CHAPITRE PREMIER

Oswald passa le jour suivant dans les jardins de quelques couvents

d'hommes. Il alla d'abord au couvent des Chartreux, et s'arrêta quelque

temps avant d'y entrer, pour considérer deux lions égyptiens qui sont à

peu de distance de la porte. Ces lions ont une expression remarquable de

force et de repos; il y a quelque chose dans leur physionomie qui

n'appartient ni à l'animal ni à l'homme: ils semblent une puissance de

la nature; et l'on conçoit, en les voyant, comment les dieux du

paganisme pouvaient être représentés sous cet emblème.

Le couvent des Chartreux est bâti sur les débris des Thermes de

Dioclétien, et l'église qui est à côté du couvent est décorée avec les

colonnes de granit qu'on y a trouvées debout. Les moines qui habitent ce

couvent les montrent avec empressement; ils ne tiennent plus au monde

que par l'intérêt qu'ils prennent aux ruines. La manière de vivre des

Chartreux suppose, dans les hommes qui sont capables de la mener, ou un

esprit extrêmement borné, ou la plus noble et la plus continuelle

exaltation des sentiments religieux. Cette succession de jours sans

variété d'événements rappelle ce vers fameux:

Sur les mondes détruits, le Temps dort immobile.

Il semble que la vie ne serve là qu'à contempler la mort. La mobilité

des idées, avec une telle uniformité d'existence, serait le plus cruel

des supplices. Au milieu du cloître s'élèvent quatre cyprès. Cet arbre

noir et silencieux, que le vent même agite difficilement, n'introduit

pas le mouvement dans ce séjour. Entre les cyprès, il y a une fontaine

d'où sort un peu d'eau que l'on entend à peine, tant le jet en est

faible et lent; on dirait que c'est la clepsydre qui convient à cette

solitude, où le temps fait si peu de bruit. Quelquefois la lune y

pénètre avec sa pâle lumière, et son absence et son retour sont un

événement dans cette vie monotone.

Ces hommes qui existent ainsi sont pourtant les mêmes à qui la guerre et

toute son activité suffiraient à peine s'ils y étaient accoutumés. C'est

un sujet inépuisable de réflexion, que les différentes combinaisons de

la destinée humaine sur la terre. Il se passe dans l'intérieur de l'âme

mille accidents, il se forme mille habitudes qui font de chaque individu

un monde et son histoire. Connaître un autre parfaitement serait l'étude

d'une vie entière; qu'est-ce donc qu'on entend par connaître les hommes?

Les gouverner, cela se peut; mais les comprendre, Dieu seul le fait.

Oswald, du couvent des Chartreux, se rendit au couvent de Bonaventure,

bâti sur les ruines du palais de Néron; là où tant de crimes se sont

commis sans remords, de pauvres moines, tourmentés par des scrupules de

conscience, s'imposent des supplices cruels pour les plus légères

fautes. «_Nous espérons seulement_, disait un de ces religieux, _qu'à

l'instant de la mort nos péchés n'auront pas excédé nos pénitences_.»

Lord Nelvil, en entrant dans ce couvent, heurta contre une trappe, et il

en demanda l'usage: «_C'est par là qu'on nous enterre_,» dit l'un des

plus jeunes religieux, que la maladie du mauvais air avait déjà frappé.

Les habitants du Midi craignant beaucoup la mort, l'on s'étonne d'y

trouver des institutions qui la rappellent à ce point; mais il est dans

la nature d'aimer à se livrer à l'idée même de ce que l'on redoute. Il y

a comme un enivrement de tristesse qui fait à l'âme le bien de la

remplir tout entière.

Un antique sarcophage d'un jeune enfant sert de fontaine à ce couvent.

Le beau palmier dont Rome se vante est le seul arbre du jardin de ces

moines; mais ils ne font point d'attention aux objets extérieurs. Leur

discipline est trop rigoureuse pour laisser à leur esprit aucun genre de

liberté. Leurs regards sont abattus, leur démarche est lente; ils ne

font plus en rien usage de leur volonté. Ils ont abdiqué le gouvernement

d'eux-mêmes, tant cet empire _fatigue son triste possesseur_! Ce séjour

néanmoins n'agit pas fortement sur l'âme d'Oswald; l'imagination se

révolte contre une intention si manifeste de lui présenter le souvenir

de la mort sous toutes les formes. Quand ce souvenir se rencontre d'une

manière inattendue, quand c'est la nature qui nous en parle, et non pas

l'homme, l'impression que nous en recevons est bien plus profonde.

Des sentiments doux et calmes s'emparèrent de l'âme d'Oswald, lorsqu'au

coucher du soleil il entra dans le jardin de _San Giovanni e Paolo_. Les

moines de ce couvent sont soumis à des pratiques moins sévères, et leur

jardin domine toutes les ruines de l'ancienne Rome. On voit de là le

Colisée, le Forum, tous les arcs de triomphe encore debout, les

obélisques, les colonnes. Quel beau site pour un tel asile! Les

solitaires se consolent de n'être rien, en considérant les monuments

élevés par tous ceux qui ne sont plus. Oswald se promena longtemps sous

les ombrages du jardin de ce couvent, si rares en Italie. Ces beaux

arbres interrompent un moment la vue de Rome, comme pour redoubler

l'émotion qu'on éprouve en la revoyant. C'était à l'heure de la soirée

où l'on entend toutes les cloches de Rome sonner l'_Ave, Maria_:

. . . . . . squilla di lontano,

Che paja il giorno pianger che, si muore.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 68 / 167 题