CHAPITRE IV

Les ruines de Pompéia sont proches du Vésuve, et c'est par ces ruines

que Corinne et lord Nelvil commencèrent leur voyage. Ils étaient

silencieux l'un et l'autre: car le moment de la décision de leur sort

approchait, et cette vague espérance dont ils avaient joui si longtemps,

et qui s'accorde si bien avec l'indolence et la rêverie qu'inspire le

climat d'Italie, devait enfin être remplacée par une destinée positive.

Ils virent ensemble Pompéia, la ruine la plus curieuse de l'antiquité. A

Rome, l'on ne trouve guère que les débris des monuments publics, et ces

monuments ne retracent que l'histoire politique des siècles écoulés;

mais à Pompéia, c'est la vie privée des anciens qui s'offre à vous telle

qu'elle était. Le volcan qui a couvert cette ville de cendres l'a

préservée des outrages du temps. Jamais les édifices exposés à l'air ne

se seraient ainsi maintenus, et ce souvenir enfoui s'est retrouvé tout

entier. Les peintures, les bronzes, étaient encore dans leur beauté

première, et tout ce qui peut servir aux usages domestiques est conservé

d'une manière effrayante. Les amphores sont encore préparées pour le

festin du jour suivant; la farine qui allait être pétrie est encore là;

les restes d'une femme sont encore ornés des parures qu'elle portait

dans le jour de fête que le volcan a troublé, et ses bras desséchés ne

remplissent plus le bracelet de pierreries qui les entoure encore. On ne

peut voir nulle part une image aussi frappante de l'interruption subite

de la vie. Le sillon des roues est visiblement marqué sur les pavés dans

les rues, et les pierres qui bordent les puits portent la trace des

cordes qui les ont creusées peu à peu. On voit encore sur les murs d'un

corps de garde les caractères mal formés, les figures grossièrement

esquissées que les soldats traçaient pour passer le temps, tandis que ce

temps avançait pour les engloutir.

Quand on se place au milieu du carrefour des rues, d'où l'on voit de

tous les côtés la ville, qui subsiste encore presque en entier, il

semble qu'on attend quelqu'un, que le maître soit prêt à venir, et

l'apparence même de vie qu'offre ce séjour fait sentir plus tristement

son éternel silence. C'est avec des morceaux de lave pétrifiée que sont

bâties la plupart de ces maisons qui ont été ensevelies par d'autres

laves. Ainsi, ruines sur ruines, et tombeaux sur tombeaux! Cette

histoire du monde, où les époques se comptent de débris en débris; cette

vie humaine, dont la trace se suit à la lueur des volcans qui l'ont

consumée, remplissent le coeur d'une profonde mélancolie. Qu'il y a

longtemps que l'homme existe! qu'il y a longtemps qu'il vit, qu'il

souffre et qu'il périt! Où peut-on retrouver ses sentiments et ses

pensées? L'air qu'on respire dans ces ruines en est-il encore empreint,

ou sont-elles pour jamais déposées dans le ciel, où règne l'immortalité?

Quelques feuilles brûlées des manuscrits qui ont été retrouvés à

Herculanum et à Pompéia, et que l'on essaye de dérouler à Portici, sont

tout ce qui nous reste pour interpréter les malheureuses victimes que le

volcan, la foudre de la terre, a dévorées. Mais en passant près de ces

cendres, que l'art parvient à ranimer, on tremble de respirer, de peur

qu'un souffle n'enlève cette poussière, où de nobles idées sont

peut-être encore empreintes.

Les édifices publics, dans cette ville même de Pompéia qui était une des

moins grandes de l'Italie, sont encore assez beaux. Le luxe des anciens

avait presque toujours pour but un objet d'intérêt public. Leurs maisons

particulières sont très-petites, et l'on n'y voit point la recherche de

la magnificence; mais un goût vif pour les beaux-arts s'y fait

remarquer. Presque tout l'intérieur était orné de peintures les plus

agréables, et de pavés de mosaïque artistement travaillés. Il y a

beaucoup de ces pavés sur lesquels on trouve écrit: «_Salve_ (salut).»

Ce mot est placé sur le seuil de la porte. Ce n'était pas sûrement une

simple politesse que ce salut, mais une invocation à l'hospitalité. Les

chambres sont singulièrement étroites, peu éclairées, n'ayant jamais de

fenêtres sur la rue, et donnant presque toutes sur un portique qui est

dans l'intérieur de la maison, ainsi que la cour de marbre qu'il

entoure. Au milieu de cette cour est une citerne simplement décorée. Il

est évident, par ce genre d'habitation, que les anciens vivaient presque

toujours en plein air, et que c'était ainsi qu'ils recevaient leurs

amis. Rien ne donne une idée plus douce et plus voluptueuse de

l'existence que ce climat, qui unit intimement l'homme avec la nature.

Il semble que le caractère des entretiens et de la société doit être

tout autre, avec de telles habitudes, que dans les pays où la rigueur du

froid force à se renfermer dans les maisons. On comprend mieux les

dialogues de Platon en voyant ces portiques sous lesquels les anciens se

promenaient la moitié du jour. Ils étaient sans cesse animés par le

spectacle d'un beau ciel: l'ordre social, tels qu'ils le concevaient,

n'était point l'aride combinaison du calcul et de la force, mais un

heureux ensemble d'institutions qui excitaient les facultés,

développaient l'âme, et donnaient à l'homme pour but le perfectionnement

de lui-même et de ses semblables.

L'antiquité inspire une curiosité insatiable. Les érudits qui s'occupent

seulement à recueillir une collection de noms qu'ils appellent

l'histoire sont sûrement dépourvus de toute imagination. Mais pénétrer

dans le passé, interroger le coeur humain à travers les siècles, saisir

un fait par un mot, et le caractère d'une nation par un fait; enfin,

remonter jusqu'aux temps les plus reculés pour tâcher de se figurer

comment la terre, dans sa première jeunesse, apparaissait aux regards

des hommes, et de quelle manière ils supportaient alors ce don de la

vie, que la civilisation a tant compliqué maintenant, c'est un effort

continuel de l'imagination, qui devine et découvre les plus beaux

secrets que la réflexion et l'étude puissent nous révéler. Ce genre

d'intérêt et d'occupation attirait singulièrement Oswald, et il répétait

souvent à Corinne, que s'il n'avait pas eu dans son pays de nobles

intérêts à servir, il n'aurait trouvé la vie supportable que dans les

contrées où les monuments de l'histoire tiennent lieu de l'existence

présente. Il faut au moins regretter la gloire, quand il n'est plus

possible de l'obtenir. C'est l'oubli seul qui dégrade l'âme; mais elle

peut trouver un asile dans le passé quand d'arides circonstances privent

les actions de leur but.

En sortant de Pompéia et repassant à Portici, Corinne et lord Nelvil

furent bientôt entourés par les habitants, qui les engageaient à grands

cris à venir voir _la montagne_; c'est ainsi qu'ils appellent le Vésuve.

A-t-il besoin d'être nommé? Il est pour les Napolitains la gloire et la

patrie: leur pays est signalé par cette merveille. Oswald voulut que

Corinne fût portée sur une espèce de palanquin jusqu'à l'ermitage de

Saint-Salvador, qui est à moitié chemin de la montagne, et où les

voyageurs se reposent avant d'entreprendre de gravir sur le sommet; il

allait à cheval à côté d'elle, pour surveiller ceux qui la portaient; et

plus son coeur était rempli par les généreuses pensées qu'inspirent la

nature et l'histoire, plus il adorait Corinne.

Au pied du Vésuve, la campagne est la plus fertile et la mieux cultivée

que l'on puisse trouver dans le royaume de Naples, c'est-à-dire dans la

contrée de l'Europe la plus favorisée du ciel. La vigne célèbre dont le

vin est appelé _lacryma Christi_ se trouve dans cet endroit, et tout à

côté des terres dévastées par la lave. On dirait que la nature a fait un

dernier effort en ce lieu voisin du volcan, et s'est parée de ses plus

beaux dons avant de périr. A mesure que l'on s'élève, on découvre, en se

retournant, Naples et l'admirable pays qui l'environne. Les rayons du

soleil font scintiller la mer comme des pierres précieuses; mais toute

la splendeur de la création s'éteint par degrés jusqu'à la terre de

cendre et de fumée qui annonce l'approche du volcan. Les laves

ferrugineuses des années précédentes tracent sur le sol leur large et

noir sillon, et tout est aride autour d'elles. A une certaine hauteur,

les oiseaux ne volent plus; à telle autre, les plantes deviennent

très-rares, puis les insectes mêmes ne trouvent plus rien pour subsister

dans cette nature consumée. Enfin, tout ce qui a vie disparaît: vous

entrez dans l'empire de la mort, et la cendre de cette terre pulvérisée

roule seule sous vos pieds mal affermis.

_Nè greggi nè armenti

Guida bifolco mai, guida pastore._

_Jamais le berger ni le pasteur ne conduisent en ce lieu ni leurs brebis

ni leurs troupeaux._

Un ermite habite là, sur les confins de la vie et de la mort. Un arbre,

le dernier adieu de la végétation, est devant sa porte; et, c'est à

l'ombre de son pâle feuillage que les voyageurs ont coutume d'attendre

que la nuit vienne pour continuer leur route; car, pendant le jour, les

feux du Vésuve ne s'aperçoivent que comme un nuage de fumée, et la lave,

si ardente de nuit, paraît sombre à la clarté du soleil. Cette

métamorphose elle-même est un beau spectacle, qui renouvelle chaque soir

l'étonnement que la continuité du même aspect pourrait affaiblir.

L'impression de ce lieu, sa solitude profonde, donnèrent à lord Nelvil

plus de force pour révéler ses secrets sentiments; et, désirant

encourager la confiance de Corinne, il consentit à lui parler, et lui

dit avec une vive émotion: «Vous voulez lire jusqu'au fond de l'âme de

votre malheureux ami; eh bien! je vous avouerai tout: mes blessures vont

se rouvrir, je le sens; mais en présence de cette nature immuable,

faut-il donc avoir tant de peur des souffrances que le temps entraîne

avec lui?

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 80 / 167 题