* * * * *
Le comte de R... était fils d'un cabaretier de _Bagnols_, en Languedoc;
on l'a souvent attaqué sur sa naissance et son comté, et il n'a jamais
répondu. Un jour qu'il avait reçu une épigramme extrêmement mordante, il
dit au foyer de l'Opéra qu'il rouerait de coups l'auteur de ce brûlot.
Mlle Arnould dit tout bas à quelqu'un: «_Appaisez donc R...., et
recommandez-lui de faire comme son père, qui mettait de l'eau dans son
vin._»
Le 16 juillet 1784 le roi de Suède étant à l'Opéra avec la reine Sa
Majesté voulut faire voir à cet illustre étranger les talens du jeune
Vestris[87], qu'il n'avait point encore vu, parce que ce danseur
arrivait de Londres. Elle lui fit dire de danser; il répond qu'il ne le
peut pas, qu'il a mal au pied. Comme la reine savait que ce n'était
qu'un prétexte, elle lui envoie un second message par lequel elle _l'en
prie_. Sa prière n'eut pas plus d'effet que son ordre. Le lendemain il
fut conduit à l'hôtel de la Force. Le père Vestris ayant appris
l'insolence de son fils, lui témoigna son indignation. _Comment_, lui
dit-il, _la reine de France fait son devoir, elle te prie de danser, et
tu ne fais pas le tien! je t'ôterai mon nom_. Ce propos singulier, mais
digne du personnage, surprit beaucoup moins que l'action du fils. Sophie
dit à ce sujet: «_Ces gens-là prouvent bien qu'ils ont l'esprit aux
talons._»
[87] En 1779 ce petit mutin n'ayant absolument pas voulu doubler son
père dans un des derniers ballets d'_Armide_, reçut l'ordre de se rendre
au Fort-l'Evêque. Rien de plus pathétique que les adieux du père et du
fils: _Allez_, lui dit le _diou_ de la danse, _allez, mon fils; voilà le
plus beau jour de votre vie_. _Prenez mon carrosse et demandez
l'appartement de mon ami le roi de Pologne; je paierai tout._
* * * * *
Beaumarchais voulant accroître la vogue dont il jouissait, proposa une
institution patriotique en faveur des pauvres mères nourrices dont il se
déclarait le chef. La lettre contenant ses idées à ce sujet fut insérée
dans le Journal de Paris, mais ne produisit point l'enthousiasme dont
il s'était flatté. Pour exciter l'émulation des personnes généreuses, il
annonça quelques jours après que la cinquantième représentation de son
_Figaro_ serait donnée au profit des pauvres mères. Au jour marqué il se
trouva à la cinquantième représentation du _Mariage de Figaro_
presqu'autant de monde qu'à la première. «_Voyez_, dit Sophie, _comme
cet auteur sait allier le bien et le mal; il donne du lait à l'enfance
et du poison à la jeunesse_.»
* * * * *
On attendait à Paris en 1786 un prince indien qui voyageait, disait-on,
avec un quarteron de femmes.--Que dira M. l'archevêque, observa
quelqu'un, souffrira-t-il un tel scandale? Les moeurs seront blessées si
l'on permet que cet étranger conserve son sérail; et puis, il faut
qu'il se fasse chrétien.--_Oh mon Dieu!_ dit Mlle Arnould, _il n'a
qu'à embrasser notre religion, on lui passera toutes les filles de
l'Opéra_.
* * * * *
On peut regarder la fameuse affaire du collier comme le premier acte de
la révolution française. Le cardinal de Rohan fut un des acteurs
malheureux de cette singulière pièce qu'on regardait alors comme un
Conte des mille et une Nuits. Sophie dit après avoir lu le mémoire de
cet illustre accusé: «_Le cardinal n'est pas franc du COLLIER._»
* * * * *
Mlle Olivier était la maîtresse de Dazincourt lorsqu'elle mourut en
couche âgée de vingt-trois ans. Ce ne sont pas seulement les charmes de
sa figure qui l'ont fait regretter, c'est l'égalité de son caractère,
la douceur de ses moeurs, sa gaieté franche et spirituelle: on se
rappelle avec quel succès elle a établi le rôle de _Chérubin_ dans la
_Folle Journée_, et comme elle imitait la tendre Gaussin dans celui
d'_Eléonore_ de l'_Ecole des Mères_. Mlle Arnould disait en citant
cette jeune actrice, qui n'était point vénale, n'écoutait que son coeur
et restait fidèle à l'objet de son choix: «_C'est une personne charmante
qui vit le plus honnêtement possible hors du mariage et du célibat._»
* * * * *
Un jeune homme vivement épris d'une actrice, pressé par ses parens de
quitter Paris, et ne voulant ni s'éloigner de sa maîtresse ni désobéir à
son père, s'avisa d'un expédient singulier; il prit un pistolet et se
perça le bras; cette blessure le retint nécessairement à Paris.--Voilà,
dit une femme, ce qui s'appelle bien aimer!--_Oui_, reprit Sophie,
«_c'est aimer à la folie, et alors on mérite les petites-maisons_.»
* * * * *
Beaumarchais offrit un composé de singularités, même dans un siècle où
tant de choses ont été singulières; il parvint à une très grande fortune
sans posséder aucune place; il fit de grandes entreprises de commerce en
vivant en homme du monde; il eut au théâtre des succès sans exemple avec
des ouvrages du second ordre; il obtint la plus grande célébrité par des
procès qui avec tout autre que lui seraient demeurés aussi obscurs
qu'ils étaient ridicules; enfin cet homme original a réussi dans
presque tout ce qu'il a entrepris. Un bonheur aussi constant a fait dire
à Mlle Arnould: «_Beaumarchais sera pendu; mais la corde
cassera[88]._»
[88] En 1774 Caron de Beaumarchais ayant perdu un procès porté au
parlement Maupeou, on adressa à ses juges le quatrain suivant:
O vous, qui lancez le tonnerre,
Quand vous descendrez chez Pluton,
Prenez votre chemin par terre;
Vous seriez mal menés dans la barque à _Caron_.
* * * * *
On sait que R. avait usurpé le titre de _comte_ comme Pezai celui de
_marquis_. Ce littérateur ayant lancé une épigramme contre Mlle
Arnould, elle se trouva quelque temps après dans un cercle où après
avoir vanté l'esprit de R. on parla de sa maison, qu'un savant
généalogiste, M. de Varoquier de Méricourt de Lamotte de Combles,
prétendait originaire d'Italie. «_Bah!_ dit-elle, _c'est un COMTE pour
rire que l'on nous fait là_.»
* * * * *
Pendant le cours d'une discussion politique où l'on s'épuisait devant
elle en projets sur le bien, sur le bonheur public, grands mots qui
revenaient sans cesse à la bouche des interlocuteurs, survient M. L.,
amateur passionné des arts. «_Que vous arrivez à propos_, lui dit-elle;
_on agite ici la question du beau idéal; je compte sur votre avis_.»
* * * * *
Elle était à l'assemblée nationale le jour qu'on arrêta la vente des
biens ecclésiastiques. Ce décret excita, comme cela se devait, des
réclamations bruyantes; chaque membre du clergé se levait et changeait
de place à chaque instant. Mlle Arnould, impatientée de ce brouhaha,
dit à quelques abbés: «_Messieurs, on veut vous raser; mais si vous
remuez tant vous vous ferez couper._»
* * * * *
Une femme galante dissertant sur la politique, disait que la
constitution anglaise était celle qui lui plaisait le plus. «_C'est sans
doute_, répartit Sophie, _à cause de l'_habeas corpus.»
* * * * *
Lorsqu'on proposa dans l'assemblée constituante de charger les
magistrats civils de quelques fonctions religieuses exercées par les
prêtres, elle dit: «_Je ne serais pas fâchée que l'on supprimât le
baptême; du moins tout ne se ferait pas par compère et par commère._»
On lisait devant elle un ouvrage sur la révolution, lequel ne paraissait
pas lui inspirer beaucoup d'intérêt. Son lecteur qui s'apercevait que le
sommeil la gagnait, crut à propos d'élever la voix. Il en était à un
passage à peu près ainsi conçu: _Toute la France n'était alors qu'une
vaste Bastille._ «_Oh! cela est bien vrai_, dit-elle aussitôt en
l'interrompant et feignant de revenir d'une sorte d'assoupissement,
_cela est bien vrai, un vaste jeu de quilles_.»
* * * * *
Mlle Saint-Huberti, en paraissant à l'Opéra, causa une révolution
dans l'art du chant: on n'avait point encore vu d'exemple d'une
déclamation aussi noble et d'une sensibilité aussi touchante; elle
quitta le théâtre jeune encore, et après avoir été la maîtresse du
marquis de Louvois et de plusieurs autres, elle devint l'épouse du comte
d'Entraigues, membre de l'assemblée constituante; ce qui fit dire à
Mlle Arnould que ce représentant «_avait changé le frontispice d'un
livre qui avait eu beaucoup de vogue_.»
* * * * *
Il fut ordonné en 1793 que chaque individu affichât sur sa porte son
nom, son âge et sa profession. Sophie Arnould subit la loi commune, mais
elle ne mit que quarante-trois ans, quoiqu'elle eût deux lustres de
plus.--Je crois que vous trichez, lui dit un de ses amis, car tout le
monde vous donne cinquante ans.--_Il se peut qu'on me les donne_,
reprit-elle, _mais je ne les prends pas_.
* * * * *
Alexandrine Arnould faisant mauvais ménage avec M. A. M., le quitta et
vint demeurer chez sa mère à Luzarches; elle y fit connaissance d'un
nommé la N***, fils du maître de poste de l'endroit, et trouvant sans
doute dans cet amant les qualités qu'elle désirait dans un mari, elle
divorça pour l'épouser. Sophie blâma beaucoup l'inconduite de sa fille,
et répondit à quelqu'un qui voulait l'excuser: «_Une telle union me
paraît un scandale; le divorce n'est que le sacrement de
l'adultère._»[89]
[89] M. Bourgueil a fait sur ce trait le quatrain suivant:
L'autre soir du divorce on causait entre amis;
Chacun de cette loi parlait à sa manière.
Cette loi, dit Chloé, moi je la définis
Le sacrement de l'adultère.
Un poëte disait qu'il était fort difficile d'improviser en français,
parce que cette langue a beaucoup de mots qui n'ont point leurs
semblables pour la rime. Tel est le mot _peuple_, par exemple. «_Ah!_
reprit-elle, _je savais bien que le peuple n'a ni rime ni raison_.»
* * * * *
Elle s'informait de la santé d'un riche fournisseur de sa
connaissance.--Il est allé prendre les eaux de Barrège,
répondit-on.--_Je le reconnais bien là_, dit-elle; _il faut toujours
qu'il prenne quelque chose_.
* * * * *
La disette était si grande en 1795, que le peuple de Paris fut réduit à
de faibles rations de pain. On chantait alors dans tous les spectacles
_le Réveil du Peuple_. Un jour qu'à l'Opéra on demandait à grands cris
_le Réveil du Peuple_, elle dit tout bas à un de ses amis qui criait
comme les autres: «_Ne l'éveillez pas; qui dort dîne._»
* * * * *
On parlait devant elle d'un particulier qui à une époque assez
rapprochée avait donné dans tous les excès des niveleurs, et fini par
amasser une fortune considérable; ce qui fit dire à l'un des assistans
avec l'accent de l'indignation:--_Est-il permis, grands dieux! qu'un tel
homme prospère._--Sophie répartit aussitôt par cet autre vers:
Le bonheur des méchans comme un torrent s'écoule!
* * * * *
Un député ayant prononcé, au conseil des cinq-cents, un discours en
faveur des enfans nés hors du mariage, quelqu'un marqua son étonnement
de voir les bâtards aussi bien traités que les enfans légitimes.
«_C'est cependant assez naturel_, reprit-elle, _car maintenant rien
n'est plus légitime que tout ce qui ne l'est pas du tout_.»
* * * * *
M. B. était fataliste par système. Il avait envie de se marier, et il
prétendait posséder l'art de rendre une femme fidèle. Un jour qu'il
faisait confidence de son secret à Mlle Arnould, il ajouta:--Je suis
sûr de n'être jamais cocu.--_Ce que vous dites est fort bon_,
reprit-elle, _mais la destinée_!
* * * * *
Un nouveau parvenu était au spectacle près de M. R., son ancien ami,
qu'il feignait de ne pas apercevoir. M. R., citant cette rencontre à
Mlle Arnould, dit en gémissant:--Quel changement! il n'a pas eu l'air
de me reconnaître.--_Je le crois bien_, répartit-elle, _il ne se
reconnaît pas lui-même_.
* * * * *
Une ancienne actrice de l'Opéra voulant réclamer sa pension d'émérite,
fit une pétition qu'elle comptait présenter au ministre de l'intérieur:
elle consulta Mlle Arnould sur le style de cette pièce, qui
commençait ainsi: _Monseigneur, je chantais autrefois..._--Sophie
l'interrompt en disant: «_Cela ne vaut rien; si vous dites que VOUS
CHANTIEZ AUTREFOIS, on vous répondra: HÉ BIEN! DANSEZ MAINTENANT._»
* * * * *
Elle dissertait avec un membre de l'Institut sur le nouveau système des
poids et mesures; elle en approuvait l'uniformité, mais elle en blâmait
les dénominations. «_On aura beau faire_, disait-elle, _les hommes
auront toujours deux poids et deux mesures_.» Puis, prenant son ton
plaisant, elle ajouta: «_Cette nomenclature scientifique ne pourra
jamais se loger dans la tête des femmes: elles aimeront bien le
CENTIMÈTRE, mais comment leur parler de STÈRE._» (de s' taire.)
* * * * *
Elle se lia dans le cours de la révolution avec l'abbé Lemonnier, ancien
chapelain de la Sainte-Chapelle de Paris; il était vraiment curieux
d'entendre converser cette femme spirituelle avec cet ingénieux
fabuliste; tous deux semblaient rajeunir par les grâces de l'esprit;
leur conversation était une joûte continuelle de bons mots et de
saillies piquantes. Elle disait que «_de tous les gens A FABLES_
(affables) _qu'elle avait connus, l'abbé Lemonnier était le plus
aimable_.»
Quoiqu'elle eût vécu dans sa jeunesse au milieu des plus brillans élèves
de Terpsichore, elle n'eut jamais aucun goût pour la danse. «_A quoi
sert_, disait-elle, _de savoir danser si ce talent multiplie les FAUX
PAS_?» Elle était souvent entourée de poëtes, la poésie lui offrait même
des charmes, et jamais elle n'a pu composer un seul vers. Elle disait
plaisamment à ce sujet: «_Si dans ma vie j'ai fait quelques vers, il ne
me sont pas sortis de la tête._»
* * * * *
Pendant longtemps Sophie vit naître autour d'elle tous les agrémens que
procure l'opulence: l'indépendance était à ses yeux le premier des
biens; et elle refusa plusieurs partis qui eussent pu séduire son
ambition si elle n'eût mis les plaisirs du coeur au-dessus des calculs
de l'intérêt[90]. Son âme voluptueuse considérait _l'amour comme le plus
agréable épisode du roman de la vie, et l'hymen comme l'éteignoir de
l'amour_.
[90] M. Bertin, trésorier des parties casuelles, avait voulu l'épouser;
mais elle refusa sa main par attachement pour le comte de L.
* * * * *
Elle conserva dans ses dernières années tout le feu de ses beaux yeux,
au point qu'on pouvait y lire toute son histoire; et malgré une maladie
cruelle qui la faisait beaucoup souffrir, son esprit montra toujours le
même enjouement. On la félicitait de posséder encore cet heureux don de
la nature. «_Hélas!_ dit-elle, _tout passe avec l'âge, une vieille femme
n'est plus qu'une VIELLE organisée_.»
Le 22 octobre 1802, peu d'heures avant de mourir, elle disait au curé de
Saint-Germain-l'Auxerrois qui lui avait administré tous les sacremens:
«_Je suis comme Madeleine, beaucoup de péchés me seront remis, parce que
j'ai beaucoup aimé._»
* * * * *
Sophie Arnould joignit aux talens qu'elle déploya sur la scène ce que
l'étude ne donne pas, cet esprit vif et brillant qui s'échappe comme par
éclairs, et qui dans ses saillies porte le caractère de la réflexion.
Cette femme rare fut vivement regrettée de tous ceux qui l'avaient
connue, des mélomanes pour ses talens, des gens d'esprit pour sa
conversation, et de ses amis pour son bon coeur. L'un de ces derniers
composa pour elle les vers suivans:
La plus charmante des actrices
Doit résider au séjour des élus.
La rigide vertu lui reprocha des vices;
Mais le vice admira ses aimables vertus.
L'esprit, les talens et les grâces
Brillaient chez elle tour à tour,
Et les beaux-arts, en composant sa cour
De la vieillesse écartaient les disgrâces.
O vous! nymphes de l'Opéra,
Dont l'amour embellit la vie,
Pour modèle prenez Sophie,
Et chacun vous adorera.
* * * * *
On a remarqué que les trois plus grandes actrices du dix-huitième
siècle, Clairon, Dumesnil et Arnould ont fini en 1802 leur brillante
carrière; de même que les trois plus célèbres acteurs de leur temps,
Eckhof en Allemagne, Garrick en Angleterre, et Lekain en France, sont
morts dans la même année en 1778.