MÉTASTASE.

«Chaque jour j'errais dans la compagne, où j'avais coutume d'entendre le

soir, en Italie, des airs harmonieux chantés avec des voix si justes; et

les cris des corbeaux retentissaient seuls dans les nuages. Le soleil si

beau, l'air si suave de mon pays, était remplacé par des brouillards;

les fruits mûrissaient à peine, je ne voyais point de vignes; les fleurs

croissaient languissamment, à long intervalle l'une de l'autre; les

sapins couvraient les montagnes toute l'année, comme un noir vêtement:

un édifice antique, un tableau seulement, un beau tableau, aurait relevé

mon âme; mais je l'aurais vainement cherché à trente milles à la ronde.

Tout était terne, tout était morne autour de moi, et ce qu'il y avait

d'habitations et d'habitants servait seulement à priver la solitude de

cette horreur poétique qui cause à l'âme un frissonnement assez doux. Il

y avait de l'aisance, un peu de commerce et de la culture autour de

nous, enfin ce qu'il faut pour qu'on vous dise: _Vous devez être

contente, il ne vous manque rien._ Stupide jugement porté sur

l'extérieur de la vie, quand tout le foyer du bonheur et de la

souffrance est dans le sanctuaire le plus intime et le plus secret de

nous-mêmes!

«A vingt et un ans, je devais naturellement entrer en possession de la

fortune de ma mère et de celle que mon père m'avait laissée. Une fois

alors, dans mes rêveries solitaires, il me vint dans l'idée, puisque

j'étais orpheline et majeure, de retourner en Italie pour y mener une

vie indépendante, tout entière consacrée aux arts. Ce projet, quand il

entra dans ma pensée, m'enivra de bonheur, et d'abord je ne conçus pas

la possibilité d'une objection. Cependant, quand ma fièvre d'espérance

fut un peu calmée, j'eus peur de cette résolution irréparable; et, me

représentant ce qu'en penseraient tous ceux que je connaissais, le

projet que j'avais d'abord trouvé si facile me sembla tout à fait

impraticable; mais néanmoins l'image de cette vie, au milieu de tous les

souvenirs de l'antiquité, de la peinture, de la musique, s'était offerte

à moi avec tant de détails et de charmes, que j'avais pris un nouveau

dégoût pour mon ennuyeuse existence.

«Mon talent, que j'avais craint de perdre, s'était accru par l'étude

suivie que j'avais faite de la littérature anglaise; la manière profonde

de penser et de sentir qui caractérise vos poëtes avait fortifié mon

esprit et mon âme, sans que j'eusse rien perdu de l'imagination vive qui

semble n'appartenir qu'aux habitants de nos contrées. Je pouvais donc me

croire destinée à des avantages particuliers par la réunion des

circonstances rares qui m'avaient donné une double éducation, et, si je

puis m'exprimer ainsi, deux nationalités différentes. Je me souvenais de

l'approbation qu'un petit nombre de bons juges avaient accordée, dans

Florence, à mes premiers essais en poésie. Je m'exaltais sur les

nouveaux succès que je pouvais obtenir; enfin j'espérais beaucoup de

moi: n'est-ce pas la première et la plus noble illusion de la jeunesse?

«Il me semblait que j'entrerais en possession de l'univers le jour où je

ne sentirais plus le souffle desséchant de la médiocrité malveillante;

mais quand il fallait prendre la résolution de partir, de m'échapper

secrètement, je me sentais arrêtée par l'opinion, qui m'imposait

beaucoup plus en Angleterre qu'en Italie; car, bien que je n'aimasse pas

la petite ville que j'habitais, je respectais l'ensemble du pays dont

elle faisait partie. Si ma belle-mère avait daigné me conduire à Londres

ou à Édimbourg, si elle avait songé à me marier avec un homme qui eût

assez d'esprit pour faire cas du mien, je n'aurais jamais renoncé ni à

mon nom ni à mon existence, même pour retourner dans mon ancienne

patrie. Enfin, quelque dure que fût pour moi la domination de ma

belle-mère, je n'aurais peut-être jamais eu la force de changer de

situation, sans une multitude de circonstances qui se réunirent comme

pour décider mon esprit incertain.

«J'avais près de moi la femme de chambre italienne que vous connaissez,

Thérésine; elle est Toscane; et, bien que son esprit n'ait point été

cultivé, elle se sert de ces expressions nobles et harmonieuses qui

donnent tant de grâce aux moindres discours de notre peuple. C'était

avec elle seulement que je parlais ma langue, et ce lien m'attachait à

elle. Je la voyais souvent triste, et je n'osais lui en demander la

cause, me doutant qu'elle regrettait, comme moi, notre pays, et

craignant de ne pouvoir plus contraindre mes propres sentiments s'ils

étaient excités par les sentiments d'une autre. Il y a des peines qui

s'adoucissent en les communiquant; mais les maladies de l'imagination

s'augmentent quand on les confie; elles s'augmentent surtout quand on

aperçoit dans un autre une douleur semblable à la sienne. Le mal qu'on

souffre paraît alors invincible, et l'on n'essaye plus de le combattre.

Ma pauvre Thérésine tomba tout à coup sérieusement malade, et,

l'entendant gémir nuit et jour, je me déterminai à lui demander enfin le

sujet de ses chagrins. Quel fut mon étonnement de l'entendre me dire

presque tout ce que j'avais senti! Elle n'avait pas si bien réfléchi que

moi sur la cause de ses peines; elle s'en prenait davantage à des

circonstances locales, à des personnes en particulier; mais la tristesse

de la nature, l'insipidité de la ville où nous demeurions, la froideur

de ses habitants, la contrainte de leurs usages, elle sentait tout, sans

pouvoir s'en rendre raison, et s'écriait sans cesse: «O mon pays! ne

vous reverrai-je donc jamais?» Et puis elle ajoutait cependant qu'elle

ne voulait pas me quitter, et, avec une amertume qui me déchirait le

coeur, elle pleurait de ne pouvoir concilier avec son attachement pour

moi son beau ciel d'Italie et le plaisir d'entendre sa langue

maternelle.

«Rien ne fit plus d'effet sur mon esprit que ce reflet de mes propres

impressions dans une personne toute commune, mais qui avait conservé le

caractère et les goûts italiens dans leur vivacité naturelle, et je lui

promis qu'elle reverrait l'Italie. «Avec vous?» répondit-elle. Je gardai

le silence. Alors elle s'arracha les cheveux, et jura qu'elle ne

s'éloignerait jamais de moi; mais elle paraissait prête à mourir à mes

yeux en prononçant ces paroles. Enfin il m'échappa de lui dire que j'y

retournerais aussi; et ce mot, qui n'avait eu pour but que de la calmer,

devint plus solennel par la joie inexprimable qu'il lui causa et la

confiance qu'elle y prit. Depuis ce jour, sans en rien dire, elle se lia

avec quelques négociants de la ville, et m'annonçait exactement quand un

vaisseau partait du port voisin pour Gênes ou Livourne: je l'écoutais,

et je ne répondais rien; elle imitait aussi mon silence, mais ses yeux

se remplissaient de larmes. Ma santé souffrait tous les jours davantage

du climat et de mes peines intérieures; mon esprit a besoin de mouvement

et de gaieté; je vous l'ai dit souvent, la douleur me tuerait; il y a

trop de lutte en moi contre elle; il faut lui céder pour n'en pas

mourir.

«Je revenais donc fréquemment à l'idée qui m'occupait depuis la mort de

mon père; mais j'aimais beaucoup Lucile, qui avait alors neuf ans, et

que je soignais depuis six comme sa seconde mère: un jour, je pensai

que, si je partais ainsi secrètement, je ferais un tel tort à ma

réputation, que le nom de ma soeur en souffrirait; et cette crainte me

fit renoncer pour un temps à mes projets. Cependant, un soir que j'étais

plus affectée que jamais des chagrins que j'éprouvais, et dans mes

rapports avec ma belle-mère, et dans mes rapports avec la société, je me

trouvai seule à souper avec lady Edgermond; et, après une heure de

silence, il me prit tout à coup un tel ennui de son imperturbable

froideur, que je commençai la conversation en me plaignant de la vie que

je menais: plus, d'abord, pour la forcer à parler que pour l'amener à

aucun résultat qui pût me concerner; mais, en m'animant, je supposai

tout à coup la possibilité, dans une situation semblable à la mienne, de

quitter pour toujours l'Angleterre. Ma belle-mère n'en fut pas troublée;

et, avec un sang-froid et une sécheresse que je n'oublierai de ma vie,

elle me dit: «Vous avez vingt et un an, miss Edgermond; ainsi la fortune

de votre mère et celle que votre père vous a laissée sont à vous. Vous

êtes donc la maîtresse de vous conduire comme vous le voudrez; mais, si

vous prenez un parti qui vous déshonore dans l'opinion, vous devez à

votre famille de changer de nom et de vous faire passer pour morte.» Je

me levai, à ces paroles, avec impétuosité, et je sortis sans répondre.

«Cette dureté dédaigneuse m'inspira la plus vive indignation, et, pour

un moment, un désir de vengeance tout à fait étranger à mon caractère

s'empara de moi. Ces mouvements se calmèrent; mais la conviction que

personne ne s'intéressait à mon bonheur rompit les liens qui

m'attachaient encore à la maison où j'avais vu mon père. Certainement

lady Edgermond ne me plaisait pas, mais je n'avais pas pour elle

l'indifférence qu'elle me témoignait; j'étais touchée de sa tendresse

pour sa fille; je croyais l'avoir intéressée par les soins que je

donnais à cette enfant, et peut-être, au contraire, ces soins mêmes

avaient-ils excité sa jalousie; car plus elle s'était imposé de

sacrifices sur tous les points, plus elle était passionnée dans la seule

affection qu'elle se fût permise. Tout ce qu'il y a dans le coeur humain

de vif et d'ardent, maîtrisé par sa raison sous tous les autres

rapports, se retrouvait dans son caractère quand il s'agissait de sa

fille.

«Au milieu du ressentiment qu'avait excité dans mon coeur mon entretien

avec lady Edgermond, Thérésine vint me dire, avec une émotion extrême,

qu'un bâtiment, arrivé de Livourne même, était entré dans le port, dont

nous n'étions éloignées que de quelques lieues, et qu'il y avait sur ce

bâtiment des négociants qu'elle connaissait, et qui étaient les plus

honnêtes gens du monde. «Ils sont tous Italiens, me dit-elle en

pleurant, ils ne parlent qu'italien. Dans huit jours ils se rembarquent,

et vont directement en Italie; et si madame était décidée...--Retournez

avec eux, ma bonne Thérésine, lui répondis-je.--Non, madame,

s'écria-t-elle; j'aime mieux mourir ici!» Et elle sortit de ma chambre,

où je restai, réfléchissant à mes devoirs envers ma belle-mère. Il me

paraissait clair qu'elle désirait ne plus m'avoir auprès d'elle: mon

influence sur Lucile lui déplaisait; elle craignait que la réputation

que j'avais autour de moi d'être une personne extraordinaire ne nuisît

un jour à l'établissement de sa fille; enfin elle m'avait dit le secret

de son coeur en m'indiquant le désir que je me fisse passer pour morte;

et ce conseil amer, qui m'avait d'abord tant révoltée, me parut, à la

réflexion, assez raisonnable.

«Oui, sans doute, m'écriai-je, passons pour morte dans ces lieux, où mon

existence n'est qu'un sommeil agité. Je revivrai avec la nature, avec le

soleil, avec les beaux-arts; et les froides lettres qui composent mon

nom, inscrites sur un vain tombeau, tiendront aussi bien que moi ma

place dans ce séjour sans vie.» Ces élans de mon âme vers la liberté ne

me donnèrent point encore cependant la force d'une résolution décisive.

Il y a des moments où l'on se croit la puissance de ce qu'on désire, et

d'autres où l'ordre habituel des choses paraît devoir l'emporter sur

tous les sentiments de l'âme. J'étais dans cette indécision, qui pouvait

durer toujours, puisque rien au dehors de moi ne m'obligeait à prendre

un parti, lorsque, le dimanche qui suivit ma conversation avec ma

belle-mère, j'entendis, vers le soir, sous mes fenêtres, des chanteurs

italiens qui étaient venus sur le bâtiment de Livourne, et que Thérésine

avait attirés pour me causer une agréable surprise. Je ne puis exprimer

l'émotion que je ressentis; un déluge de pleurs couvrit mon visage, tous

mes souvenirs se ranimèrent: rien ne retrace le passé comme la musique;

elle fait plus que le retracer; il apparaît, quand elle l'évoque,

semblable aux ombres de ceux qui nous sont chers, revêtu d'un voile

mystérieux et mélancolique. Les musiciens chantèrent ces délicieuses

paroles de Monti, qu'il a composées dans son exil:

_Bella Italia, amate sponde,

Pur vi torno à riveder.

Trema in petto e si confonde

L'alma oppressa dal piacer[15]._

. . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . .

[15] Belle Italie! bords chéris! je vais donc vous revoir encore; mon

âme tremble et succombe à l'excès de ce plaisir.

«J'étais dans une sorte d'ivresse, je sentais pour l'Italie tout ce que

l'amour fait éprouver, désir, enthousiasme, regrets; je n'étais plus

maîtresse de moi-même, toute mon âme était entraînée vers ma patrie:

j'avais besoin de la voir, de la respirer, de l'entendre; chaque

battement de mon coeur était un appel à mon beau séjour, à ma riante

contrée! Si la vie était offerte aux morts dans les tombeaux, ils ne

soulèveraient pas la pierre qui les couvre avec plus d'impatience que je

n'en éprouvais pour écarter de moi tous mes linceuls et reprendre

possession de mon imagination, de mon génie, de la nature! Au moment de

cette exaltation causée par la musique, j'étais loin encore de prendre

aucun parti, car mes sentiments étaient trop confus pour en tirer aucune

idée fixe, lorsque ma belle-mère entra, et me pria de faire cesser ces

chants, parce qu'il était scandaleux d'entendre de la musique le

dimanche. Je voulus insister: les Italiens partaient le lendemain; il y

avait six ans que je n'avais joui d'un semblable plaisir. Ma belle-mère

ne m'écouta pas; et, me disant qu'il fallait avant tout respecter les

convenances du pays où l'on vivait, elle s'approcha de la fenêtre, et

commanda à ses gens d'éloigner mes pauvres compatriotes. Ils partirent,

et me répétaient de loin en loin, en chantant, un adieu qui me perçait

le coeur.

«La mesure de mes impressions était comblée. Le vaisseau devait

s'éloigner le lendemain; Thérésine, à tout hasard, et sans m'en avertir,

avait tout préparé pour mon départ. Lucile était depuis huit jours chez

une parente de sa mère. Les cendres de mon père ne reposaient pas dans

la maison de campagne que nous habitions; il avait ordonné que son

tombeau fût élevé dans la terre qu'il avait en Écosse. Enfin je partis

sans en prévenir ma belle-mère, et lui laissant une lettre qui lui

apprenait ma résolution. Je partis dans un de ces moments où l'on se

livre à la destinée, où tout paraît meilleur que la servitude, le dégoût

et l'insipidité; où la jeunesse inconsidérée se fie à l'avenir, et le

voit dans les cieux comme une étoile brillante qui lui promet un heureux

sort.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 100 / 167 题