Le prince Castel-Forte quitta Rome pour venir s'établir à Florence près
de Corinne; elle fut très-reconnaissante de cette preuve d'amitié; mais
elle était un peu honteuse de ne pouvoir plus répandre dans la
conversation le charme qu'elle y mettait autrefois. Elle était distraite
et silencieuse; le dépérissement de sa santé lui ôtait la force
nécessaire pour triompher, même pour un moment, des sentiments qui
l'occupaient. Elle avait encore en parlant l'intérêt qu'inspire la
bienveillance; mais le désir de plaire ne l'animait plus. Quand l'amour
est malheureux, il refroidit toutes les autres affections, on ne peut
s'expliquer à soi-même ce qui se passe dans l'âme; mais autant l'on
avait gagné par le bonheur, autant l'on perd par la peine. Le surcroît
de vie que donne un sentiment qui fait jouir de la nature entière se
reporte sur tous les rapports de la vie et de la société; mais
l'existence est si appauvrie quand cet immense espoir est détruit, qu'on
devient incapable d'aucun mouvement spontané. C'est pour cela même que
tant de devoirs commandent aux femmes, et surtout aux hommes, de
respecter et de craindre l'amour qu'ils inspirent, car cette passion
peut dévaster à jamais l'esprit comme le coeur.
Le prince Castel-Forte essayait de parler à Corinne des objets qui
l'intéressaient autrefois; elle était quelquefois plusieurs minutes sans
lui répondre, parce qu'elle ne l'entendait pas dans le premier moment;
puis le son et l'idée lui parvenaient, et elle disait quelque chose qui
n'avait ni la couleur ni le mouvement que l'on admirait jadis dans sa
manière de parler, mais qui faisait aller la conversation quelques
instants, et lui permettait de retomber dans ses rêveries. Enfin elle
faisait encore un nouvel effort pour ne pas décourager la bonté du
prince Castel-Forte, et souvent elle prenait un mot pour l'autre, ou
disait le contraire de ce qu'elle venait de dire; alors elle souriait de
pitié sur elle-même, et demandait pardon à son ami de cette sorte de
folie dont elle avait la conscience.
Le prince Castel-Forte voulut se hasarder à lui parler d'Oswald, et il
semblait même que Corinne prît à cette conversation un âpre plaisir;
mais elle était dans un tel état de souffrance en sortant de cet
entretien, que son ami se crut absolument obligé de se l'interdire. Le
prince Castel-Forte avait une âme sensible; mais un homme, et surtout un
homme qui a été vivement occupé d'une femme, ne sait, quelque généreux
qu'il soit, comment la consoler du sentiment qu'elle éprouve pour un
autre. Un peu d'amour-propre en lui, et de timidité en elle, empêchent
que l'intimité de la confiance ne soit parfaite: d'ailleurs à quoi
servirait-elle? il n'y a de remède qu'aux chagrins qui se guériraient
d'eux-mêmes.
Corinne et le prince Castel-Forte se promenaient ensemble chaque jour
sur les bords de l'Arno. Il parcourait tous les sujets d'entretien avec
un aimable mélange d'intérêt et de ménagement; elle le remerciait en lui
serrant la main; quelquefois elle essayait de parler sur les objets qui
tiennent à l'âme: ses yeux se remplissaient de pleurs, et son émotion
lui faisait mal; sa pâleur et son tremblement étaient pénibles à voir,
et son ami cherchait bien vite à la détourner de ces idées. Une fois
elle se mit tout à coup à plaisanter avec sa grâce accoutumée; le prince
Castel-Forte la regarda avec surprise et joie, mais elle s'enfuit
aussitôt en fondant en larmes.
Elle revint à dîner, tendit la main à son ami en lui disant: «Pardon, je
voudrais être aimable pour vous récompenser de votre bonté, mais cela
m'est impossible; soyez assez généreux pour me supporter telle que je
suis.» Ce qui inquiétait vivement le prince Castel-Forte, c'était l'état
de santé de Corinne. Un danger prochain ne la menaçait pas encore; mais
il était impossible qu'elle vécût longtemps, si quelques circonstances
heureuses ne ranimaient pas ses forces. Dans ce temps, le prince
Castel-Forte reçut une lettre de lord Nelvil, et bien qu'elle ne
changeât rien à la situation, puisqu'il lui confirmait qu'il était
marié, il y avait dans cette lettre des paroles qui auraient ému
profondément Corinne. Le prince Castel-Forte réfléchissait des heures
entières pour concerter avec lui-même s'il devait ou non causer à son
amie, en lui montrant cette lettre, l'impression la plus vive, et il la
voyait si faible qu'il ne l'osait pas. Pendant qu'il délibérait encore,
il reçut une seconde lettre de lord Nelvil, également remplie de
sentiments qui auraient attendri Corinne, mais contenant la nouvelle de
son départ pour l'Amérique. Alors le prince Castel-Forte se décida tout
à fait à ne rien dire. Il eut peut-être tort; car une des plus amères
douleurs de Corinne, c'était que lord Nelvil ne lui écrivît point: elle
n'osait l'avouer à personne; mais bien qu'Oswald fût pour jamais séparé
d'elle, un souvenir, un regret de sa part, lui auraient été bien chers;
et ce qui lui paraissait le plus affreux, c'était ce silence absolu qui
ne lui donnait pas même l'occasion de prononcer ou d'entendre prononcer
son nom.
Une peine dont personne ne vous parle, une peine qui n'éprouve pas le
moindre changement, ni par les jours, ni par les années, et n'est
susceptible d'aucun événement, d'aucune vicissitude, fait encore plus de
mal que la diversité des impressions douloureuses. Le prince
Castel-Forte suivit la maxime commune, qui conseille de tout faire pour
amener l'oubli; mais il n'y a point d'oubli pour les personnes d'une
imagination forte, et il vaut mieux, avec elles, renouveler sans cesse
le même souvenir, fatiguer l'âme de pleurs enfin, que de l'obliger à se
concentrer en elle-même.