«Je n'avais d'autre amusement que l'éducation de ma petite soeur; ma
belle-mère ne voulait pas qu'elle sût la musique, mais elle m'avait
permis de lui apprendre l'italien et le dessin; et je suis persuadée
qu'elle se souvient encore de l'un et de l'autre, car je lui dois la
justice qu'elle montrait alors beaucoup d'intelligence. Oswald! Oswald!
si c'est pour votre bonheur que je me suis donné tant de soins, je m'en
applaudis encore, je m'en applaudirais dans le tombeau.
«J'avais près de vingt ans; mon père voulait me marier, et c'est ici que
toute la fatalité de mon sort va se déployer. Mon père était l'intime
ami du vôtre; et c'est à vous, Oswald, à vous qu'il pensa pour mon
époux. Si nous nous étions connus alors, et si vous m'aviez aimée, notre
sort à tous les deux eût été sans nuage. J'avais entendu parler de vous
avec un tel éloge, que, soit pressentiment, soit orgueil, je fus
extrêmement flattée par l'espoir de vous épouser. Vous étiez trop jeune
pour moi, puisque j'ai dix-huit mois de plus que vous; mais votre
esprit, votre goût pour l'étude devançaient, dit-on, votre âge; et je me
faisais une idée si douce de la vie passée avec un caractère tel qu'on
peignait le vôtre, que cet espoir effaçait entièrement mes préventions
contre la manière d'exister des femmes en Angleterre. Je savais
d'ailleurs que vous vouliez vous établir à Édimbourg ou à Londres, et
j'étais sûre de trouver dans chacune de ces deux villes la société la
plus distinguée. Je me disais alors ce que je crois encore à présent,
c'est que tout le malheur de ma situation venait de vivre dans une
petite ville, reléguée au fond d'une province du Nord. Les grandes
villes seules conviennent aux personnes qui sortent de la règle commune,
quand c'est en société qu'elles veulent vivre; comme la vie y est
variée, la nouveauté y plaît; mais, dans les lieux où l'on a pris une
assez douce habitude de la monotonie, l'on n'aime pas à s'amuser une
fois, pour découvrir que l'on s'ennuie tous les jours.
«Je me plais à le répéter, Oswald, quoique je ne vous eusse jamais vu,
j'attendais avec une véritable anxiété votre père, qui devait venir
passer huit jours chez le mien; et ce sentiment était alors trop peu
motivé pour qu'il ne fût pas un avant-coureur de ma destinée. Quand lord
Nelvil arriva, je désirai de lui plaire; je le désirai peut-être trop,
et je fis, pour y réussir, infiniment plus de frais qu'il n'en fallait:
je lui montrai tous mes talents; je chantai, je dansai, j'improvisai
pour lui; et mon esprit, longtemps contenu, fut peut-être trop vif en
brisant ses chaînes. Depuis sept ans, l'expérience m'a calmée; j'ai
moins d'empressement à me montrer; je suis plus accoutumée à moi; je
sais mieux attendre; j'ai peut-être moins de confiance dans la bonne
disposition des autres, mais aussi moins d'ardeur pour leurs
applaudissements; enfin, il est possible qu'alors il y eût en moi
quelque chose d'étrange. On a tant de feu, tant d'imprudence dans la
première jeunesse! on se jette en avant de la vie avec tant de vivacité!
L'esprit, quelque distingué qu'il soit, ne supplée jamais au temps; et,
bien qu'avec cet esprit on sache parler sur les hommes comme si on les
connaissait, on n'agit point en conséquence de ses propres aperçus; on a
je ne sais quelle fièvre dans les idées, qui ne nous permet pas de
conformer notre conduite à nos propres raisonnements.
«Je crois, sans le savoir avec certitude, que je parus à lord Nelvil une
personne trop vive; car, après avoir passé huit jours chez mon père, et
s'être montré cependant très-aimable pour moi, il nous quitta et écrivit
à mon père que, toute réflexion faite, il trouvait son fils trop jeune
pour conclure le mariage dont il avait été question. Oswald, quelle
importance attacherez-vous à cet aveu? Je pouvais vous dissimuler cette
circonstance de ma vie, je ne l'ai pas fait. Serait-il possible
cependant qu'elle vous parût ma condamnation? Je suis, je le sais,
améliorée depuis sept années; et votre père aurait-il vu sans émotion ma
tendresse et mon enthousiasme pour vous? Oswald, il vous aimait; nous
nous serions entendus.
«Ma belle-mère forma le projet de me marier au fils de son frère aîné,
qui possédait une terre dans notre voisinage: c'était un homme de trente
ans, riche, d'une belle figure, d'une naissance illustre et d'un
caractère fort honnête, mais si parfaitement convaincu de l'autorité
d'un mari sur sa femme, et de la destination soumise et domestique de
cette femme, qu'un doute à cet égard l'aurait autant révolté que si l'on
avait mis en question l'honneur ou la probité. M. Maclinson (c'était son
nom) avait assez de goût pour moi, et ce qu'on disait dans la ville de
mon esprit et de mon caractère singulier ne l'inquiétait pas le moins du
monde; il y avait tant d'ordre dans sa maison, tout s'y faisait si
régulièrement à la même heure et de la même manière, qu'il était
impossible à personne d'y rien changer. Les deux vieilles tantes qui
dirigeaient le ménage, les domestiques, les chevaux même, n'auraient pas
su faire une seule chose différente de la veille; et les meubles, qui
assistaient à ce genre de vie depuis trois générations, se seraient, je
crois, déplacés d'eux-mêmes, si quelque chose de nouveau leur était
apparu. M. Maclinson avait donc raison de ne pas craindre mon arrivée
dans ce lieu; le poids des habitudes y était si fort, que la petite
liberté que je me serais donnée aurait pu le désennuyer un quart d'heure
par semaine, mais n'aurait sûrement jamais eu d'autre conséquence.
«C'était un homme bon, incapable de faire de la peine; mais si cependant
je lui avais parlé des chagrins sans nombre qui peuvent tourmenter une
âme active et sensible, il m'aurait considérée comme une personne
vaporeuse, et m'aurait simplement conseillé de monter à cheval et de
prendre l'air: il désirait de m'épouser, précisément parce qu'il ne se
doutait pas des besoins de l'esprit et de l'imagination, et que je lui
plaisais sans qu'il me comprît. S'il avait eu seulement l'idée de ce que
c'était qu'une femme distinguée, et des avantages et des inconvénients
qu'elle peut avoir, il eût craint de ne pas être assez aimable à mes
yeux; mais ce genre d'inquiétude n'entrait pas même dans sa tête. Jugez
de ma répugnance pour un tel mariage! Je le refusai décidément. Mon père
me soutint; ma belle-mère en conçut un vif ressentiment contre moi: pour
moi, c'était une personne despotique au fond de l'âme, bien que sa
timidité l'empêchât souvent d'exprimer sa volonté: quand on ne la
devinait pas, elle en avait de l'humeur; et quand on lui résistait après
qu'elle avait fait l'effort de s'exprimer, elle le pardonnait d'autant
moins qu'il lui en avait plus coûté pour sortir de sa réserve
accoutumée.
«Toute la ville me blâma de la manière la plus prononcée. Une union
aussi convenable, une fortune si bien en ordre, un homme si estimable,
un nom si considéré! tel était le cri général. J'essayai d'expliquer
pourquoi cette union si convenable ne me convenait pas, j'y perdis ma
peine. Quelquefois je me faisais comprendre quand je parlais; mais dès
que j'étais partie, ce que j'avais dit ne laissait aucune trace; car les
idées habituelles rentraient aussitôt dans les têtes de mes auditeurs,
et ils recevaient avec un nouveau plaisir ces anciennes connaissances
que j'avais un moment écartées.
«Une femme beaucoup plus spirituelle que les autres, bien qu'elle se fût
conformée en tout extérieurement à la vie commune, me prit à part un
jour que j'avais parlé avec encore plus de vivacité qu'à l'ordinaire, et
me dit ces paroles, qui me firent une impression profonde: «Vous vous
donnez beaucoup de peine, ma chère, pour un résultat impossible; vous ne
changerez pas la nature des choses: une petite ville du Nord, sans
rapport avec le reste du monde, sans goût pour les arts ni pour les
lettres, ne peut être autrement qu'elle n'est; si vous devez vivre ici,
soumettez-vous; allez-vous-en, si vous le pouvez: il n'y a que ces deux
partis à prendre.» Ce raisonnement n'était que trop évident; je me
sentis pour cette femme une considération que je n'avais pas pour
moi-même; car, avec des goûts assez analogues aux miens, elle avait su
se résigner à la destinée que je ne pouvais supporter, et, tout en
aimant la poésie et les jouissances idéales, elle jugeait mieux la force
des choses et l'obstination des hommes. Je cherchai beaucoup à la voir;
mais ce fut en vain: son esprit sortait du cercle, mais sa vie y était
enfermée, et je crois même qu'elle craignait un peu de réveiller par nos
entretiens sa supériorité naturelle: qu'en aurait-elle fait?