Oswald cessa de parler pendant quelques instants; Corinne écoutait son
récit avec une telle avidité, qu'elle se tut aussi, dans la crainte de
retarder le moment où il reprendrait la parole. «Je serais heureux,
continua-t-il, si mes rapports avec madame d'Arbigny avaient fini alors,
si j'étais resté près de mon père, et si je n'avais pas remis le pied
sur la terre de France! Mais la fatalité, c'est-à-dire peut-être la
faiblesse de mon caractère, a pour jamais empoisonné ma vie: oui, pour
jamais, chère amie, même auprès de vous.
«Je passai près d'une année en Écosse avec mon père, et notre tendresse
l'un pour l'autre devint chaque jour plus intime; je pénétrai dans le
sanctuaire de cette âme céleste, et je trouvais dans l'amitié qui
m'unissait à lui ces sympathies du sang dont les liens mystérieux
tiennent à tout notre être. Je recevais des lettres de Raimond pleines
d'affection: il me racontait les difficultés qu'il trouvait à dénaturer
sa fortune pour venir me joindre; mais sa persévérance dans ce projet
était la même. Je l'aimais toujours; mais quel ami pouvais-je comparer à
mon père! Le respect qu'il m'inspirait ne gênait pas ma confiance.
J'avais foi aux paroles de mon père comme à un oracle, et les
incertitudes qui sont malheureusement dans mon caractère cessaient
toujours dès qu'il avait parlé. _Le ciel nous a formés_, dit un écrivain
anglais, _pour l'amour de ce qui est vénérable._ Mon père n'a pas su, il
n'a pu savoir à quel point je l'aimais, et ma fatale conduite a dû l'en
faire douter. Cependant il a eu pitié de moi; il m'a plaint, en mourant,
de la douleur que me causerait sa perte. Ah! Corinne, j'avance dans ce
triste récit; soutenez mon courage, j'en ai besoin.--Cher ami, lui dit
Corinne, trouvez quelque douceur à montrer votre âme si noble et si
sensible devant la personne du monde qui vous admire et vous chérit le
plus.
--Il m'envoya pour ses affaires à Londres, reprit lord Nelvil, et je le
quittai lorsque je ne devais plus le revoir, sans qu'aucun frémissement
m'avertît de mon malheur. Il fut plus aimable que jamais dans nos
derniers entretiens: on dirait que l'âme des justes donne, comme les
fleurs, plus de parfums vers le soir. Il m'embrassa les larmes aux yeux:
il me disait souvent qu'à son âge tout était solennel; mais moi je
croyais à sa vie comme à la mienne: nos âmes s'entendaient si bien, il
était si jeune pour aimer, que je ne songeais pas à sa vieillesse. La
confiance comme la crainte sont inexplicables dans les affections vives.
Mon père m'accompagna cette fois jusqu'au seuil de la porte de son
château que j'ai revu depuis désert et dévasté comme mon triste coeur.
«Il n'y avait pas huit jours que j'étais à Londres, quand je reçus de
madame d'Arbigny la fatale lettre dont j'ai retenu chaque mot: «Hier 10
août, me disait-elle, mon frère a été massacré aux Tuileries en
défendant son roi. Je suis proscrite comme sa soeur, et obligée de me
cacher pour échapper à mes persécuteurs. Le comte Raimond avait pris
toute ma fortune avec la sienne, pour la faire passer en Angleterre:
l'avez-vous déjà reçue? ou savez-vous à qui il l'a confiée pour vous la
remettre? Je n'ai qu'un mot de lui, écrit du château même, au moment où
il a su qu'on se disposait à l'attaquer, et ce mot me dit seulement de
m'adresser à vous pour tout savoir. Si vous pouviez venir ici pour
m'emmener, vous me sauveriez peut-être la vie; car les Anglais voyagent
librement encore en France, et moi je ne puis obtenir de passe-port: le
nom de mon frère me rend suspecte. Si la malheureuse soeur de Raimond
vous intéresse assez pour venir la chercher, vous saurez à Paris, chez
M. de Maltigues, mon parent, le lieu de ma retraite. Mais si vous avez
la généreuse intention de me secourir, ne perdez pas un instant pour
l'accomplir; car on dit que la guerre peut éclater d'un jour à l'autre
entre nos deux pays.»
«Représentez-vous l'effet que cette lettre produisit sur moi. Mon ami
massacré, sa soeur au désespoir, et leur fortune, disait-elle, entre mes
mains, bien que je n'en eusse pas reçu la moindre nouvelle. Ajoutez à
ces circonstances le danger de madame d'Arbigny, et l'idée qu'elle avait
que je pouvais la servir en allant la chercher. Il ne me parut pas
possible d'hésiter; et je partis à l'instant, en envoyant un courrier à
mon père, qui lui portait la lettre que je venais de recevoir, et la
promesse qu'avant quinze jours je serais revenu. Par un hasard vraiment
cruel, l'homme que j'envoyai tomba malade en route, et la seconde lettre
que j'écrivis à mon père, de Douvres, lui parvint avant la première. Il
sut ainsi mon départ sans en connaître les motifs; et, quand
l'explication lui arriva, il avait pris sur ce voyage une inquiétude qui
ne se dissipa point.
«J'arrivai à Paris en trois jours; j'y appris que madame d'Arbigny
s'était retirée dans une ville de province, à soixante lieues, et je
continuai ma route pour aller l'y rejoindre. Nous éprouvâmes l'un et
l'autre une profonde émotion en nous revoyant: elle était, dans son
malheur, beaucoup plus aimable qu'auparavant, parce qu'il y avait dans
ses manières moins d'art et de contrainte. Nous pleurâmes ensemble son
noble frère et les désastres publics. Je m'informai avec anxiété de sa
fortune: elle me dit qu'elle n'en avait aucune nouvelle; mais, peu de
jours après, j'appris que le banquier auquel le comte Raimond l'avait
confiée la lui avait rendue; et, ce qui est singulier, je l'appris par
un négociant de la ville où nous étions, qui me le dit par hasard, et
m'assura que madame d'Arbigny n'avait jamais dû en être véritablement
inquiète. Je n'y compris rien, et j'allai chez madame d'Arbigny pour lui
demander ce que cela signifiait. Je trouvai chez elle un de ses parents,
M. de Maltigues, qui me dit, avec une promptitude et un sang-froid
remarquables, qu'il arrivait à l'instant même de Paris pour apporter à
madame d'Arbigny la nouvelle du retour du banquier qu'elle croyait parti
pour l'Angleterre, et dont elle n'avait pas entendu parler depuis un
mois. Madame d'Arbigny confirma ce qu'il disait, et je la crus; mais, en
me rappelant qu'elle a constamment trouvé des prétextes pour ne pas me
montrer le prétendu billet de son frère, dont elle me parlait dans sa
lettre, j'ai compris, depuis, qu'elle s'était servie d'une ruse pour
m'inquiéter sur sa fortune.
«Au moins est-il vrai qu'elle était riche, et que dans son désir de
m'épouser il ne se mêlait aucun motif intéressé; mais le grand tort de
madame d'Arbigny était de faire une entreprise du sentiment, de mettre
de l'adresse là où il suffisait d'aimer, et de dissimuler sans cesse,
quand il eût mieux valu montrer tout simplement ce qu'elle éprouvait;
car elle m'aimait alors autant qu'on peut aimer quand on combine ce
qu'on fait, presque même ce que l'on pense, et que l'on conduit les
relations du coeur comme des intrigues politiques.
«La tristesse de madame d'Arbigny ajoutait encore à ses charmes
extérieurs, et lui donnait une expression touchante qui me plaisait
extrêmement. Je lui avais formellement déclaré que je ne me marierais
point sans le consentement de mon père; mais je ne pouvais m'empêcher de
lui exprimer les transports que sa figure séduisante excitait en moi; et
comme il entrait dans ses projets de me captiver à tout prix, je crus
entrevoir qu'elle n'était pas invariablement résolue à repousser mes
désirs; et maintenant que je me retrace ce qui s'est passé entre nous,
il me semble qu'elle hésitait par des motifs étrangers à l'amour, et que
ses combats apparents étaient des délibérations secrètes. Je me trouvais
seul avec elle tout le jour; et, malgré les résolutions que la
délicatesse m'inspirait, je ne pus résister à mon entraînement, et
madame d'Arbigny m'imposa tous les devoirs en m'accordant tous les
droits; elle me montra plus de douleur et de remords que peut-être elle
n'en avait réellement et me lia fortement à son sort par son repentir
même. Je voulais le mener en Angleterre avec moi, la faire connaître à
mon père, et le conjurer de consentir à mon union avec elle; mais elle
se refusait à quitter la France sans que je fusse son époux. Peut-être
avait-elle raison en cela; mais, sachant bien de tout temps que je ne
pouvais me résoudre à l'épouser sans l'aveu de mon père, elle avait tort
dans les moyens qu'elle prenait, et pour ne pas partir, et pour me
retenir, malgré les devoirs qui me rappelaient en Angleterre.
«Quand la guerre fut déclarée entre les deux pays, mon désir de quitter
la France devint plus vif, et les obstacles qu'y opposait madame
d'Arbigny se multiplièrent. Tantôt elle ne pouvait obtenir un
passe-port; tantôt, si je voulais partir seul, elle m'assurait qu'elle
serait compromise en restant en France après mon départ, parce qu'on la
soupçonnerait d'être en correspondance avec moi. Cette femme, si douce,
si mesurée, se livrait par moments à des accès de désespoir qui
bouleversaient entièrement mon âme; elle employait les attraits de sa
figure et les grâces de son esprit pour me plaire, et sa douleur pour
m'intimider.
«Peut-être les femmes ont-elles tort de commander au nom des larmes, et
d'asservir ainsi la force à leur faiblesse; mais quand elles ne
craignent pas d'employer ce moyen, il réussit presque toujours, au moins
pour un temps. Sans doute le sentiment s'affaiblit par l'empire même que
l'on usurpe sur lui, et la puissance des pleurs, trop souvent exercée,
refroidit l'imagination. Mais il y avait en France, dans ce temps, mille
occasions de ranimer l'intérêt et la pitié. La santé de madame d'Arbigny
paraissait aussi tous les jours plus faible; et c'est encore un terrible
moyen de domination pour les femmes que la maladie. Celles qui n'ont
pas, comme vous, Corinne, une juste confiance dans leur esprit et dans
leur âme, ou celles qui ne sont pas, comme nos Anglaises, si fières et
si timides que la feinte leur est impossible, ont recours à l'art pour
inspirer l'attendrissement; et le mieux que l'on puisse attendre d'elles
alors, c'est que la dissimulation ait pour cause un sentiment vrai.
«Un tiers se mêlait, à mon insu, de mes relations avec madame d'Arbigny;
c'était M. de Maltigues: elle lui plaisait, il ne demandait pas mieux
que de l'épouser, mais une immoralité réfléchie le rendait indifférent à
tout; il aimait l'intrigue comme un jeu, même quand le but ne
l'intéressait pas, et secondait madame d'Arbigny dans le désir qu'elle
avait de s'unir à moi, quitte à déjouer ce projet si l'occasion de
servir le sien se présentait. C'était un homme pour qui j'avais un
singulier éloignement: à peine âgé de trente ans, ses manières et son
extérieur étaient d'une sécheresse remarquable. En Angleterre, où l'on
nous accuse d'être froids, je n'ai rien vu de comparable au sérieux de
son maintien, quand il entrait dans une chambre. Je ne l'aurais jamais
pris pour un Français, s'il n'avait pas eu le goût de la plaisanterie,
et un besoin de parler, très-bizarre dans un homme qui paraissait blasé
sur tout, et qui mettait cette disposition en système. Il prétendait
qu'il était né très-sensible, très-enthousiaste; mais que la
connaissance des hommes, dans la révolution de France, l'avait détrompé
de tout cela. Il avait aperçu, disait-il, qu'il n'y avait de bon dans le
monde que la fortune ou le pouvoir, ou tous les deux, et que les
amitiés, en général, devaient être considérées comme des moyens qu'il
faut prendre ou quitter selon les circonstances. Il était assez habile
dans la pratique de cette opinion; il n'y faisait qu'une faute, c'était
de la dire; mais bien qu'il n'eût pas, comme les Français d'autrefois,
le désir de plaire, il lui restait le besoin de faire effet par la
conversation, et cela le rendait très-imprudent: bien différent en cela
de madame d'Arbigny, qui voulait atteindre son but, mais qui ne se
trahissait point, comme M. de Maltigues, en cherchant à briller par
l'immoralité même. Entre ces deux personnes, ce qui était bizarre, c'est
que la plus vive cachait bien son secret, et que l'homme froid ne savait
pas se taire.
«Tel qu'il était, ce M. de Maltigues, il avait un ascendant singulier
sur madame d'Arbigny; il la devinait, ou bien elle lui confiait tout;
cette femme, habituellement dissimulée, avait peut-être besoin de faire
de temps en temps une imprudence, comme pour respirer; au moins est-il
certain que, quand M. de Maltigues la regardait durement, elle se
troublait toujours; s'il avait l'air mécontent, elle se levait pour le
prendre à part; s'il sortait avec humeur, elle s'enfermait presque à
l'instant pour lui écrire. Je m'expliquais cette puissance de M. de
Maltigues sur madame d'Arbigny, parce qu'il la connaissait dès son
enfance, et dirigeait ses affaires depuis qu'elle n'avait pas de plus
proche parent que lui; mais le principal motif de ces ménagements
singuliers, c'était le projet qu'elle avait formé, et j'appris trop
tard, de l'épouser si je la quittais; car elle ne voulait à aucun prix
passer pour une femme abandonnée. Une telle résolution devrait faire
croire qu'elle ne m'aimait pas; et cependant elle n'avait, pour me
préférer, aucune raison que le sentiment; mais elle avait mêlé toute sa
vie le calcul à l'entraînement, et les prétentions factices de la
société aux affections naturelles. Elle pleurait parce qu'elle était
émue, mais elle pleurait aussi parce que c'est ainsi qu'on attendrit.
Elle était heureuse d'être aimée parce qu'elle aimait, mais aussi parce
que cela fait honneur dans le monde; elle avait de bons sentiments quand
elle était toute seule, mais elle n'en jouissait pas si elle ne pouvait
les faire tourner au profit de son amour-propre ou de ses désirs.
C'était une personne formée par et pour la bonne compagnie, et qui avait
cet art de travailler le vrai, qui se rencontre si souvent dans les pays
où le désir de produire de l'effet par ses sentiments, est plus vif que
ces sentiments mêmes.
«Je n'avais pas, depuis longtemps, de nouvelles de mon père, parce que
la guerre avait interrompu sa correspondance avec moi. Une lettre enfin
m'arriva par une occasion; il m'adjurait de partir, au nom de mon devoir
et de sa tendresse; il me déclarait en même temps, de la manière la plus
formelle, que si j'épousais madame d'Arbigny, je lui causerais une
douleur mortelle, et me demandait au moins de revenir libre en
Angleterre, et de ne me décider qu'après l'avoir entendu. Je lui
répondis à l'instant, en lui donnant ma parole d'honneur que je ne me
marierais pas sans son consentement, et l'assurant que dans peu je le
rejoindrais. Madame d'Arbigny employa d'abord la prière, puis le
désespoir, pour me retenir; et, voyant enfin qu'elle ne réussissait pas,
je crois qu'elle eut recours à la ruse; mais comment alors aurais-je pu
la soupçonner?
«Un matin elle arriva chez moi, pâle, échevelée, et se jeta dans mes
bras, en me suppliant de la protéger: elle paraissait mourir de frayeur.
A peine pus-je comprendre, à travers son émotion, que l'ordre était venu
de l'arrêter, comme soeur du comte Raimond, et qu'il fallait que je lui
trouvasse un asile pour la dérober à ceux qui la poursuivaient. A cette
époque même, des femmes avaient péri, et toutes les terreurs
paraissaient naturelles. Je la menai chez un négociant qui m'était
dévoué; je l'y cachai, je crus la sauver, et M. de Maltigues et moi nous
avions seuls le secret de sa retraite. Comment, dans cette situation, ne
pas s'intéresser vivement au sort d'une femme? comment se séparer d'une
personne proscrite? Quel est le jour, quel est le moment où il se peut
qu'on lui dise: «Vous avez compté sur mon appui, et je vous le retire!»
Cependant le souvenir de mon père me poursuivait continuellement, et,
dans plusieurs occasions, j'essayai d'obtenir de madame d'Arbigny la
permission de partir seul; mais elle me menaça de se livrer à ses
assassins si je la quittais, et sortit deux fois en plein jour, dans un
trouble affreux qui me pénétra de douleur et de crainte. Je la suivis
dans la rue, en la conjurant en vain de revenir. Heureusement, par
hasard ou par combinaison, nous rencontrâmes chaque fois M. de
Maltigues, et il la ramena en lui faisant sentir l'imprudence de sa
conduite. Alors je me résignai à rester, et j'écrivis à mon père en
motivant, autant que je le pus, ma conduite; mais je rougissais d'être
en France, au milieu des événements affreux qui s'y passaient, et
lorsque mon pays était en guerre avec les Français.
«M. de Maltigues se moquait souvent de mes scrupules; mais, tout
spirituel qu'il était, il ne prévoyait pas ou ne se donnait pas la peine
d'observer l'effet de ses plaisanteries, car elles réveillaient en moi
tous les sentiments qu'il voulait éteindre. Madame d'Arbigny remarquait
bien l'impression que je recevais; mais elle n'avait point d'empire sur
M. de Maltigues, qui se décidait souvent par le caprice, au défaut de
l'intérêt. Elle recourait, pour m'attendrir, à sa douleur véritable, à
sa douleur exagérée; elle se servait de la faiblesse de sa santé autant
pour plaire que pour toucher, car elle n'était jamais plus attrayante
que quand elle s'évanouissait à mes pieds. Elle savait embellir sa
beauté comme tout le reste de ses agréments, et ses charmes extérieurs
eux-mêmes étaient habilement combinés avec ses émotions pour me
captiver.
«Je vivais ainsi toujours troublé, toujours incertain, tremblant quand
je recevais une lettre de mon père, plus malheureux encore quand je n'en
recevais pas, retenu par l'attrait que je ressentais pour madame
d'Arbigny, et surtout par la peur de son désespoir; car, par un mélange
singulier, c'était la personne la plus douce dans l'habitude de la vie,
la plus égale, souvent même la plus enjouée, et néanmoins la plus
violente dans une scène. Elle voulait enchaîner par le bonheur et par la
crainte, et transformait ainsi toujours son naturel en moyens. Un jour,
c'était au mois de septembre 1793, il y avait plus d'un an déjà que
j'étais en France, je reçus une lettre de mon père, conçue en peu de
mots; mais ces mots étaient si sombres et si douloureux, qu'il faut,
Corinne, m'épargner de vous les dire: ils me feraient trop de mal. Mon
père était déjà malade, mais il ne me le dit pas: sa délicatesse et sa
fierté l'en empêchèrent. Cependant toute sa lettre exprimait tant de
douleur, et sur mon absence et sur la possibilité de mon mariage avec
madame d'Arbigny, que je ne conçois pas encore comment, en la lisant, je
n'ai pas prévu le malheur dont j'étais menacé. Je fus assez ému
néanmoins pour ne plus hésiter, et j'allai chez madame d'Arbigny,
parfaitement décidé à prendre congé d'elle. Elle aperçut bien vite que
mon parti était pris; et, se recueillant en elle-même, tout à coup elle
se leva et me dit: «Avant de partir, il faut que vous sachiez un secret
que je rougissais de vous avouer. Si vous m'abandonnez, ce ne sera pas
moi seule que vous ferez mourir, et le fruit de ma honte et de mon
coupable amour périra dans mon sein avec moi.» Rien ne peut exprimer
l'émotion que j'éprouvai; ce devoir sacré, ce devoir nouveau s'empara de
toute mon âme, et je fus soumis à madame d'Arbigny comme l'esclave le
plus dévoué.
«Je l'aurais épousée, comme elle le voulait, s'il ne se fût pas
rencontré dans ce moment les plus grands obstacles à ce qu'un Anglais
pût se marier en France, en déclarant, comme il le fallait, son nom à
l'officier civil. J'ajournai donc notre union jusqu'au moment où nous
pourrions aller ensemble en Angleterre, et je résolus de ne pas quitter
madame d'Arbigny jusqu'alors: elle se calma d'abord, quand elle fut
tranquillisée sur le danger prochain de mon départ; mais elle recommença
bientôt à se plaindre et à se montrer tour à tour blessée et malheureuse
de ce que je ne surmontais pas toutes les difficultés pour l'épouser.
J'aurais fini par céder à sa volonté; j'étais tombé dans la mélancolie
la plus profonde, je passais des jours entiers chez moi, sans pouvoir en
sortir; j'étais en proie à une idée que je ne m'avouais jamais et qui me
persécutait toujours. J'avais un pressentiment de la maladie de mon
père, et je ne voulais pas croire à mon pressentiment, que je prenais
pour une faiblesse. Par une bizarrerie, résultat de l'effroi que me
causait la douleur de madame d'Arbigny, je combattais mon devoir comme
une passion; et ce qu'on aurait pu croire une passion me tourmentait
comme un devoir. Madame d'Arbigny m'écrivait sans cesse pour m'engager à
venir chez elle; j'y venais, et quand je la voyais, je ne lui parlais
pas de son état, parce que je n'aimais pas à rappeler ce qui lui donnait
des droits sur moi; il me semble à présent qu'elle aussi m'en parlait
moins qu'elle n'aurait dû le faire; mais je souffrais trop alors pour
rien remarquer.
«Enfin, une fois que j'étais resté trois jours chez moi, dévoré de
remords, écrivant vingt lettres à mon père et les déchirant toutes, M.
de Maltigues, qui ne venait guère me voir, parce que nous ne nous
convenions pas, arriva, député par madame d'Arbigny, pour m'arracher à
ma solitude, mais s'intéressant assez peu, comme vous allez en juger, au
succès de son ambassade. Il aperçut en entrant, avant que j'eusse le
temps de le cacher, que j'avais le visage couvert de larmes. «A quoi bon
cette douleur, mon cher? me dit-il; quittez ma cousine, ou bien
épousez-la: ces deux partis sont également bons, puisqu'ils en
finissent.--Il y a des situations dans la vie, lui répondis-je, où, même
en se sacrifiant, on ne sait pas encore comment remplir tous ses
devoirs.--C'est qu'il ne faut pas se sacrifier, reprit M. de Maltigues;
je ne connais, quant à moi, aucune circonstance où cela soit nécessaire:
avec de l'adresse on se tire de tout; l'habileté est la reine du
monde.--Ce n'est pas l'habileté que j'envie, lui dis-je; mais je
voudrais au moins, je vous le répète, en me résignant à n'être pas
heureux, ne pas affliger ce que j'aime.--Croyez-moi, dit M. de
Maltigues, ne mêlez pas à cette oeuvre difficile qu'on appelle vivre, le
sentiment qui la complique encore plus: c'est une maladie de l'âme: j'en
suis atteint quelquefois tout comme un autre; mais quand elle m'arrive,
je me dis que cela passera, et je me tiens toujours parole.--Mais, lui
répondis-je, en cherchant à rester comme lui dans les idées générales,
car je ne pouvais ni ne voulais lui témoigner aucune confiance, quand on
pourrait écarter le sentiment, il resterait toujours l'honneur et la
vertu, qui s'opposent souvent à nos désirs en tout genre.--L'honneur!
reprit M. de Maltigues: entendez-vous par l'honneur, se battre quand on
est insulté? à cet égard il n'y a pas de doute; mais sous tous les
autres rapports, quel intérêt aurait-on à se laisser entraver par mille
délicatesses vaines?--Quel intérêt! interrompis-je; il me semble que ce
n'est pas là le mot dont il s'agit.--A parler sérieusement, continua M.
de Maltigues, il en est peu qui aient un sens aussi clair. Je sais bien
qu'autrefois l'on disait: _Un honorable malheur, un glorieux revers._
Mais aujourd'hui que tout le monde est persécuté, les coquins comme ce
qu'on est convenu d'appeler les honnêtes gens, il n'y a de différence
dans ce monde qu'entre les oiseaux pris au filet et ceux qui ont
échappé.--Je crois à une autre différence, lui répondis-je, la
prospérité méprisée, et les revers honorés par l'estime des hommes de
bien.--Trouvez-les-moi donc, reprit M. de Maltigues, ces hommes de bien
qui vous consolent de vos peines par leur courageuse estime; il me
semble, au contraire, que la plupart des personnes soi-disant
vertueuses, si vous êtes heureux, vous excusent; si vous êtes puissant,
vous aiment. C'est très-beau sans doute à vous de ne pas savoir
contrarier un père, qui devrait à présent ne plus se mêler de vos
affaires; mais il ne faudrait pas pour cela perdre votre vie ici de
toutes les façons: quant à moi, quoi qu'il m'arrive, je veux à tout prix
épargner à mes amis le chagrin de me voir souffrir, et à moi le
spectacle du visage allongé de la consolation.--Je croyais,
interrompis-je vivement, que le but de la vie d'un honnête homme n'était
pas le bonheur qui ne sert qu'à lui, mais la vertu qui sert aux
autres.--La vertu, la vertu!... dit M. de Maltigues en hésitant un peu;
puis se décidant à la fin: «c'est un langage pour le vulgaire, que les
augures ne peuvent se parler entre eux sans rire. Il y a de bonnes âmes
que de certains mots, de certains sons harmonieux remuent encore, c'est
pour elles que l'on fait jouer l'instrument; mais toute cette poésie que
l'on appelle la conscience, le dévouement, l'enthousiasme, a été
inventée pour consoler ceux qui n'ont pas su réussir dans le monde;
c'est comme un _De profundis_ que l'on chante pour les morts. Les
vivants, quand ils sont dans la prospérité, ne sont pas du tout curieux
d'obtenir ce genre d'hommage.»
«Je fus tellement irrité de ce discours, que je ne pus m'empêcher de
dire avec hauteur: «Je serais fâché, monsieur, si j'avais des droits sur
la maison de madame d'Arbigny, qu'elle reçût chez elle un homme qui se
permet une telle manière de penser et de s'exprimer.--Vous pouvez à cet
égard, répondit M. de Maltigues, quand il en sera temps, décider ce qui
vous plaira; mais si ma cousine m'en croit, elle n'épousera point un
homme qui se montre si malheureux de la possibilité de cette union;
depuis longtemps, elle peut vous le dire, je lui reproche sa faiblesse
et tous les moyens qu'elle emploie pour un but qui n'en vaut pas la
peine.» A ce mot, que l'accent rendait encore plus insultant, je fis
signe à M. de Maltigues de sortir avec moi, et pendant le chemin je dois
dire qu'il continuait à développer son système avec le plus grand
sang-froid du monde; et, pouvant mourir dans peu d'instants, il ne
disait pas un mot qui fût religieux ni sensible. «Si j'avais donné dans
toutes vos fadaises, à vous autres jeunes gens, me disait-il,
pensez-vous que ce qui se passe dans mon pays ne m'en aurait pas guéri?
Quand avez-vous vu que d'être scrupuleux à votre manière servît à
rien?--Je conviens avec vous, lui dis-je, que dans votre pays, à
présent, cela sert un peu moins qu'ailleurs, mais avec le temps, ou par
delà le temps, tout a sa récompense.--Oui, reprit M. de Maltigues, en
faisant entrer le ciel dans ses calculs.--Et pourquoi pas? lui dis-je;
l'un de nous va peut-être savoir ce qui en est.--Si c'est moi qui dois
mourir, continua-t-il en riant, je suis bien sûr que je n'en saurai
rien; si c'est vous, vous ne reviendrez pas éclairer mon âme.» En chemin
je pensais que, si j'étais tué par M. de Maltigues, je n'avais pris
aucune précaution pour faire savoir mon sort à mon père, ni pour donner
à madame d'Arbigny une partie de ma fortune, à laquelle je lui croyais
des droits. Pendant que je faisais ces réflexions, nous passâmes devant
la maison de M. de Maltigues, et je lui demandai la permission d'y
monter pour écrire deux lettres; il y consentit: et lorsque nous
continuâmes notre route pour sortir de la ville, je les lui remis, et je
lui parlai de madame d'Arbigny avec beaucoup d'intérêt, en la lui
recommandant comme à un ami que je croyais sûr. Cette preuve de
confiance le toucha; car il faut observer, à la gloire de l'honnêteté,
que les hommes qui professent le plus ouvertement l'immoralité sont
très-flattés si par hasard on leur donne une marque d'estime: la
circonstance aussi dans laquelle nous nous trouvions était assez grave
pour que M. de Maltigues en fût peut-être ému; mais comme pour rien au
monde il n'aurait voulu qu'on le remarquât, il dit en plaisantant ce qui
lui était inspiré, je le crois, par un sentiment plus sérieux.
«Vous êtes une honnête créature, mon cher Nelvil; je veux faire pour
vous quelque chose de généreux: on dit que cela porte bonheur, et la
générosité est en effet une qualité si enfantine, qu'elle doit être
plutôt récompensée dans le ciel que sur la terre. Mais, avant de vous
servir, il faut que nos conditions soient bien faites; quoi que je vous
dise, nous ne nous en battrons pas moins.» Je répondis à ces mots par un
consentement très-dédaigneux, à ce que je crois, car je trouvais la
précaution oratoire au moins inutile. M. de Maltigues continua d'un ton
sec et dégagé: «Madame d'Arbigny ne vous convient pas, vos caractères
n'ont aucun rapport ensemble; votre père, d'ailleurs, serait désespéré,
si vous faisiez ce mariage; et vous seriez désespéré d'affliger votre
père. Il vaut donc mieux que, si je vis, ce soit moi qui épouse madame
d'Arbigny; et, si vous me tuez, il vaut mieux encore qu'elle en épouse
un troisième; car c'est une personne d'une haute sagesse que ma cousine,
et qui, lors même qu'elle aime, prend toujours de sages précautions pour
le cas où on ne l'aimerait plus. Vous apprendrez tout cela par ses
lettres; je vous les laisse après moi: vous les trouverez dans mon
secrétaire, dont voici la clef. Je suis lié avec ma cousine depuis
qu'elle est au monde, et vous savez que, bien qu'elle soit
très-mystérieuse, elle ne me cache aucun de ses secrets; elle croit que
je ne dis que ce que je veux; il est vrai que je ne suis entraîné par
rien; mais aussi je ne mets pas d'importance à grand'chose, et je pense
que nous autres hommes, nous nous devons de ne nous rien taire à l'égard
des femmes. Aussi bien, si je meurs, c'est pour les beaux yeux de madame
d'Arbigny que cet accident m'arrivera, et quoique je sois prêt à périr
pour elle de bonne grâce, je ne lui suis pas trop obligé de la situation
où elle m'a mis par sa double intrigue. Au reste, ajouta-t-il, il n'est
pas dit que vous me tuerez;» et en achevant ces mots, comme nous étions
hors de la ville, il tira son épée et se mit en garde.
«Il avait parlé avec une vivacité singulière, et j'étais resté confondu
de ce qu'il m'avait dit. L'approche du danger, sans le troubler,
l'animait pourtant davantage, et je ne pouvais deviner si c'était la
vérité qui lui échappait, ou un mensonge qu'il forgeait pour se venger.
Néanmoins, dans cette incertitude, je ménageai beaucoup sa vie; il était
moins adroit que moi dans les exercices du corps, et dix fois j'aurais
pu lui plonger mon épée dans le coeur, mais je me contentai de le
blesser au bras et de le désarmer. Il parut sensible à mon procédé; et
je lui rappelai, en le conduisant chez lui, la conversation qui avait
précédé l'instant où nous nous étions battus. Il me dit alors: «Je suis
fâché d'avoir trahi la confiance de ma cousine; le péril est comme le
vin, il monte la tête; mais enfin je m'en console, car vous n'auriez pas
été heureux avec madame d'Arbigny; elle est trop rusée pour vous. Moi,
cela m'est égal; car, bien que je la trouve charmante et que son esprit
me plaise extrêmement, elle ne me fera jamais rien faire à mon
détriment, et nous nous servirons très-bien en tout, parce que le
mariage rendra nos intérêts communs. Mais vous, qui êtes romanesque,
vous auriez été sa dupe. Il ne tenait qu'à vous de me tuer, et je vous
dois la vie, je ne puis donc vous refuser les lettres que je vous avais
promises après ma mort. Lisez-les, partez pour l'Angleterre, et ne soyez
pas trop tourmenté des chagrins de madame d'Arbigny. Elle pleurera,
parce qu'elle vous aime; mais elle se consolera, parce que c'est une
femme assez raisonnable pour ne pas vouloir être malheureuse, et surtout
passer pour l'être. Dans trois mois elle sera madame de Maltigues.» Tout
ce qu'il me disait était vrai: les lettres qu'il me montra le
prouvèrent. Je restai convaincu que madame d'Arbigny n'était point dans
l'état qu'elle avait feint de m'avouer en rougissant, pour me
contraindre à l'épouser, et qu'elle m'avait, à cet égard, indignement
trompé. Sans doute elle m'aimait, puisqu'elle le disait dans ses lettres
à M. de Maltigues lui-même; mais elle le flattait avec tant d'art, elle
lui laissait tant d'espérance, et montrait, pour lui plaire, un
caractère si différent de celui qu'elle m'avait toujours fait voir,
qu'il me fut impossible de douter qu'elle ne le ménageât, dans
l'intention de l'épouser si notre mariage n'avait pas lieu. Telle était
la femme, Corinne, qui m'a coûté pour toujours le repos du coeur et de
la conscience!
«Je lui écrivis en partant, et je ne la revis plus; et, comme M. de
Maltigues l'avait prédit, j'ai su depuis qu'elle l'avait épousé. Mais
j'étais loin d'envisager alors le malheur qui m'attendait: je croyais
obtenir le pardon de mon père; j'étais sûr qu'en lui disant combien
j'avais été trompé, il m'aimerait davantage, puisqu'il me saurait plus à
plaindre. Après un voyage de près d'un mois, jour et nuit, à travers
l'Allemagne, j'arrivai en Angleterre plein de confiance dans
l'inépuisable bonté paternelle. Corinne, en débarquant, un papier public
m'annonça que mon père n'était plus! Vingt mois se sont passés depuis ce
moment, et il est toujours devant moi comme un fantôme qui me poursuit.
Les lettres qui formaient ces mots: _Lord Nelvil vient de mourir_, ces
lettres étaient flamboyantes; le feu du volcan qui est là devant nous
est moins effrayant qu'elles. Ce n'est pas tout encore; j'appris qu'il
était mort profondément affligé de mon séjour en France, craignant que
je ne renonçasse à la carrière militaire, que je n'épousasse une femme
dont il pensait peu de bien, et que, me fixant dans un pays en guerre
avec le mien, je ne me perdisse entièrement de réputation en Angleterre!
Qui sait si ces douloureuses pensées n'ont pas abrégé ses jours!
Corinne, Corinne, ne suis-je pas un assassin, ne le suis-je pas?
dites-le-moi.--Non, s'écria-t-elle, non, vous n'êtes que malheureux;
c'est la bonté, c'est la générosité qui vous ont entraîné. Je vous
respecte autant que je vous aime: jugez-vous dans mon coeur; prenez-le
pour votre conscience. La douleur vous égare: croyez celle qui vous
chérit. Ah! l'amour, tel que je le sens, n'est point une illusion: c'est
parce que vous êtes le meilleur, le plus sensible des hommes, que je
vous admire et vous adore.--Corinne, lui dit Oswald, cet hommage ne
m'est pas dû; mais il se peut cependant que je ne sois pas si coupable.
Mon père m'a pardonné avant de mourir; j'ai trouvé dans un dernier écrit
de lui, qui m'était adressé, de douces paroles. Une lettre de moi lui
était parvenue, qui m'avait un peu justifié; mais le mal était fait, et
la douleur qui venait de moi avait déchiré son coeur.
«Quand je rentrai dans son château, quand ses vieux serviteurs
m'entourèrent, je repoussai leurs consolations, je m'accusai devant eux;
j'allai me prosterner sur sa tombe; j'y jurai, comme si le temps de
réparer existait encore pour moi, que jamais je ne me marierais sans le
consentement de mon père. Hélas! que promettais-je à celui qui n'était
plus! que signifiaient alors ces paroles de mon délire! Je ne dois les
considérer au moins comme un engagement de ne rien faire qu'il eût
désapprouvé pendant sa vie. Corinne, chère amie, pourquoi ces mots vous
troublent-ils? Mon père a pu me demander le sacrifice d'une femme
dissimulée, qui ne devait qu'à son adresse le goût qu'elle m'inspirait;
mais la personne la plus vraie, la plus naturelle et la plus généreuse,
celle pour qui j'ai senti le premier amour, celui qui purifie l'âme au
lieu de l'égarer, pourquoi les êtres célestes voudraient-ils me séparer
d'elle?
«Lorsque j'entrai dans la chambre de mon père, je vis son manteau, son
fauteuil, son épée, qui étaient encore là, comme autrefois; encore là:
mais sa place était vide, et mes cris l'appelaient en vain! Ce
manuscrit, ce recueil de ses pensées, est tout ce qui me répond: vous en
connaissez déjà quelques morceaux, dit Oswald en le donnant à Corinne;
je le porte toujours avec moi. Lisez ce qu'il écrivait sur le devoir des
enfants envers leurs parents; lisez, Corinne: votre douce voix me
familiarisera peut-être avec ces paroles. Corinne obéit à la voix
d'Oswald, et lut ce qui suit:
«Ah! qu'il faut peu de chose pour rendre défiants d'eux-mêmes, un
père, une mère avancés dans la vie! Ils croient aisément qu'ils sont
de trop sur la terre. A quoi se croiraient-ils bons pour vous, qui ne
leur demandez plus de conseils? Vous vivez tout entiers dans le moment
présent; vous y êtes consignés par une passion dominante, et tout ce
qui ne se rapporte pas à ce moment vous paraît antique et suranné.
Enfin, vous êtes tellement en votre personne et de coeur et d'esprit,
que, croyant former à vous seuls un point historique, les
ressemblances éternelles entre le temps et les hommes échappent à
votre attention; et l'autorité de l'expérience vous semble une
fiction, ou une vaine garantie destinée uniquement au crédit des
vieillards et aux dernières jouissances de leur amour-propre. Quelle
erreur est la vôtre! Le monde, ce vaste théâtre, ne change pas
d'acteurs; c'est toujours l'homme qui s'y montre en scène; mais
l'homme ne se renouvelle point, il se diversifie; et comme toutes ses
formes sont dépendantes de quelques passions principales dont le
cercle est depuis longtemps parcouru, il est rare que, dans les
petites combinaisons de la vie privée, l'expérience, cette science du
passé, ne soit la source féconde des enseignements les plus utiles.
«Honneur donc aux pères et aux mères, honneur et respect, ne fût-ce
que pour leur règne passé, pour ce temps dont ils ont été seuls
maîtres, et qui ne reviendra plus; ne fût-ce que pour ces années à
jamais perdues, et dont ils portent sur le front l'auguste empreinte!
«Voilà votre devoir, enfants présomptueux, et qui paraissez impatients
de courir seuls dans la route de la vie. Ils s'en iront, vous n'en
pouvez douter, ces parents qui tardent à vous faire place; ce père,
dont les discours ont encore une teinte de sévérité qui vous blesse;
cette mère, dont le vieil âge vous impose des soins qui vous
importunent: ils s'en iront, ces surveillants attentifs de votre
enfance, et ces protecteurs animés de votre jeunesse; ils s'en iront,
et vous chercherez en vain de meilleurs amis; ils s'en iront, et dès
qu'ils ne seront plus, ils se présenteront à vous sous un nouvel
aspect; car le temps, qui vieillit les gens présents à notre vue, les
rajeunit pour nous quand la mort les a fait disparaître; le temps leur
prête alors un éclat qui nous était inconnu: nous les voyons dans le
tableau de l'éternité, où il n'y a plus d'âge, comme il n'y a plus de
graduation; et, s'ils avaient laissé sur la terre un souvenir de leur
vertu, nous les ornerions en imagination d'un rayon céleste, nous les
suivrions de nos regards dans le séjour des élus, nous les
contemplerions dans ces demeures de gloire et de félicité; et, près
des vives couleurs dont nous composerions leur sainte auréole nous
nous trouverions effacés, au milieu même de nos beaux jours, au milieu
des triomphes dont nous sommes le plus éblouis.»
«Corinne, s'écria lord Nelvil avec une douleur déchirante, pensez-vous
que ce soit contre moi qu'il écrivit ces éloquentes plaintes?--Non, non,
répondit Corinne; vous savez qu'il vous chérissait, qu'il croyait à
votre tendresse; et je tiens de vous que ces réflexions furent écrites
longtemps avant que vous eussiez eu le tort que vous vous reprochez.
Écoutez plutôt, continua Corinne en parcourant le recueil qu'elle avait
encore entre les mains, écoutez ces réflexions sur l'indulgence, qui
sont écrites quelques pages plus loin:
«Nous marchons dans la vie, environnés de piéges, et d'un pas
chancelant; nos sens se laissent séduire par des amorces trompeuses;
notre imagination nous égare par de fausses lueurs; et notre raison
elle-même reçoit chaque jour de l'expérience le degré de lumière qui
lui manquait et la confiance dont elle a besoin. Tant de dangers, unis
à une si grande faiblesse; tant d'intérêts divers, avec une prévoyance
si limitée, une capacité si restreinte; enfin tant de choses inconnues
et une si courte vie, toutes ces circonstances, toutes ces conditions
de notre nature, ne sont-elles pas pour nous un avertissement du haut
rang que nous devons accorder à l'indulgence dans l'ordre des vertus
sociales?... Hélas! où est-il, l'homme qui soit exempt de faiblesse?
où est-il, l'homme qui n'ait aucun reproche à se faire? où est-il,
l'homme qui puisse regarder en arrière de sa vie sans éprouver un seul
remords, ou sans connaître aucun regret? Celui-là seul est étranger
aux agitations d'une âme timorée, qui ne s'est jamais examiné
lui-même, qui n'a jamais séjourné dans la solitude de sa conscience.»
«Voilà, reprit Corinne, les paroles que votre père vous adresse du haut
du ciel; voilà celles qui sont pour vous.--Cela est vrai, dit Oswald;
oui, Corinne, vous êtes l'ange des consolations, vous me faites du bien;
mais, si j'avais pu le voir un moment avant sa mort, s'il avait su de
moi que je n'étais pas indigne de lui, s'il m'avait dit qu'il le
croyait, je ne serais pas agité par les remords, comme le plus criminel
des hommes; je n'aurais pas cette conduite vacillante, cette âme
troublée qui ne promet de bonheur à personne. Ne m'accusez pas de
faiblesse; mais le courage ne peut rien contre la conscience: c'est
d'elle qu'il vient: comment pourrait-il triompher d'elle? A présent même
que l'obscurité s'avance, il me semble que je vois dans ces nuages les
sillons de la foudre qui me menace. Corinne! Corinne! rassurez votre
malheureux ami, ou laissez-moi couché sur cette terre, qui
s'entr'ouvrira peut-être à mes cris, et me laissera pénétrer jusqu'au
séjour des morts.»