CHAPITRE VI

Le prince Castel-Forte quitta Rome pour venir s'établir à Florence près

de Corinne; elle fut très-reconnaissante de cette preuve d'amitié; mais

elle était un peu honteuse de ne pouvoir plus répandre dans la

conversation le charme qu'elle y mettait autrefois. Elle était distraite

et silencieuse; le dépérissement de sa santé lui ôtait la force

nécessaire pour triompher, même pour un moment, des sentiments qui

l'occupaient. Elle avait encore en parlant l'intérêt qu'inspire la

bienveillance; mais le désir de plaire ne l'animait plus. Quand l'amour

est malheureux, il refroidit toutes les autres affections, on ne peut

s'expliquer à soi-même ce qui se passe dans l'âme; mais autant l'on

avait gagné par le bonheur, autant l'on perd par la peine. Le surcroît

de vie que donne un sentiment qui fait jouir de la nature entière se

reporte sur tous les rapports de la vie et de la société; mais

l'existence est si appauvrie quand cet immense espoir est détruit, qu'on

devient incapable d'aucun mouvement spontané. C'est pour cela même que

tant de devoirs commandent aux femmes, et surtout aux hommes, de

respecter et de craindre l'amour qu'ils inspirent, car cette passion

peut dévaster à jamais l'esprit comme le coeur.

Le prince Castel-Forte essayait de parler à Corinne des objets qui

l'intéressaient autrefois; elle était quelquefois plusieurs minutes sans

lui répondre, parce qu'elle ne l'entendait pas dans le premier moment;

puis le son et l'idée lui parvenaient, et elle disait quelque chose qui

n'avait ni la couleur ni le mouvement que l'on admirait jadis dans sa

manière de parler, mais qui faisait aller la conversation quelques

instants, et lui permettait de retomber dans ses rêveries. Enfin elle

faisait encore un nouvel effort pour ne pas décourager la bonté du

prince Castel-Forte, et souvent elle prenait un mot pour l'autre, ou

disait le contraire de ce qu'elle venait de dire; alors elle souriait de

pitié sur elle-même, et demandait pardon à son ami de cette sorte de

folie dont elle avait la conscience.

Le prince Castel-Forte voulut se hasarder à lui parler d'Oswald, et il

semblait même que Corinne prît à cette conversation un âpre plaisir;

mais elle était dans un tel état de souffrance en sortant de cet

entretien, que son ami se crut absolument obligé de se l'interdire. Le

prince Castel-Forte avait une âme sensible; mais un homme, et surtout un

homme qui a été vivement occupé d'une femme, ne sait, quelque généreux

qu'il soit, comment la consoler du sentiment qu'elle éprouve pour un

autre. Un peu d'amour-propre en lui, et de timidité en elle, empêchent

que l'intimité de la confiance ne soit parfaite: d'ailleurs à quoi

servirait-elle? il n'y a de remède qu'aux chagrins qui se guériraient

d'eux-mêmes.

Corinne et le prince Castel-Forte se promenaient ensemble chaque jour

sur les bords de l'Arno. Il parcourait tous les sujets d'entretien avec

un aimable mélange d'intérêt et de ménagement; elle le remerciait en lui

serrant la main; quelquefois elle essayait de parler sur les objets qui

tiennent à l'âme: ses yeux se remplissaient de pleurs, et son émotion

lui faisait mal; sa pâleur et son tremblement étaient pénibles à voir,

et son ami cherchait bien vite à la détourner de ces idées. Une fois

elle se mit tout à coup à plaisanter avec sa grâce accoutumée; le prince

Castel-Forte la regarda avec surprise et joie, mais elle s'enfuit

aussitôt en fondant en larmes.

Elle revint à dîner, tendit la main à son ami en lui disant: «Pardon, je

voudrais être aimable pour vous récompenser de votre bonté, mais cela

m'est impossible; soyez assez généreux pour me supporter telle que je

suis.» Ce qui inquiétait vivement le prince Castel-Forte, c'était l'état

de santé de Corinne. Un danger prochain ne la menaçait pas encore; mais

il était impossible qu'elle vécût longtemps, si quelques circonstances

heureuses ne ranimaient pas ses forces. Dans ce temps, le prince

Castel-Forte reçut une lettre de lord Nelvil, et bien qu'elle ne

changeât rien à la situation, puisqu'il lui confirmait qu'il était

marié, il y avait dans cette lettre des paroles qui auraient ému

profondément Corinne. Le prince Castel-Forte réfléchissait des heures

entières pour concerter avec lui-même s'il devait ou non causer à son

amie, en lui montrant cette lettre, l'impression la plus vive, et il la

voyait si faible qu'il ne l'osait pas. Pendant qu'il délibérait encore,

il reçut une seconde lettre de lord Nelvil, également remplie de

sentiments qui auraient attendri Corinne, mais contenant la nouvelle de

son départ pour l'Amérique. Alors le prince Castel-Forte se décida tout

à fait à ne rien dire. Il eut peut-être tort; car une des plus amères

douleurs de Corinne, c'était que lord Nelvil ne lui écrivît point: elle

n'osait l'avouer à personne; mais bien qu'Oswald fût pour jamais séparé

d'elle, un souvenir, un regret de sa part, lui auraient été bien chers;

et ce qui lui paraissait le plus affreux, c'était ce silence absolu qui

ne lui donnait pas même l'occasion de prononcer ou d'entendre prononcer

son nom.

Une peine dont personne ne vous parle, une peine qui n'éprouve pas le

moindre changement, ni par les jours, ni par les années, et n'est

susceptible d'aucun événement, d'aucune vicissitude, fait encore plus de

mal que la diversité des impressions douloureuses. Le prince

Castel-Forte suivit la maxime commune, qui conseille de tout faire pour

amener l'oubli; mais il n'y a point d'oubli pour les personnes d'une

imagination forte, et il vaut mieux, avec elles, renouveler sans cesse

le même souvenir, fatiguer l'âme de pleurs enfin, que de l'obliger à se

concentrer en elle-même.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 146 / 167 题