à ses propres yeux par
l'association, l'éducation, la discipline.
«Aujourd'hui la rétribution du travail est abandonnée au hasard ou à
la violence; c'est le maître qui opprime ou l'ouvrier qui se révolte.
«La pauvreté ne sera plus séditieuse lorsque l'opulence ne sera plus
oppressive.»
L.N. Bonaparte.
(_Extinction du paupérisme._)
Le 25 janvier 1844, il se passait dans une chaumière de Monestier, l'un
des plus pauvres villages de l'infertile et montagneuse Ardèche, un
drame intime et poignant.
C'était vers le soir. Le vent soufflait avec violence dans les
châtaigneraies et ébranlait la masure. La neige, tombant à flocons
pressés, hâtait la nuit.
Une chambre unique servait de cuisine, de dortoir, de cave, de grenier
et d'étable à la famille qui l'habitait. La seule richesse de ces
malheureux, c'était une chèvre efflanquée couchée dans un coin.
Un feu de bois mort glané la veille dans la forêt, un feu
parcimonieux, jetait une clarté rougeâtre qui rendait encore plus
triste le jour blafard.
Dans leurs châssis vermoulus, les vitres tremblaient, laissant passer
le vent. Deux carreaux cassés étaient masqués par des haillons.
Cet antre, dont on ne saurait peindre la couleur sombre et la misère
sordide, était habité par Jacques Bordier, sa femme et ses cinq
enfants, cinq filles, dont l'aînée n'avait pas neuf ans.
L'enfance, si gracieuse avec ses joues roses, ses rires naïfs et ses
yeux candides, qui laissent voir l'âme à fleur du regard, se
présentait là repoussante, presque hideuse. Ces enfants, c'étaient
des animaux humains grouillant dans l'immondice. Et cependant de ces
visages barbouillés et comme hébétés il jaillissait parfois des
éclairs d'intelligence; on devinait, sous cette couche de malpropreté,
des formes qui peut-être eussent été exquises, si déjà la
souffrance ne les eût flétries.
Jacques Bordier, accoudé sur une table, était pensif. Sa figure
énergique, presque sauvage, exprimait à la fois l'amertume et
l'abattement.
Une bouteille était devant lui. Fréquemment il emplissait son verre et
buvait une gorgée de genièvre.
Sa femme, étendue sur un misérable grabat, de temps à autre faisait
retentir la cabane de cris déchirants.
Une voisine, remplissant les fonctions de garde, rôdait dans cet
intérieur lugubre, attisait le feu, secourait la malade.
Un des enfants dit tout à coup:
«J'ai faim.»
Et les autres répétèrent:
«J'ai faim».
La vieille ouvrit un bahut, en tira un morceau de pain noir qu'elle
partagea entre les cinq enfants.
La petite Marie, qui était l'aînée, voyant les portions si minces,
refusa la sienne pour la distribuer aux autres.
Elle alla s'asseoir devant le feu, qu'elle contempla tristement, et à
la dérobée elle jetait un regard avide sur ses sœurs qui mangeaient.
Jacques Bordier se détourna pour ne pas voir.
La voisine, ayant examiné la malade, dit à Marie:
«Dépêche-toi, ma fille, de coucher les enfants.»
Il n'y avait qu'un lit pour les cinq petites. C'était un cadre de bois
qui contenait une paillasse recouverte de guenilles.
Marie plaça les trois plus grandes au pied, coucha la plus jeune à la
tête et s'étendit à côté d'elle.
Bientôt les enfants s'endormirent, excepté Marie, qui, chaque fois que
sa mère faisait entendre un nouveau cri de douleur, soulevait sa tête,
effrayée et curieuse, et, les yeux pleins de larmes, regardait.
«Si c'est encore une fille, dit Jacques d'une voix sourde, dès demain
je pars.
--Vous ne ferez pas cela, répondit la mère Michu. Le bon Dieu ne vous
abandonnera pas.»
Jacques hocha la tête.
«Le bon Dieu!
--J'ai fait prévenir hier Mlle Borel de votre malheureuse position.
Elle vous viendra en aide; car ce sont de braves gens, ces Borel.
--Si j'allais à la messe, à la bonne heure; mais Mme Borel est dure
pour ceux qui ne fréquentent pas l'Église. Moi, faire des momeries,
jamais!
--Mme Borel, je ne dis pas; mais sa belle-sœur, Mlle Bathilde, n'est
guère dévote; c'est à elle que j'ai fait parler. Elle viendra, vous
verrez.
--Ah! c'est toujours l'aumône, l'humiliation.... J'ai du courage
cependant, et deux bras pour travailler. Mais voilà vingt jours que la
neige nous ôte le pain! Et cinq filles à nourrir! Si cela continue, il
faudra bien faire comme les autres, partir et aller mendier.
Mendier[1]!!!»
Il se cacha la tête dans les mains.
La malade écoutait, le regard fixe. La souffrance physique et l'excès
du désespoir semblaient avoir pétrifié son visage dont les lignes,
dans cette immobilité, revêtaient une distinction peu commune.
Cependant la douleur grandissait. On l'entendait aux vibrations de plus
en plus stridentes de la voix.
Enfin un cri suprême annonça la fin de la crise.
Un enfant était né.
«Eh bien! demanda Jacques en se soulevant avec anxiété.
--C'est une fille, répondit à demi-voix la voisine.
--Encore une fille!»
Et il se laissa retomber avec accablement. Puis, l'instant d'après, il
se redressa, la colère au visage. Il saisit la bouteille, la brandit
avec menace, comme s'il voulait la lancer au nouveau-né, et la brisa
contre terre en proférant une horrible malédiction.
Après avoir maudit l'enfant, il invectiva la mère.
La pauvre femme sanglotait.
L'enfant criait de froid; car rien n'était préparé pour la recevoir.
Marie se souleva et tendit les bras.
«Donnez-la-moi, mère Michu, je la réchaufferai.»
En cet instant entra Mlle Borel, accompagnée d'un domestique qui
portait un paquet.
Mlle Borel pouvait avoir vingt ans. Bien qu'elle fût petite, ses traits
étaient grands, nobles et sérieux. L'œil, profond et ferme, au
premier abord semblait un peu sévère; mais cette sévérité était
tempérée par l'aménité du sourire et la douceur de la voix.
À son arrivée, Jacques Bordier releva la tête. Des larmes brillaient
dans son regard farouche.
D'un coup d'œil, Mlle Borel vit ces larmes et toute cette misère. Elle
se sentit navrée, mais elle réprima vite la compassion qui se peignit
sur son visage. Elle savait que la pitié blesse les âmes fières. Elle
pensait que ce n'est pas seulement la misère qui dégrade, mais que
c'est plutôt l'aumône qui place le pauvre dans une humiliante
infériorité. Or, la pitié, n'est-ce point l'aumône du cœur?
«J'ai appris, dit-elle, que Françoise devait accoucher plus tôt
qu'elle ne l'avait pensé, et j'apporte du linge pour le nouveau-né,
une couverture et du vin pour la malade.
--Ah! mademoiselle, que vous êtes bonne!» soupira Françoise.
Jacques essuyait ses larmes à la dérobée, et son visage trahissait
l'embarras.
«Voyez, mademoiselle, dit la mère Michu, qui venait d'envelopper
l'enfant dans des langes propres, la belle petite fille! Et Jacques qui
se désespère!
--Combien donc avez-vous d'enfants? demanda Mlle Borel en se tournant
vers Bordier.
--Je n'ai pas d'enfants, je n'ai que des filles.»
Mlle Borel ne releva point cette singulière réponse, qui ne parut pas
même la surprendre.
Le paysan, en effet, ne considère que la force. Comme il n'a d'autre
richesse que ses bras, la naissance d'un garçon qui pourra l'aider dans
ses travaux, c'est dans l'avenir une augmentation de bien-être; mais la
naissance d'une fille, c'est plutôt, en perspective, un accroissement
de pauvreté.
«J'ai maintenant six filles, reprit-il avec un rire sardonique. Six
filles! Et cette baraque est toute ma fortune. On pioche, n'est-ce pas,
comme des galériens tout le long du jour: les galériens, eux, sont
nourris; pour nous, il n'y a pas toujours du pain noir sur la planche.
Jamais de vin, ni de pitance; à peine buvons-nous de mauvaise
genevrette[2]. Nous couchons sur la paille comme des animaux; pour
vêtements, nous avons des guenilles. Mais encore j'ai beau suer à la
peine, je ne puis gagner pour sept, pour huit maintenant. D'ailleurs il
faut trouver de l'ouvrage. Si la neige, la pluie, la glace, la maladie
suspendent la besogne, que devenir? Ah! le malheur s'acharne après moi.
Un garçon serait venu, ça m'eût donné du courage. Je me serais dit:
«Eh bien! si tu le nourris maintenant, plus tard il te nourrira.» Mais
des filles, que voulez-vous que j'en fasse? Les envoyer à Lyon ou à
Saint-Étienne? Ah! on sait ce qu'elles deviennent là-bas.... La honte,
quoi! ou la misère, et plus souvent encore toutes les deux à la fois.
Ça, c'est l'avenir. Pour le moment, si ce temps-là se prolonge, il
faudra que je parte avec mon aînée, une besace sur le dos. Moi,
Jacques le terrassier, qui ai toujours gagné mon pain et porté la
tête haute, j'irais frapper à toutes les portes, essuyer les
rebuffades et le mépris, et peut-être m'entendre traiter de paresseux!
Est-ce bien possible? Il le faut, pourtant. Les petites ont mangé ce
soir le dernier morceau de pain. Ah! tous les riches ne vous ressemblent
pas, mademoiselle! Vous me croyez, vous, parce que vous avez bon cœur;
mais combien penseront que je les trompe pour avoir quelques sous!»
Mlle Borel écoutait Jacques avec une émotion grave et contenue.
«Mon ami, dit-elle simplement, voulez-vous me confier votre dernière
fille? je l'adopterai. Je ne yeux point vous faire l'aumône. Venez
demain à la maison, je vous donnerai du travail.
--Oh! merci, mademoiselle! s'écria Françoise en pleurant.
--Vous ne me devez aucune reconnaissance, repartit la jeune fille. J'ai
un travail très-pressant à faire exécuter dans la serre, et Jacques
m'obligera au contraire de vouloir bien s'en charger.
--J'irai demain, mademoiselle, dit le terrassier, si ému que sa voix
tremblait.
--Eh bien! me donnez-vous la petite?
--Dès qu'elle pourra marcher,» répondit la mère. Mlle Borel prit
l'enfant, la regarda longtemps, et, à mesure qu'elle la regardait, son
visage aux lignes si graves s'attendrissait. Il avait un rayonnement qui
ressemblait à la joie maternelle.
«Ma chère petite Madeleine, dit-elle, que tu seras belle!»
Elle la baisa pieusement et sortit.
[Note 1: D'après M. de Watteville, il est des localités dans la partie
montagneuse de l'Ardèche dont presque tous les habitants quittent leur
domicile pendant l'hiver pour se livrer à la mendicité, soit dans les
communes de ce département, soit dans celles du Dauphiné, où la
température est moins rigoureuse.]
[Note 2: Boisson qu'on fait dans les montagnes avec le genièvre.]