Pendant les jours qui suivirent la maladie d'Oswald, Corinne évita
soigneusement ce qui pouvait amener une explication entre eux. Elle
voulait rendre la vie de son ami aussi douce qu'il était possible, mais
elle ne voulait point lui confier encore son histoire. Tout ce qu'elle
avait remarqué dans leurs entretiens ne l'avait que trop convaincue de
l'impression qu'il recevrait en apprenant et ce qu'elle était, et ce
qu'elle avait sacrifié; et rien ne lui faisait plus de peur que cette
impression qui pouvait le détacher d'elle.
Revenant donc à l'aimable adresse dont elle avait coutume de se servir
pour empêcher Oswald de se livrer à ses inquiétudes passionnées, elle
voulut intéresser de nouveau son esprit et son imagination par les
merveilles des beaux-arts qu'il n'avait point encore vues, et retarder
ainsi l'instant où le sort devait s'éclaircir et se décider. Une telle
situation serait insupportable dans tout autre sentiment que l'amour;
mais il donne des heures si douces, il répand un tel charme sur chaque
minute, que, bien qu'il ait besoin d'un avenir indéfini, il s'enivre du
présent, et reçoit un jour comme un siècle de bonheur ou de peine, tant
ce jour est rempli par une multitude d'émotions et d'idées! Ah! sans
doute, c'est par l'amour que l'éternité peut être comprise; il confond
toutes les notions du temps, il efface les idées de commencement et de
fin; on croit avoir toujours aimé l'objet qu'on aime, tant il est
difficile de concevoir qu'on ait pu vivre sans lui. Plus la séparation
est affreuse, moins elle paraît vraisemblable; elle devient, comme la
mort, une crainte dont on parle plus qu'on n'y croit, un avenir qui
semble impossible, alors même qu'on le sait inévitable.
Corinne, parmi ses innocentes ruses pour varier les amusements d'Oswald,
avait encore réservé les statues et les tableaux. Un jour donc, lorsque
lord Nelvil fut rétabli, elle lui proposa d'aller voir ensemble ce que
la sculpture et la peinture offraient à Rome de plus beau. «Il est
honteux, lui dit-elle en souriant, que vous ne connaissiez ni nos
statues ni nos tableaux, et demain il faut commencer le tour des musées
et des galeries.--Vous le voulez, répondit lord Nelvil, j'y consens.
Mais en vérité, Corinne, vous n'avez pas besoin de ces ressources
étrangères pour me fixer auprès de vous; c'est, au contraire, un
sacrifice que je vous fais quand je détourne mes regards de vous pour
quelque objet que ce puisse être.»
Ils allèrent d'abord au musée du Vatican, ce palais des statues, où l'on
voit la figure humaine divinisée par le paganisme, comme les sentiments
de l'âme le sont maintenant par le christianisme. Corinne fit remarquer
à lord Nelvil ces salles silencieuses, où sont rassemblées les images
des dieux et des héros; où la plus parfaite beauté, dans un repos
éternel, semble jouir d'elle-même. En contemplant ces traits et ces
formes admirables, il se révèle je ne sais quel dessein de la Divinité
sur l'homme, exprimé par la noble figure dont elle a daigné lui faire
don. L'âme s'élève, par cette contemplation, à des espérances pleines
d'enthousiasme et de vertu; car la beauté est une dans l'univers, et,
sous quelque forme qu'elle se présente, elle excite toujours une émotion
religieuse dans le coeur de l'homme. Quelle poésie que ces visages, où
la sublime expression est pour jamais fixée, où les plus grandes pensées
sont revêtues d'une image si digne d'elle!
Quelquefois un sculpteur ancien ne faisait qu'une statue dans sa vie;
elle était toute son histoire. Il la perfectionnait chaque jour; s'il
aimait, s'il était aimé, s'il recevait par la nature ou par les
beaux-arts une impression nouvelle, il embellissait les traits de son
héros par ses souvenirs et par ses affections. Il savait ainsi traduire
aux regards tous les sentiments de son âme. La douleur de nos temps
modernes, au milieu de notre état social si froid et si oppressif, est
ce qu'il y a de plus noble dans l'homme; et, de nos jours, qui n'aurait
pas souffert, n'aurait jamais senti ni pensé. Mais il y avait dans
l'antiquité quelque chose de plus noble que la douleur: c'était le calme
héroïque, c'était le sentiment de sa force, qui pouvait se développer au
milieu d'institutions franches et libres. Les plus belles statues des
Grecs n'ont presque jamais indiqué que le repos. Le Laocoon et la Niobé
sont les seules qui peignent des douleurs violentes; mais c'est la
vengeance du ciel qu'elles rappellent toutes les deux, et non les
passions nées dans le coeur humain. L'être moral avait une organisation
si saine chez les anciens, l'air circulait si librement dans leur large
poitrine, et l'ordre politique était si bien en harmonie avec les
facultés, qu'il n'existait presque jamais, comme de notre temps, des
âmes mal à l'aise: cet état fait découvrir beaucoup d'idées fines, mais
ne fournit point aux arts, et particulièrement à la sculpture, les
simples affections, les éléments primitifs des sentiments, qui peuvent
seuls s'exprimer par le marbre éternel.
A peine trouve-t-on dans leurs statues quelques traces de mélancolie.
Une tête d'Apollon, au palais Justiniani, une autre d'Alexandre mourant,
sont les seules où les dispositions de l'âme rêveuse et souffrante
soient indiquées; mais elles appartiennent l'une et l'autre, selon toute
apparence, au temps où la Grèce était asservie. Dès lors il n'y avait
plus cette fierté ni cette tranquillité d'âme qui ont produit chez les
anciens les chefs-d'oeuvre de la sculpture et de la poésie composée dans
le même esprit.
La pensée qui n'a plus d'aliments au dehors se replie sur elle-même,
analyse, travaille, creuse les sentiments intérieurs; mais elle n'a plus
cette force de création qui suppose et le bonheur et la plénitude de
forces que le bonheur seul peut donner. Les sarcophages, même chez les
anciens, ne rappellent que des idées guerrières ou riantes: dans la
multitude de ceux qui se trouvent au musée du Vatican, on voit des
batailles, des jeux représentés en bas-reliefs sur les tombeaux. Le
souvenir de l'activité de la vie était le plus bel hommage que l'on crût
devoir rendre aux morts. Rien n'affaiblissait, rien ne diminuait les
forces. L'encouragement, l'émulation, étaient le principe des beaux-arts
comme de la politique; il y avait place pour toutes les vertus, comme
pour tous les talents. Le vulgaire se glorifiait de savoir admirer; et
le culte du génie était desservi par ceux même qui ne pouvaient point
aspirer à ses couronnes.
La religion grecque n'était point, comme le christianisme, la
consolation du malheur, la richesse de la misère, l'avenir des mourants;
elle voulait la gloire, le triomphe; elle faisait, pour ainsi dire,
l'apothéose de l'homme. Dans ce culte périssable, la beauté même était
un dogme religieux. Si les artistes étaient appelés à peindre les
passions basses ou féroces, ils en sauvaient la honte à la figure
humaine, en y joignant, comme dans les faunes et les centaures, quelques
traits des animaux; et, pour donner à la beauté son plus sublime
caractère, ils unissaient tour à tour dans les statues des hommes et des
femmes, dans la Minerve guerrière et dans l'Apollon Musagète, les
charmes des deux sexes, la force à la douceur, la douceur à la force;
mélange heureux de deux qualités opposées, sans lequel aucune des deux
ne serait parfaite.
Corinne, en continuant ses observations, retint Oswald quelque temps
devant des statues endormies qui sont placées sur les tombeaux, et
montrent l'art de la sculpture sous le point de vue le plus agréable.
Elle lui fit remarquer que toutes les fois que les statues sont censées
représenter une action, le mouvement qui s'arrête produit une sorte
d'étonnement quelquefois pénible. Mais les statues dans le sommeil, ou
seulement dans l'attitude d'un repos complet, offrent une image de
l'éternelle tranquillité, qui s'accorde merveilleusement avec l'effet
général du Midi sur l'homme. Il semble que là les beaux-arts soient les
paisibles spectateurs de la nature, et que le génie lui-même, qui agite
l'âme dans le Nord, ne soit, sous un beau ciel, qu'une harmonie de plus.
Oswald et Corinne passèrent dans la salle où sont rassemblées les images
sculptées des animaux et des reptiles; et la statue de Tibère se trouve
par hasard au milieu de cette cour. C'est sans projet qu'une telle
réunion s'est faite. Ces marbres se sont d'eux-mêmes rangés autour de
leur maître. Une autre salle renferme les monuments tristes et sévères
des Égyptiens, de ce peuple chez lequel les statues ressemblent plus aux
momies qu'aux hommes, et qui, par ses institutions silencieuses, roides
et serviles, semble avoir, autant qu'il le pouvait, assimilé la vie à la
mort. Les Égyptiens excellaient bien plus dans l'art d'imiter les
animaux que les hommes; c'est l'empire de l'âme qui semble leur être
inaccessible.
Viennent ensuite les portiques du musée, où l'on voit à chaque pas un
nouveau chef-d'oeuvre. Des vases, des autels, des ornements de toute
espèce entourent l'Apollon, le Laocoon, les Muses. C'est là qu'on
apprend à sentir Homère et Sophocle; c'est là que se révèle à l'âme une
connaissance de l'antiquité qui ne peut jamais s'acquérir ailleurs.
C'est en vain que l'on se fie à la lecture de l'histoire pour comprendre
l'esprit des peuples; ce que l'on voit excite en nous bien plus d'idées
que ce qu'on lit, et les objets extérieurs causent une émotion forte qui
donne à l'étude du passé l'intérêt et la vie qu'on trouve dans
l'observation des hommes et des faits contemporains.
Au milieu des superbes portiques, asile de tant de merveilles, il y a
des fontaines qui coulent sans cesse, et vous avertissent doucement des
heures qui passaient de même, il y a deux mille ans, quand les artistes
de ces chefs-d'oeuvre existaient encore. Mais l'impression la plus
mélancolique que l'on éprouve au musée du Vatican, c'est en contemplant
les débris des statues que l'on y voit rassemblés: le torse d'Hercule,
des têtes séparés du tronc; un pied de Jupiter, qui suppose une statue
plus grande et plus parfaite que toutes celles que nous connaissons. On
croit voir le champ de bataille où le temps a lutté contre le génie, et
ces membres mutilés attestent sa victoire et nos pertes.
Après être sortis du Vatican, Corinne conduisit Oswald devant les
colosses de Monte-Cavallo; ces deux statues représentent, dit-on, Castor
et Pollux. Chacun des deux héros dompte d'une seule main un cheval
fougueux qui se cabre. Ces formes colossales, cette lutte de l'homme
avec les animaux, donne, comme tous les ouvrages des anciens, une
admirable idée de la puissance physique de la nature humaine. Mais cette
puissance a quelque chose de noble qui ne se retrouve plus dans notre
ordre social, où la plupart des exercices du corps sont abandonnés aux
gens du peuple. Ce n'est point la force animale de la nature humaine, si
l'on peut s'exprimer ainsi, qui se fait remarquer dans ces
chefs-d'oeuvre. Il semble qu'il y avait une union plus intime entre les
qualités physiques et morales chez les anciens, qui vivaient sans cesse
au milieu de la guerre, et d'une guerre presque d'homme à homme. La
force du corps et la générosité de l'âme, la dignité des traits et la
fierté du caractère, la hauteur de la stature et l'autorité du
commandement, étaient des idées inséparables, avant qu'une religion
intellectuelle eût placé la puissance de l'homme dans son âme. La figure
humaine, qui était aussi la figure des dieux, paraissait symbolique; et
le colosse nerveux de l'Hercule, et toutes les figures de l'antiquité
dans ce genre, ne retracent point les vulgaires idées de la vie commune,
mais la volonté toute-puissante, la volonté divine, qui se montre sous
l'emblème d'une force physique surnaturelle.
Corinne et lord Nelvil terminèrent leur journée en allant voir l'atelier
de Canova, du plus grand sculpteur moderne. Comme il était tard, ce fut
aux flambeaux qu'ils se le firent montrer, et les statues gagnent
beaucoup à cette manière d'être vues. Les anciens en jugeaient ainsi,
puisqu'ils les plaçaient souvent dans leurs Thermes, où le jour ne
pouvait pas pénétrer. A la lueur des flambeaux, l'ombre plus prononcée
amortit la brillante uniformité du marbre, et les statues paraissent des
figures pâles, qui ont un caractère plus touchant et de grâce et de vie.
Il y avait chez Canova une admirable statue destinée pour un tombeau:
elle représentait le génie de la douleur appuyé sur un lion, emblème de
la force. Corinne, en contemplant ce génie, crut y trouver quelque
ressemblance avec Oswald, et l'artiste lui-même en fut aussi frappé.
Lord Nelvil se détourna pour ne point attirer ce genre d'attention; mais
il dit à voix basse à son amie: «Corinne, j'étais condamné à cette
éternelle douleur quand je vous ai rencontrée; mais vous avez changé ma
vie; et quelquefois l'espoir, et toujours un trouble mêlé de charmes,
remplit ce coeur qui ne devait plus éprouver que des regrets.»