Quand Oswald eut lu la lettre de son père, remise par M. Dickson, il fut
longtemps le plus malheureux et le plus irrésolu de tous les hommes.
Déchirer le coeur de Corinne, ou manquer à la mémoire de son père,
c'était une alternative si cruelle, qu'il invoqua mille fois la mort
pour y échapper; enfin il fit encore ce qu'il avait fait tant de fois,
il recula l'instant de la décision, et se dit qu'il irait en Italie pour
rendre Corinne elle-même juge de ses tourments et du parti qu'il devait
prendre. Il croyait que son devoir l'obligeait à ne pas épouser Corinne;
il était libre de ne jamais s'unir à Lucile: mais de quelle manière
pouvait-il passer sa vie avec son amie? Fallait-il lui sacrifier son
pays, ou l'entraîner en Angleterre, sans égard pour sa réputation ni
pour son sort? Dans cette perplexité douloureuse, il serait parti pour
Venise, si, de mois en mois, on n'avait pas répandu le bruit que son
régiment allait être embarqué; il serait parti pour apprendre à Corinne
ce qu'il ne pouvait encore se résoudre à lui écrire.
Cependant le ton de ses lettres fut nécessairement altéré. Il ne voulait
pas écrire ce qui se passait dans son âme; mais il ne pouvait plus
s'exprimer avec le même abandon. Il avait résolu de cacher à Corinne les
obstacles qu'il rencontrait dans le projet de la faire reconnaître,
parce qu'il espérait y réussir encore avec le temps, et ne voulait pas
l'aigrir inutilement contre sa belle-mère. Divers genres de réticences
rendaient ses lettres plus courtes; il les remplissait de sujets
étrangers, il ne disait rien sur ses projets futurs; enfin, une autre
que Corinne eût été certaine de ce qui se passait dans le coeur
d'Oswald; mais un sentiment passionné rend à la fois plus pénétrante et
plus crédule. Il semble que, dans cet état, on ne puisse rien voir que
d'une manière surnaturelle. On découvre ce qui est caché, et l'on se
fait illusion sur ce qui est clair: car l'on est révolté de l'idée que
l'on souffre à ce point, sans que rien d'extraordinaire en soit la
cause, et qu'un tel désespoir est produit par des circonstances
très-simples.
Oswald était très-malheureux, et de sa situation personnelle, et de la
peine qu'il devait causer à celle qu'il aimait; et ses lettres
exprimaient de l'irritation, sans en dire la cause. Il reprochait à
Corinne, par une bizarrerie singulière, la douleur qu'il éprouvait,
comme si elle n'eût pas été mille fois plus à plaindre que lui; enfin,
il bouleversait entièrement l'âme de son amie. Elle n'était plus
maîtresse d'elle-même; son esprit se troublait, ses nuits étaient
remplies par les images les plus funestes; le jour elles ne se
dissipaient pas, et l'infortunée Corinne ne pouvait croire que cet
Oswald, qui écrivait des lettres si dures, si agitées, si amères, fût
celui qu'elle avait connu si généreux et si tendre: elle ressentait un
désir irrésistible de le revoir encore et de lui parler. «Que je
l'entende! s'écria-t-elle; qu'il me dise que c'est lui qui peut déchirer
ainsi sans pitié celle dont la moindre peine affligeait jadis si
vivement son coeur; qu'il me le dise, et je me soumettrai à la destinée.
Mais une puissance infernale inspire sans doute un tel langage. Ce n'est
pas Oswald; non, ce n'est pas Oswald qui m'écrit. On m'a calomniée près
de lui; enfin, il y a quelque perfidie quand il y a tant de malheur.»
Un jour, Corinne prit la résolution d'aller en Écosse, si toutefois l'on
peut appeler une résolution la douleur impétueuse qui force à changer de
situation à tout prix; elle n'osait écrire à personne qu'elle partait;
elle n'avait pu se déterminer à le dire même à Thérésine, et elle se
flattait toujours d'obtenir de sa propre raison de rester. Seulement
elle soulageait son imagination par le projet d'un voyage, par une
pensée différente de celle de la veille, par un peu d'avenir mis à la
place des regrets. Elle était incapable d'aucune occupation. La lecture
lui était devenue impossible, la musique ne lui causait qu'un
tressaillement douloureux, et le spectacle de la nature, qui porte à la
rêverie, redoublait encore sa peine. Cette personne si vive passait les
jours entiers immobile, ou du moins sans aucun mouvement extérieur; les
tourments de son âme ne se trahissaient plus que par sa mortelle pâleur.
Elle regardait sa montre à chaque instant, espérant qu'une heure était
passée, et ne sachant pas cependant pourquoi elle désirait que l'heure
changeât de nom, puisqu'elle n'amenait rien de nouveau qu'une nuit sans
sommeil, suivie d'un jour plus douloureux encore.
Un soir qu'elle se croyait prête à partir, une femme fit demander à la
voir: elle la reçut, parce qu'on lui dit que cette femme paraissait le
désirer vivement. Elle vit entrer dans sa chambre une personne
entièrement contrefaite, le visage défiguré par une affreuse maladie,
vêtue de noir et couverte d'un voile, pour dérober, s'il était possible,
sa vue à ceux dont elle approchait. Cette femme, ainsi maltraitée par la
nature, se chargeait de la collecte des aumônes. Elle demanda noblement,
avec une sécurité touchante, des secours pour les pauvres; Corinne lui
donna beaucoup d'argent, en lui faisant promettre seulement de prier
pour elle. La pauvre femme, qui s'était résignée à son sort, regardait
avec étonnement cette belle personne si pleine de force et de vie,
riche, jeune, admirée, et qui semblait cependant accablée par le
malheur. «Mon Dieu, madame, lui dit-elle, je voudrais bien que vous
fussiez aussi calme que moi.» Quel mot adressé par une femme dans cet
état à la plus brillante personne d'Italie, qui succombait au désespoir!
Ah! la puissance d'aimer est trop grande, elle l'est trop dans les âmes
ardentes. Qu'elles sont heureuses celles qui consacrent à Dieu seul ce
profond sentiment d'amour dont les habitants de la terre ne sont pas
dignes! Mais le temps n'en était pas encore venu pour Corinne; il lui
fallait encore des illusions, elle voulait encore du bonheur, elle
priait, mais elle n'était pas encore résignée. Ses rares talents, la
gloire qu'elle avait acquise, lui donnaient encore trop d'intérêt pour
elle-même. Ce n'est qu'en se détachant de tout dans ce monde qu'on peut
renoncer à ce qu'on aime; tous les autres sacrifices précèdent celui-là,
et la vie peut être depuis longtemps un désert sans que le feu qui l'a
dévastée soit éteint.
Enfin, au milieu des doutes et des combats qui renversaient et
renouvelaient sans cesse le plan de Corinne, elle reçut une lettre
d'Oswald, qui lui annonçait que son régiment devait s'embarquer dans six
semaines, et qu'il ne pouvait profiter de ce temps pour aller à Venise,
parce qu'un colonel qui s'éloignerait dans un pareil moment se perdrait
de réputation. Il ne restait à Corinne que le temps d'arriver en
Angleterre avant que lord Nelvil s'éloignât d'Europe, et peut-être pour
toujours. Cette crainte acheva de décider son départ. Il faut plaindre
Corinne, car elle n'ignorait pas tout ce qu'il y avait d'inconsidéré
dans sa démarche: elle se jugeait plus sévèrement que personne; mais
quelle femme aurait le droit de jeter _la première pierre_ à
l'infortunée qui ne justifie point sa faute, qui n'en espère aucune
jouissance, mais fuit d'un malheur à l'autre comme si des fantômes
effrayants la poursuivaient de toutes parts?
Voici les dernières lignes de sa lettre au prince Castel-Forte: «Adieu,
mon fidèle protecteur; adieu, mes amis de Rome, adieu, vous tous avec
qui j'ai passé des jours si doux et si faciles. C'en est fait, la
destinée m'a frappée; je sens en moi sa blessure mortelle: je me débats
encore; mais je succomberai. Il faut que je le revoie: croyez-moi, je ne
suis pas responsable de moi-même; il y a dans mon sein des orages que ma
volonté ne peut gouverner. Cependant j'approche du terme où tout finira
pour moi; ce qui se passe à présent est le dernier acte de mon histoire;
après, viendront la pénitence et la mort. Bizarre confusion du coeur
humain! Dans ce moment même où je me conduis comme une personne si
passionnée, j'aperçois cependant les ombres du déclin dans
l'éloignement, et je crois entendre une voix divine qui me dit:
«_Infortunée, encore ces jours d'agitation et d'amour, et je t'attends
dans le repos éternel._» O mon Dieu! accordez-moi la présence d'Oswald
encore une fois, une dernière fois. Le souvenir de ses traits s'est
comme obscurci par mon désespoir. Mais n'avait-il pas quelque chose de
divin dans le regard? ne semblait-il pas, quand il entrait, qu'un air
brillant et pur annonçait son approche? Mon ami, vous l'avez vu se
placer près de moi, m'entourer de ses soins, me protéger par le respect
qu'il inspirait pour son choix. Ah! comment exister sans lui? Pardonnez
mon ingratitude; dois-je reconnaître ainsi la constante et noble
affection que vous m'avez toujours témoignée? Mais je ne suis plus digne
de rien, et je passerais pour insensée, si je n'avais pas le triste don
d'observer moi-même ma folie. Adieu donc, adieu!»