Oswald passa le jour suivant dans les jardins de quelques couvents
d'hommes. Il alla d'abord au couvent des Chartreux, et s'arrêta quelque
temps avant d'y entrer, pour considérer deux lions égyptiens qui sont à
peu de distance de la porte. Ces lions ont une expression remarquable de
force et de repos; il y a quelque chose dans leur physionomie qui
n'appartient ni à l'animal ni à l'homme: ils semblent une puissance de
la nature; et l'on conçoit, en les voyant, comment les dieux du
paganisme pouvaient être représentés sous cet emblème.
Le couvent des Chartreux est bâti sur les débris des Thermes de
Dioclétien, et l'église qui est à côté du couvent est décorée avec les
colonnes de granit qu'on y a trouvées debout. Les moines qui habitent ce
couvent les montrent avec empressement; ils ne tiennent plus au monde
que par l'intérêt qu'ils prennent aux ruines. La manière de vivre des
Chartreux suppose, dans les hommes qui sont capables de la mener, ou un
esprit extrêmement borné, ou la plus noble et la plus continuelle
exaltation des sentiments religieux. Cette succession de jours sans
variété d'événements rappelle ce vers fameux:
Sur les mondes détruits, le Temps dort immobile.
Il semble que la vie ne serve là qu'à contempler la mort. La mobilité
des idées, avec une telle uniformité d'existence, serait le plus cruel
des supplices. Au milieu du cloître s'élèvent quatre cyprès. Cet arbre
noir et silencieux, que le vent même agite difficilement, n'introduit
pas le mouvement dans ce séjour. Entre les cyprès, il y a une fontaine
d'où sort un peu d'eau que l'on entend à peine, tant le jet en est
faible et lent; on dirait que c'est la clepsydre qui convient à cette
solitude, où le temps fait si peu de bruit. Quelquefois la lune y
pénètre avec sa pâle lumière, et son absence et son retour sont un
événement dans cette vie monotone.
Ces hommes qui existent ainsi sont pourtant les mêmes à qui la guerre et
toute son activité suffiraient à peine s'ils y étaient accoutumés. C'est
un sujet inépuisable de réflexion, que les différentes combinaisons de
la destinée humaine sur la terre. Il se passe dans l'intérieur de l'âme
mille accidents, il se forme mille habitudes qui font de chaque individu
un monde et son histoire. Connaître un autre parfaitement serait l'étude
d'une vie entière; qu'est-ce donc qu'on entend par connaître les hommes?
Les gouverner, cela se peut; mais les comprendre, Dieu seul le fait.
Oswald, du couvent des Chartreux, se rendit au couvent de Bonaventure,
bâti sur les ruines du palais de Néron; là où tant de crimes se sont
commis sans remords, de pauvres moines, tourmentés par des scrupules de
conscience, s'imposent des supplices cruels pour les plus légères
fautes. «_Nous espérons seulement_, disait un de ces religieux, _qu'à
l'instant de la mort nos péchés n'auront pas excédé nos pénitences_.»
Lord Nelvil, en entrant dans ce couvent, heurta contre une trappe, et il
en demanda l'usage: «_C'est par là qu'on nous enterre_,» dit l'un des
plus jeunes religieux, que la maladie du mauvais air avait déjà frappé.
Les habitants du Midi craignant beaucoup la mort, l'on s'étonne d'y
trouver des institutions qui la rappellent à ce point; mais il est dans
la nature d'aimer à se livrer à l'idée même de ce que l'on redoute. Il y
a comme un enivrement de tristesse qui fait à l'âme le bien de la
remplir tout entière.
Un antique sarcophage d'un jeune enfant sert de fontaine à ce couvent.
Le beau palmier dont Rome se vante est le seul arbre du jardin de ces
moines; mais ils ne font point d'attention aux objets extérieurs. Leur
discipline est trop rigoureuse pour laisser à leur esprit aucun genre de
liberté. Leurs regards sont abattus, leur démarche est lente; ils ne
font plus en rien usage de leur volonté. Ils ont abdiqué le gouvernement
d'eux-mêmes, tant cet empire _fatigue son triste possesseur_! Ce séjour
néanmoins n'agit pas fortement sur l'âme d'Oswald; l'imagination se
révolte contre une intention si manifeste de lui présenter le souvenir
de la mort sous toutes les formes. Quand ce souvenir se rencontre d'une
manière inattendue, quand c'est la nature qui nous en parle, et non pas
l'homme, l'impression que nous en recevons est bien plus profonde.
Des sentiments doux et calmes s'emparèrent de l'âme d'Oswald, lorsqu'au
coucher du soleil il entra dans le jardin de _San Giovanni e Paolo_. Les
moines de ce couvent sont soumis à des pratiques moins sévères, et leur
jardin domine toutes les ruines de l'ancienne Rome. On voit de là le
Colisée, le Forum, tous les arcs de triomphe encore debout, les
obélisques, les colonnes. Quel beau site pour un tel asile! Les
solitaires se consolent de n'être rien, en considérant les monuments
élevés par tous ceux qui ne sont plus. Oswald se promena longtemps sous
les ombrages du jardin de ce couvent, si rares en Italie. Ces beaux
arbres interrompent un moment la vue de Rome, comme pour redoubler
l'émotion qu'on éprouve en la revoyant. C'était à l'heure de la soirée
où l'on entend toutes les cloches de Rome sonner l'_Ave, Maria_:
. . . . . . squilla di lontano,
Che paja il giorno pianger che, si muore.