CHAPITRE II

Quand Oswald eut lu la lettre de son père, remise par M. Dickson, il fut

longtemps le plus malheureux et le plus irrésolu de tous les hommes.

Déchirer le coeur de Corinne, ou manquer à la mémoire de son père,

c'était une alternative si cruelle, qu'il invoqua mille fois la mort

pour y échapper; enfin il fit encore ce qu'il avait fait tant de fois,

il recula l'instant de la décision, et se dit qu'il irait en Italie pour

rendre Corinne elle-même juge de ses tourments et du parti qu'il devait

prendre. Il croyait que son devoir l'obligeait à ne pas épouser Corinne;

il était libre de ne jamais s'unir à Lucile: mais de quelle manière

pouvait-il passer sa vie avec son amie? Fallait-il lui sacrifier son

pays, ou l'entraîner en Angleterre, sans égard pour sa réputation ni

pour son sort? Dans cette perplexité douloureuse, il serait parti pour

Venise, si, de mois en mois, on n'avait pas répandu le bruit que son

régiment allait être embarqué; il serait parti pour apprendre à Corinne

ce qu'il ne pouvait encore se résoudre à lui écrire.

Cependant le ton de ses lettres fut nécessairement altéré. Il ne voulait

pas écrire ce qui se passait dans son âme; mais il ne pouvait plus

s'exprimer avec le même abandon. Il avait résolu de cacher à Corinne les

obstacles qu'il rencontrait dans le projet de la faire reconnaître,

parce qu'il espérait y réussir encore avec le temps, et ne voulait pas

l'aigrir inutilement contre sa belle-mère. Divers genres de réticences

rendaient ses lettres plus courtes; il les remplissait de sujets

étrangers, il ne disait rien sur ses projets futurs; enfin, une autre

que Corinne eût été certaine de ce qui se passait dans le coeur

d'Oswald; mais un sentiment passionné rend à la fois plus pénétrante et

plus crédule. Il semble que, dans cet état, on ne puisse rien voir que

d'une manière surnaturelle. On découvre ce qui est caché, et l'on se

fait illusion sur ce qui est clair: car l'on est révolté de l'idée que

l'on souffre à ce point, sans que rien d'extraordinaire en soit la

cause, et qu'un tel désespoir est produit par des circonstances

très-simples.

Oswald était très-malheureux, et de sa situation personnelle, et de la

peine qu'il devait causer à celle qu'il aimait; et ses lettres

exprimaient de l'irritation, sans en dire la cause. Il reprochait à

Corinne, par une bizarrerie singulière, la douleur qu'il éprouvait,

comme si elle n'eût pas été mille fois plus à plaindre que lui; enfin,

il bouleversait entièrement l'âme de son amie. Elle n'était plus

maîtresse d'elle-même; son esprit se troublait, ses nuits étaient

remplies par les images les plus funestes; le jour elles ne se

dissipaient pas, et l'infortunée Corinne ne pouvait croire que cet

Oswald, qui écrivait des lettres si dures, si agitées, si amères, fût

celui qu'elle avait connu si généreux et si tendre: elle ressentait un

désir irrésistible de le revoir encore et de lui parler. «Que je

l'entende! s'écria-t-elle; qu'il me dise que c'est lui qui peut déchirer

ainsi sans pitié celle dont la moindre peine affligeait jadis si

vivement son coeur; qu'il me le dise, et je me soumettrai à la destinée.

Mais une puissance infernale inspire sans doute un tel langage. Ce n'est

pas Oswald; non, ce n'est pas Oswald qui m'écrit. On m'a calomniée près

de lui; enfin, il y a quelque perfidie quand il y a tant de malheur.»

Un jour, Corinne prit la résolution d'aller en Écosse, si toutefois l'on

peut appeler une résolution la douleur impétueuse qui force à changer de

situation à tout prix; elle n'osait écrire à personne qu'elle partait;

elle n'avait pu se déterminer à le dire même à Thérésine, et elle se

flattait toujours d'obtenir de sa propre raison de rester. Seulement

elle soulageait son imagination par le projet d'un voyage, par une

pensée différente de celle de la veille, par un peu d'avenir mis à la

place des regrets. Elle était incapable d'aucune occupation. La lecture

lui était devenue impossible, la musique ne lui causait qu'un

tressaillement douloureux, et le spectacle de la nature, qui porte à la

rêverie, redoublait encore sa peine. Cette personne si vive passait les

jours entiers immobile, ou du moins sans aucun mouvement extérieur; les

tourments de son âme ne se trahissaient plus que par sa mortelle pâleur.

Elle regardait sa montre à chaque instant, espérant qu'une heure était

passée, et ne sachant pas cependant pourquoi elle désirait que l'heure

changeât de nom, puisqu'elle n'amenait rien de nouveau qu'une nuit sans

sommeil, suivie d'un jour plus douloureux encore.

Un soir qu'elle se croyait prête à partir, une femme fit demander à la

voir: elle la reçut, parce qu'on lui dit que cette femme paraissait le

désirer vivement. Elle vit entrer dans sa chambre une personne

entièrement contrefaite, le visage défiguré par une affreuse maladie,

vêtue de noir et couverte d'un voile, pour dérober, s'il était possible,

sa vue à ceux dont elle approchait. Cette femme, ainsi maltraitée par la

nature, se chargeait de la collecte des aumônes. Elle demanda noblement,

avec une sécurité touchante, des secours pour les pauvres; Corinne lui

donna beaucoup d'argent, en lui faisant promettre seulement de prier

pour elle. La pauvre femme, qui s'était résignée à son sort, regardait

avec étonnement cette belle personne si pleine de force et de vie,

riche, jeune, admirée, et qui semblait cependant accablée par le

malheur. «Mon Dieu, madame, lui dit-elle, je voudrais bien que vous

fussiez aussi calme que moi.» Quel mot adressé par une femme dans cet

état à la plus brillante personne d'Italie, qui succombait au désespoir!

Ah! la puissance d'aimer est trop grande, elle l'est trop dans les âmes

ardentes. Qu'elles sont heureuses celles qui consacrent à Dieu seul ce

profond sentiment d'amour dont les habitants de la terre ne sont pas

dignes! Mais le temps n'en était pas encore venu pour Corinne; il lui

fallait encore des illusions, elle voulait encore du bonheur, elle

priait, mais elle n'était pas encore résignée. Ses rares talents, la

gloire qu'elle avait acquise, lui donnaient encore trop d'intérêt pour

elle-même. Ce n'est qu'en se détachant de tout dans ce monde qu'on peut

renoncer à ce qu'on aime; tous les autres sacrifices précèdent celui-là,

et la vie peut être depuis longtemps un désert sans que le feu qui l'a

dévastée soit éteint.

Enfin, au milieu des doutes et des combats qui renversaient et

renouvelaient sans cesse le plan de Corinne, elle reçut une lettre

d'Oswald, qui lui annonçait que son régiment devait s'embarquer dans six

semaines, et qu'il ne pouvait profiter de ce temps pour aller à Venise,

parce qu'un colonel qui s'éloignerait dans un pareil moment se perdrait

de réputation. Il ne restait à Corinne que le temps d'arriver en

Angleterre avant que lord Nelvil s'éloignât d'Europe, et peut-être pour

toujours. Cette crainte acheva de décider son départ. Il faut plaindre

Corinne, car elle n'ignorait pas tout ce qu'il y avait d'inconsidéré

dans sa démarche: elle se jugeait plus sévèrement que personne; mais

quelle femme aurait le droit de jeter _la première pierre_ à

l'infortunée qui ne justifie point sa faute, qui n'en espère aucune

jouissance, mais fuit d'un malheur à l'autre comme si des fantômes

effrayants la poursuivaient de toutes parts?

Voici les dernières lignes de sa lettre au prince Castel-Forte: «Adieu,

mon fidèle protecteur; adieu, mes amis de Rome, adieu, vous tous avec

qui j'ai passé des jours si doux et si faciles. C'en est fait, la

destinée m'a frappée; je sens en moi sa blessure mortelle: je me débats

encore; mais je succomberai. Il faut que je le revoie: croyez-moi, je ne

suis pas responsable de moi-même; il y a dans mon sein des orages que ma

volonté ne peut gouverner. Cependant j'approche du terme où tout finira

pour moi; ce qui se passe à présent est le dernier acte de mon histoire;

après, viendront la pénitence et la mort. Bizarre confusion du coeur

humain! Dans ce moment même où je me conduis comme une personne si

passionnée, j'aperçois cependant les ombres du déclin dans

l'éloignement, et je crois entendre une voix divine qui me dit:

«_Infortunée, encore ces jours d'agitation et d'amour, et je t'attends

dans le repos éternel._» O mon Dieu! accordez-moi la présence d'Oswald

encore une fois, une dernière fois. Le souvenir de ses traits s'est

comme obscurci par mon désespoir. Mais n'avait-il pas quelque chose de

divin dans le regard? ne semblait-il pas, quand il entrait, qu'un air

brillant et pur annonçait son approche? Mon ami, vous l'avez vu se

placer près de moi, m'entourer de ses soins, me protéger par le respect

qu'il inspirait pour son choix. Ah! comment exister sans lui? Pardonnez

mon ingratitude; dois-je reconnaître ainsi la constante et noble

affection que vous m'avez toujours témoignée? Mais je ne suis plus digne

de rien, et je passerais pour insensée, si je n'avais pas le triste don

d'observer moi-même ma folie. Adieu donc, adieu!»

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 128 / 167 题