Ils partirent donc le lendemain pour Tivoli. Oswald conduisait lui-même
les quatre chevaux qui les traînaient, et se plaisait dans la rapidité
de leur course, rapidité qui semble accroître la vivacité du sentiment
de l'existence; et cette impression est douce à côté de ce qu'on aime.
Il dirigeait la voiture avec une attention extrême, dans la crainte que
le moindre accident ne pût arriver à Corinne. Il avait ces soins
protecteurs qui sont le plus doux lien de l'homme avec la femme. Corinne
n'était point, comme la plupart des femmes, facilement effrayée par les
dangers possibles d'une route; mais il lui était si doux de remarquer la
sollicitude d'Oswald, qu'elle souhaitait presque d'avoir peur, afin
d'être rassurée par lui.
Ce qui donnait, comme on le verra dans la suite, un si grand ascendant à
lord Nelvil sur le coeur de son amie, c'étaient les contrastes
inattendus qui prêtaient à toute sa manière d'être un charme
particulier. Tout le monde admirait son esprit et la grâce de sa figure;
mais il devait intéresser surtout une personne qui, réunissant en elle,
par un accord singulier, la constance à la mobilité, se plaisait dans
les impressions tout à la fois variées et fidèles. Jamais il n'était
occupé que de Corinne; et cette occupation même prenait sans cesse des
caractères différents: tantôt la réserve y dominait, tantôt l'abandon,
tantôt une douceur parfaite, tantôt une amertume sombre, qui prouvait la
profondeur des sentiments, mais mêlait le trouble à la confiance, et
faisait naître sans cesse une émotion nouvelle. Oswald, intérieurement
agité, cherchait à se contenir au dehors; et celle qui l'aimait, occupée
à le deviner, trouvait dans ce mystère un intérêt continuel. On eût dit
que les défauts mêmes d'Oswald étaient faits pour relever ses agréments.
Un homme, quelque distingué qu'il eût été, mais dont le caractère n'eût
point offert de contradiction ni de combats, n'aurait pas ainsi captivé
l'imagination de Corinne. Elle avait une sorte de peur d'Oswald qui
l'asservissait à lui; il régnait sur son âme par une bonne et par une
mauvaise puissance, par ses qualités, et par l'inquiétude que ces
qualités mal combinées pouvaient inspirer; enfin, il n'y avait pas de
sécurité dans le bonheur que donnait lord Nelvil: et peut-être faut-il
expliquer par ce tort même l'exaltation de la passion de Corinne;
peut-être ne pouvait-elle aimer à ce point que celui qu'elle craignait
de perdre. Un esprit supérieur, une sensibilité aussi ardente que
délicate, pouvait se lasser de tout, excepté de l'homme vraiment
extraordinaire dont l'âme constamment ébranlée ressemblait au ciel même,
qui se montre tantôt serein, tantôt couvert de nuages. Oswald, toujours
vrai, toujours profond et passionné, était néanmoins souvent prêt à
renoncer à l'objet de sa tendresse, parce qu'une longue habitude de la
peine lui faisait croire qu'il ne pouvait y avoir que du remords et de
la souffrance dans les affections trop vives du coeur.
Lord Nelvil et Corinne, dans leur course à Tivoli, passèrent devant les
ruines du palais d'Adrien et du jardin immense qui l'entourait. Ce
prince avait réuni dans son jardin les productions les plus rares, les
chefs-d'oeuvre les plus admirables des pays conquis par les Romains. On
y voit encore aujourd'hui quelques pierres éparses qui s'appellent
_l'Égypte, l'Inde et l'Asie_. Plus loin était la retraite où Zénobie,
reine de Palmyre, a terminé ses jours. Elle n'a pas soutenu dans
l'adversité la grandeur de sa destinée; elle n'a su, ni, comme un homme,
mourir pour la gloire; ni, comme une femme, mourir plutôt que de trahir
son ami.
Enfin ils découvrirent Tivoli, qui fut la demeure de tant d'hommes
célèbres, de Brutus, d'Auguste, de Mécène, de Catulle; mais surtout la
demeure d'Horace; car ce sont ses vers qui ont illustré ce séjour. La
maison de Corinne était bâtie au-dessus de la cascade bruyante du
Téverone; au haut de la montagne, en face de son jardin, était le temple
de la Sibylle. C'est une belle idée qu'avaient les anciens de placer les
temples au sommet des lieux élevés. Ils dominaient sur la campagne,
comme les idées religieuses sur toute autre pensée. Ils inspiraient plus
d'enthousiasme pour la nature, en annonçant la Divinité dont elle émane,
et l'éternelle reconnaissance des générations successives envers elle.
Le paysage, de quelque point de vue qu'on le considérât, faisait tableau
avec le temple, qui était là comme le centre ou l'ornement de tout. Les
ruines répandent un singulier charme sur la campagne d'Italie. Elles ne
rappellent pas, comme les édifices modernes, le travail et la présence
de l'homme; elles se confondent avec les arbres, avec la nature; elles
semblent en harmonie avec le torrent solitaire, image du temps qui les a
faites ce qu'elles sont. Les plus belles contrées du monde, quand elles
ne retracent aucun souvenir, quand elles ne portent l'empreinte d'aucun
événement remarquable, sont dépourvues d'intérêt, en comparaison des
pays historiques. Quel lieu pouvait mieux convenir à l'habitation de
Corinne en Italie, que le séjour consacré à la Sibylle, à la mémoire
d'une femme animée par une inspiration divine? La maison de Corinne
était ravissante; elle était ornée avec l'élégance du goût moderne, et
cependant le charme d'une imagination qui se plaît dans les beautés
antiques s'y faisait sentir. L'on y remarquait une rare intelligence du
bonheur, dans le sens le plus élevé de ce mot, c'est-à-dire, en le
faisant consister dans tout ce qui ennoblit l'âme, excite la pensée et
vivifie le talent.
En se promenant avec Corinne, Oswald s'aperçut que le souffle du vent
avait un son harmonieux, et répandait dans l'air des accords qui
semblaient venir du balancement des fleurs, de l'agitation des arbres,
et prêter une voix à la nature. Corinne lui dit que c'étaient des harpes
éoliennes que le vent faisait résonner, et qu'elle avait placées dans
quelques grottes du jardin, pour remplir l'atmosphère de sons aussi bien
que de parfums. Dans cette demeure délicieuse, Oswald était inspiré par
le sentiment le plus pur. «Écoutez, dit-il à Corinne, jusqu'à ce jour
j'éprouvais du remords en étant heureux près de vous; mais, à présent,
je me dis que c'est mon père qui vous a envoyée vers moi, pour que je ne
souffre plus sur cette terre. C'est lui que j'avais offensé, et c'est
lui cependant dont les prières dans le ciel ont obtenu ma grâce.
Corinne, s'écria-t-il en se jetant à ses genoux, je suis pardonné; je le
sens à ce calme innocent et doux qui règne dans mon âme. Tu peux, sans
crainte, t'unir à mon sort; il n'aura plus rien de fatal.--Eh bien, dit
Corinne, jouissons encore quelque temps de cette paix du coeur qui nous
est accordée. Ne touchons pas à la destinée; elle fait tant de peur
quand on veut s'en mêler, quand on tâche d'obtenir plus qu'elle ne
donne! Ah! mon ami, ne changeons rien, puisque nous sommes heureux.»
Lord Nelvil fut blessé de cette réponse de Corinne. Il pensait qu'elle
devait comprendre qu'il était prêt à lui tout dire, à lui tout
promettre, si, dans ce moment, elle lui confiait son histoire; et cette
manière de l'éviter encore l'offensa en l'affligeant; il n'aperçut pas
qu'un sentiment de délicatesse empêchait Corinne de profiter de
l'émotion d'Oswald pour le lier par un serment. Peut-être, d'ailleurs,
est-il dans la nature d'un amour profond et vrai de redouter un moment
solennel, quelque désiré qu'il soit, et de ne changer qu'en tremblant
l'espérance contre le bonheur même. Oswald, loin d'en juger ainsi, se
persuada que Corinne, tout en l'aimant, désirait de conserver son
indépendance, et qu'elle éloignait attentivement tout ce qui pouvait
amener une union indissoluble. Cette pensée lui fit éprouver une
irritation douloureuse; et, prenant aussitôt un air froid et contenu, il
suivit Corinne dans sa galerie de tableaux, sans prononcer un seul mot.
Elle devina bien vite l'impression qu'elle avait produite sur lui. Mais,
connaissant sa fierté, elle n'osa pas lui dire ce qu'elle avait
remarqué; toutefois, en lui montrant ses tableaux, en lui parlant sur
des idées générales, elle avait une espérance vague de l'adoucir, qui
donnait à sa voix un charme plus touchant, alors même qu'elle ne
prononçait que des paroles indifférentes.
Sa galerie était composée de tableaux d'histoire, de tableaux sur des
sujets poétiques et religieux, et de paysages. Il n'y en avait point qui
fussent composés d'un très-grand nombre de figures. Ce genre présente
sans doute de grandes difficultés, mais il donne moins de plaisir. Les
beautés qu'on y trouve sont trop confuses ou trop détaillées. L'unité
d'intérêt, ce principe de vie dans les arts, comme dans tout, y est
nécessairement morcelé. Le premier des tableaux historiques représentait
Brutus dans une méditation profonde, assis au pied de la statue de Rome.
Dans le fond, des esclaves portent ses deux fils sans vie, qu'il a
lui-même condamnés à mort, et de l'autre côté du tableau la mère et les
soeurs s'abandonnent au désespoir: les femmes sont heureusement
dispensées du courage qui fait sacrifier les affections du coeur. La
statue de Rome, placée près de Brutus, est une belle idée: c'est elle
qui dit tout. Cependant comment pourrait-on savoir, sans une
explication, que c'est Brutus l'ancien, qui vient d'envoyer ses fils au
supplice? et néanmoins il est impossible de caractériser cet événement
plus qu'il ne l'est dans ce tableau. L'on aperçoit dans l'éloignement
Rome simple encore, sans édifices, sans ornements, mais bien grande
comme patrie, puisqu'elle inspire un tel sacrifice. «Sans doute, dit
Corinne à lord Nelvil, quand je vous ai nommé Brutus, toute votre âme
s'est attachée à ce tableau; mais vous auriez pu le voir sans en deviner
le sujet. Et cette incertitude, qui existe presque toujours dans les
tableaux historiques, ne mêle-t-elle pas le tourment d'une énigme aux
jouissances des beaux-arts, qui doivent être si faciles et si claires?
«J'ai choisi ce sujet, parce qu'il rappelle la plus terrible action que
l'amour de la patrie ait inspirée. Le pendant de ce tableau, c'est
Marius épargné par le Cimbre, qui ne peut se résoudre à tuer ce grand
homme: la figure de Marius est imposante; le costume du Cimbre,
l'expression de sa physionomie, sont très-pittoresques. C'est la
deuxième époque de Rome, lorsque les lois n'existaient plus, mais quand
le génie exerçait encore un grand empire sur les circonstances. Vient
ensuite celle où les talents et la gloire n'attiraient que le malheur et
l'insulte. Le troisième tableau que voici représente Bélisaire portant
sur ses épaules son jeune guide, mort en demandant l'aumône pour lui.
Bélisaire aveugle et mendiant, est ainsi récompensé par son maître; et
dans l'univers qu'il a conquis, il n'a plus d'autre emploi que de porter
dans la tombe les tristes restes du pauvre enfant qui seul ne l'avait
point abandonné. Cette figure de Bélisaire est admirable; et, depuis les
peintres anciens, on n'en a guère fait d'aussi belles. L'imagination du
peintre, comme celle d'un poëte, a réuni tous les genres de malheur, et
peut-être même y en a-t-il trop pour la pitié; mais qui nous dit que
c'est Bélisaire? Ne faut-il pas être fidèle à l'histoire pour la
rappeler? et quand on y est fidèle, est-elle assez pittoresque? Après
ces tableaux, qui représentent dans Brutus les vertus qui ressemblent au
crime; dans Marius, la gloire, cause des malheurs; dans Bélisaire, les
services payés par les persécutions les plus noires; enfin toutes les
misères de la destinée humaine, que les événements de l'histoire
racontent chacun à sa manière, j'ai placé deux tableaux de l'ancienne
école, qui soulagent un peu l'âme oppressée, en rappelant la religion
qui a consolé l'univers asservi et déchiré, la religion qui donnait une
vie au fond du coeur, quand tout au dehors n'était qu'oppression et
silence. Le premier est de l'Albane; il a peint le Christ enfant endormi
sur la croix. Voyez quelle douceur, quel calme dans ce visage! quelles
idées pures il rappelle! comme il fait sentir que l'amour divin n'a rien
à craindre de la douleur ni de la mort! Le Titien est l'auteur du second
tableau: c'est Jésus-Christ succombant sous le fardeau de la croix. Sa
mère vient au-devant de lui; elle se jette à genoux en l'apercevant:
admirable respect d'une mère pour les malheurs et les vertus célestes de
son fils! Quel regard que celui du Christ! quelle divine résignation, et
cependant quelle souffrance! et quelle sympathie, par cette souffrance,
avec le coeur de l'homme! Voilà sans doute le plus beau de mes tableaux.
C'est celui vers lequel je reporte sans cesse mes regards, sans pouvoir
jamais épuiser l'émotion qu'il me cause. Viennent ensuite, continua
Corinne, les tableaux dramatiques tirés des quatre grands poètes. Jugez
avec moi, milord, de l'effet qu'ils produisent. Le premier représente
Énée dans les champs Élysées, lorsqu'il veut s'approcher de Didon.
L'ombre indignée s'éloigne, et s'applaudit de ne plus porter dans son
sein le coeur qui battrait encore d'amour à l'aspect du coupable. La
couleur vaporeuse des ombres, et la pâle nature qui les environne, font
contraste avec l'air de vie d'Énée et de la sibylle qui le conduit. Mais
c'est un jeu de l'artiste que ce genre d'effet, et la description du
poëte est nécessairement bien supérieure à ce que l'on peut en peindre.
J'en dirai autant du tableau que voici: Clorinde mourante et Tancrède.
Le plus grand-attendrissement qu'il puisse causer, c'est de rappeler les
beaux vers du Tasse, lorsque Clorinde pardonne à son ennemi qui l'adore
et vient de lui percer le sein. C'est nécessairement subordonner la
peinture à la poésie que de la consacrer à des sujets traités par les
grands poëtes; car il reste de leurs paroles une impression qui efface
tout; et presque toujours les situations qu'ils ont choisies tirent leur
plus grande force du développement des passions et de leur éloquence,
tandis que la plupart des effets pittoresques naissent d'une beauté
calme, d'une expression simple, d'une attitude noble, d'un moment de
repos, enfin, digne d'être infiniment prolongé, sans que le regard s'en
lasse jamais.
«Votre terrible Shakspeare, milord, continua Corinne, fourni le sujet du
troisième tableau dramatique. C'est Macbeth, l'invincible Macbeth, qui,
prêt à combattre Macduff, dont il a fait périr la femme et les enfants,
apprend que l'oracle des sorcières s'est accompli, que la forêt de
Birman paraît s'avancer vers Dunsinane, et qu'il se bat avec un homme né
depuis la mort de sa mère. Macbeth est vaincu par le sort, mais non par
son adversaire. Il tient le glaive d'une main désespérée; il sait qu'il
va mourir, mais il veut essayer si la force humaine ne pourrait pas
triompher du destin. Certainement il y a dans cette tête une belle
expression de désordre et de fureur, de trouble et d'énergie; mais à
combien de beautés du poëte cependant ne faut-il pas renoncer! Peut-on
peindre Macbeth précipité dans le crime par les prestiges de l'ambition,
qui s'offrent à lui sous la forme de la sorcellerie? Comment exprimer la
terreur qu'il éprouve, cette terreur qui se concilie cependant avec une
bravoure intrépide? Peut-on caractériser le genre de superstition qui
l'opprime? cette croyance sans dignité, cette fatalité de l'enfer qui
pèse sur lui, son mépris de la vie, son horreur de la mort? Sans doute
la physionomie de l'homme est le plus grand des mystères; mais cette
physionomie, fixée dans un tableau, ne peut guère exprimer que les
profondeurs d'un sentiment unique. Les contrastes, les luttes, les
événements enfin appartiennent à l'art dramatique. La peinture peut
difficilement rendre ce qui est successif: le temps ni le mouvement
n'existent pas pour elle.
«La Phèdre de Racine a fourni le sujet du quatrième tableau, dit Corinne
en le montrant à lord Nelvil. Hippolyte, dans toute la beauté de la
jeunesse et de l'innocence, repousse les accusations perfides de sa
belle-mère; le héros Thésée protége encore son épouse coupable, qu'il
entoure de son bras vainqueur. Phèdre porte sur son visage un trouble
qui glace d'effroi; et sa nourrice, sans remords, l'encourage dans son
crime. Hippolyte, dans ce tableau, est peut-être plus beau que dans
Racine même; il y ressemble davantage au Méléagre antique, parce que nul
amour pour Aricie ne dérange l'impression de sa noble et sauvage vertu;
mais est-il possible de supposer que Phèdre, en présence d'Hippolyte,
pût soutenir son mensonge, qu'elle le vît innocent et persécuté, et ne
tombât point à ses pieds? Une femme offensée peut outrager ce qu'elle
aime en son absence; mais quand elle le voit, il n'y a plus dans son
coeur que de l'amour. Le poëte n'a jamais mis en scène Hippolyte avec
Phèdre depuis que Phèdre l'a calomnié; le peintre devait les réunir pour
rassembler, comme il l'a fait, toutes les beautés des contrastes: mais
n'est-ce pas une preuve qu'il y a toujours une telle différence entre
les sujets poétiques et les sujets pittoresques, qu'il vaut mieux que
les poëtes fassent des vers d'après les tableaux, que les peintres des
tableaux d'après les poëtes? L'imagination doit toujours précéder la
pensée: l'histoire de l'esprit humain nous le prouve.»
Pendant que Corinne expliquait ainsi ses tableaux à lord Nelvil, elle
s'était arrêtée plusieurs fois, espérant qu'il lui parlerait; mais son
âme blessée ne se trahissait par aucun mot: seulement, chaque fois
qu'elle exprimait une idée sensible, il soupirait et détournait la tête,
afin qu'elle ne vît pas combien dans sa disposition actuelle il était
facilement ému. Corinne, oppressée par ce silence, s'assit en couvrant
son visage de ses mains. Lord Nelvil se promena quelque temps avec
vivacité dans la chambre, puis il s'approcha de Corinne, et fut au
moment de se plaindre et de se livrer à ce qu'il éprouvait; mais un
mouvement de fierté tout à fait invincible dans son caractère réprima
son attendrissement, et il retourna vers les tableaux comme s'il
attendait que Corinne achevât de les lui montrer. Elle espérait beaucoup
de l'effet du dernier de tous; et, faisant effort à son tour pour
paraître calme, elle se leva et dit: «Milord, il me reste encore trois
paysages à vous faire voir; deux font allusion à quelques idées
intéressantes: je n'aime pas beaucoup les scènes champêtres, qui sont
fades en peinture, comme des idylles, quand elles ne font aucune
allusion à la Fable ou à l'histoire. Ce qui vaut le mieux, ce me semble,
en ce genre, c'est la manière de Salvator Rosa, qui représente, comme
vous le voyez dans ce tableau, un rocher, des torrents et des arbres,
sans un seul être vivant, sans que seulement le vol d'un oiseau rappelle
l'idée de la vie. L'absence de l'homme au milieu de la nature excite des
réflexions profondes. Que serait cette terre ainsi délaissée? OEuvre
sans but, et cependant oeuvre encore si belle, dont la mystérieuse
impression ne s'adresserait qu'à la Divinité!
«Enfin voici les deux tableaux où, selon moi, l'histoire et la poésie
sont heureusement unies au paysage. L'un représente le moment où
Cincinnatus est invité par les consuls à quitter sa charrue pour
commander les armées romaines. C'est tout le luxe du Midi que vous
verrez dans ce paysage, son abondante végétation, son ciel brûlant, cet
air riant de toute la nature, qui se retrouve dans la physionomie même
des plantes. Et cet autre tableau qui fait contraste avec celui-ci,
c'est le fils de Caïrbar endormi sur la tombe de son père. Il attend
depuis trois jours et trois nuits le barde qui doit rendre les honneurs
à la mémoire des morts. Ce barde est aperçu dans le lointain, descendant
de la montagne; l'ombre du père plane sur les nuages; la campagne est
couverte de frimas; les arbres, quoique dépouillés, sont agités par les
vents, et leurs branches mortes et leurs feuilles desséchées suivent
encore la direction de l'orage.»
Oswald jusqu'alors avait conservé du ressentiment contre ce qui s'était
passé dans le jardin, mais, à l'aspect de ce tableau, le tombeau de son
père et les montagnes d'Écosse se retracèrent à sa pensée, et ses yeux
se remplirent de larmes, Corinne prit sa harpe et, devant ce tableau,
elle se mit à chanter les romances écossaises dont les simples notes
semblent accompagner le bruit du vent qui gémit dans les vallées. Elle
chanta les adieux d'un guerrier en quittant sa patrie et sa maîtresse,
et ce mot jamais (_no more_), un des plus harmonieux et des plus
sensibles de la langue anglaise, Corinne le prononçait avec l'expression
la plus touchante. Oswald ne résista point à l'émotion qui l'oppressait,
et l'un et l'autre s'abandonnèrent sans contrainte à leurs larmes. «Ah!
s'écria lord Nelvil, cette patrie, qui est la mienne, ne dit-elle rien à
ton coeur? Me suivrais-tu dans ces retraites peuplées par mes souvenirs?
Serais-tu la digne compagne de ma vie, comme tu en es le charme et
l'enchantement?--Je le crois, répondit Corinne, je le crois, puisque je
vous aime.--Au nom de l'amour et de la pitié, ne me cachez plus rien,
dit Oswald.--Vous le voulez, interrompit Corinne; j'y souscris. Ma
promesse est donnée; je n'y mets qu'une condition, c'est que vous ne me
demanderez pas de l'accomplir avant l'époque prochaine de nos solennités
religieuses. Au moment où je vais décider de mon sort, l'appui du ciel
ne m'est-il pas plus que jamais nécessaire?--Va, s'écria lord Nelvil, si
ce sort dépend de moi, Corinne, il n'est plus douteux.--Vous le croyez,
reprit-elle; je n'ai pas la même confiance; mais enfin, je vous en
conjure, ayez pour ma faiblesse la condescendance que je désire.» Oswald
soupira, sans accorder ni refuser le délai demandé. «Partons maintenant,
dit Corinne, et retournons à la ville. Comment vous rien taire dans
cette solitude! et si ce que j'ai à vous dire devait vous détacher de
moi, faudrait-il que sitôt... Partons. Oswald, vous reviendrez ici, quoi
qu'il arrive, mes cendres y reposeront.» Oswald, attendri, troublé,
obéit à Corinne. Il revint avec elle, et pendant la route ils ne se
parlèrent presque pas. De temps en temps ils se regardaient avec une
affection qui disait tout; mais néanmoins un sentiment de mélancolie
régnait au fond de leur âme quand ils arrivèrent au milieu de Rome.