CHAPITRE II

Pendant les jours qui suivirent la maladie d'Oswald, Corinne évita

soigneusement ce qui pouvait amener une explication entre eux. Elle

voulait rendre la vie de son ami aussi douce qu'il était possible, mais

elle ne voulait point lui confier encore son histoire. Tout ce qu'elle

avait remarqué dans leurs entretiens ne l'avait que trop convaincue de

l'impression qu'il recevrait en apprenant et ce qu'elle était, et ce

qu'elle avait sacrifié; et rien ne lui faisait plus de peur que cette

impression qui pouvait le détacher d'elle.

Revenant donc à l'aimable adresse dont elle avait coutume de se servir

pour empêcher Oswald de se livrer à ses inquiétudes passionnées, elle

voulut intéresser de nouveau son esprit et son imagination par les

merveilles des beaux-arts qu'il n'avait point encore vues, et retarder

ainsi l'instant où le sort devait s'éclaircir et se décider. Une telle

situation serait insupportable dans tout autre sentiment que l'amour;

mais il donne des heures si douces, il répand un tel charme sur chaque

minute, que, bien qu'il ait besoin d'un avenir indéfini, il s'enivre du

présent, et reçoit un jour comme un siècle de bonheur ou de peine, tant

ce jour est rempli par une multitude d'émotions et d'idées! Ah! sans

doute, c'est par l'amour que l'éternité peut être comprise; il confond

toutes les notions du temps, il efface les idées de commencement et de

fin; on croit avoir toujours aimé l'objet qu'on aime, tant il est

difficile de concevoir qu'on ait pu vivre sans lui. Plus la séparation

est affreuse, moins elle paraît vraisemblable; elle devient, comme la

mort, une crainte dont on parle plus qu'on n'y croit, un avenir qui

semble impossible, alors même qu'on le sait inévitable.

Corinne, parmi ses innocentes ruses pour varier les amusements d'Oswald,

avait encore réservé les statues et les tableaux. Un jour donc, lorsque

lord Nelvil fut rétabli, elle lui proposa d'aller voir ensemble ce que

la sculpture et la peinture offraient à Rome de plus beau. «Il est

honteux, lui dit-elle en souriant, que vous ne connaissiez ni nos

statues ni nos tableaux, et demain il faut commencer le tour des musées

et des galeries.--Vous le voulez, répondit lord Nelvil, j'y consens.

Mais en vérité, Corinne, vous n'avez pas besoin de ces ressources

étrangères pour me fixer auprès de vous; c'est, au contraire, un

sacrifice que je vous fais quand je détourne mes regards de vous pour

quelque objet que ce puisse être.»

Ils allèrent d'abord au musée du Vatican, ce palais des statues, où l'on

voit la figure humaine divinisée par le paganisme, comme les sentiments

de l'âme le sont maintenant par le christianisme. Corinne fit remarquer

à lord Nelvil ces salles silencieuses, où sont rassemblées les images

des dieux et des héros; où la plus parfaite beauté, dans un repos

éternel, semble jouir d'elle-même. En contemplant ces traits et ces

formes admirables, il se révèle je ne sais quel dessein de la Divinité

sur l'homme, exprimé par la noble figure dont elle a daigné lui faire

don. L'âme s'élève, par cette contemplation, à des espérances pleines

d'enthousiasme et de vertu; car la beauté est une dans l'univers, et,

sous quelque forme qu'elle se présente, elle excite toujours une émotion

religieuse dans le coeur de l'homme. Quelle poésie que ces visages, où

la sublime expression est pour jamais fixée, où les plus grandes pensées

sont revêtues d'une image si digne d'elle!

Quelquefois un sculpteur ancien ne faisait qu'une statue dans sa vie;

elle était toute son histoire. Il la perfectionnait chaque jour; s'il

aimait, s'il était aimé, s'il recevait par la nature ou par les

beaux-arts une impression nouvelle, il embellissait les traits de son

héros par ses souvenirs et par ses affections. Il savait ainsi traduire

aux regards tous les sentiments de son âme. La douleur de nos temps

modernes, au milieu de notre état social si froid et si oppressif, est

ce qu'il y a de plus noble dans l'homme; et, de nos jours, qui n'aurait

pas souffert, n'aurait jamais senti ni pensé. Mais il y avait dans

l'antiquité quelque chose de plus noble que la douleur: c'était le calme

héroïque, c'était le sentiment de sa force, qui pouvait se développer au

milieu d'institutions franches et libres. Les plus belles statues des

Grecs n'ont presque jamais indiqué que le repos. Le Laocoon et la Niobé

sont les seules qui peignent des douleurs violentes; mais c'est la

vengeance du ciel qu'elles rappellent toutes les deux, et non les

passions nées dans le coeur humain. L'être moral avait une organisation

si saine chez les anciens, l'air circulait si librement dans leur large

poitrine, et l'ordre politique était si bien en harmonie avec les

facultés, qu'il n'existait presque jamais, comme de notre temps, des

âmes mal à l'aise: cet état fait découvrir beaucoup d'idées fines, mais

ne fournit point aux arts, et particulièrement à la sculpture, les

simples affections, les éléments primitifs des sentiments, qui peuvent

seuls s'exprimer par le marbre éternel.

A peine trouve-t-on dans leurs statues quelques traces de mélancolie.

Une tête d'Apollon, au palais Justiniani, une autre d'Alexandre mourant,

sont les seules où les dispositions de l'âme rêveuse et souffrante

soient indiquées; mais elles appartiennent l'une et l'autre, selon toute

apparence, au temps où la Grèce était asservie. Dès lors il n'y avait

plus cette fierté ni cette tranquillité d'âme qui ont produit chez les

anciens les chefs-d'oeuvre de la sculpture et de la poésie composée dans

le même esprit.

La pensée qui n'a plus d'aliments au dehors se replie sur elle-même,

analyse, travaille, creuse les sentiments intérieurs; mais elle n'a plus

cette force de création qui suppose et le bonheur et la plénitude de

forces que le bonheur seul peut donner. Les sarcophages, même chez les

anciens, ne rappellent que des idées guerrières ou riantes: dans la

multitude de ceux qui se trouvent au musée du Vatican, on voit des

batailles, des jeux représentés en bas-reliefs sur les tombeaux. Le

souvenir de l'activité de la vie était le plus bel hommage que l'on crût

devoir rendre aux morts. Rien n'affaiblissait, rien ne diminuait les

forces. L'encouragement, l'émulation, étaient le principe des beaux-arts

comme de la politique; il y avait place pour toutes les vertus, comme

pour tous les talents. Le vulgaire se glorifiait de savoir admirer; et

le culte du génie était desservi par ceux même qui ne pouvaient point

aspirer à ses couronnes.

La religion grecque n'était point, comme le christianisme, la

consolation du malheur, la richesse de la misère, l'avenir des mourants;

elle voulait la gloire, le triomphe; elle faisait, pour ainsi dire,

l'apothéose de l'homme. Dans ce culte périssable, la beauté même était

un dogme religieux. Si les artistes étaient appelés à peindre les

passions basses ou féroces, ils en sauvaient la honte à la figure

humaine, en y joignant, comme dans les faunes et les centaures, quelques

traits des animaux; et, pour donner à la beauté son plus sublime

caractère, ils unissaient tour à tour dans les statues des hommes et des

femmes, dans la Minerve guerrière et dans l'Apollon Musagète, les

charmes des deux sexes, la force à la douceur, la douceur à la force;

mélange heureux de deux qualités opposées, sans lequel aucune des deux

ne serait parfaite.

Corinne, en continuant ses observations, retint Oswald quelque temps

devant des statues endormies qui sont placées sur les tombeaux, et

montrent l'art de la sculpture sous le point de vue le plus agréable.

Elle lui fit remarquer que toutes les fois que les statues sont censées

représenter une action, le mouvement qui s'arrête produit une sorte

d'étonnement quelquefois pénible. Mais les statues dans le sommeil, ou

seulement dans l'attitude d'un repos complet, offrent une image de

l'éternelle tranquillité, qui s'accorde merveilleusement avec l'effet

général du Midi sur l'homme. Il semble que là les beaux-arts soient les

paisibles spectateurs de la nature, et que le génie lui-même, qui agite

l'âme dans le Nord, ne soit, sous un beau ciel, qu'une harmonie de plus.

Oswald et Corinne passèrent dans la salle où sont rassemblées les images

sculptées des animaux et des reptiles; et la statue de Tibère se trouve

par hasard au milieu de cette cour. C'est sans projet qu'une telle

réunion s'est faite. Ces marbres se sont d'eux-mêmes rangés autour de

leur maître. Une autre salle renferme les monuments tristes et sévères

des Égyptiens, de ce peuple chez lequel les statues ressemblent plus aux

momies qu'aux hommes, et qui, par ses institutions silencieuses, roides

et serviles, semble avoir, autant qu'il le pouvait, assimilé la vie à la

mort. Les Égyptiens excellaient bien plus dans l'art d'imiter les

animaux que les hommes; c'est l'empire de l'âme qui semble leur être

inaccessible.

Viennent ensuite les portiques du musée, où l'on voit à chaque pas un

nouveau chef-d'oeuvre. Des vases, des autels, des ornements de toute

espèce entourent l'Apollon, le Laocoon, les Muses. C'est là qu'on

apprend à sentir Homère et Sophocle; c'est là que se révèle à l'âme une

connaissance de l'antiquité qui ne peut jamais s'acquérir ailleurs.

C'est en vain que l'on se fie à la lecture de l'histoire pour comprendre

l'esprit des peuples; ce que l'on voit excite en nous bien plus d'idées

que ce qu'on lit, et les objets extérieurs causent une émotion forte qui

donne à l'étude du passé l'intérêt et la vie qu'on trouve dans

l'observation des hommes et des faits contemporains.

Au milieu des superbes portiques, asile de tant de merveilles, il y a

des fontaines qui coulent sans cesse, et vous avertissent doucement des

heures qui passaient de même, il y a deux mille ans, quand les artistes

de ces chefs-d'oeuvre existaient encore. Mais l'impression la plus

mélancolique que l'on éprouve au musée du Vatican, c'est en contemplant

les débris des statues que l'on y voit rassemblés: le torse d'Hercule,

des têtes séparés du tronc; un pied de Jupiter, qui suppose une statue

plus grande et plus parfaite que toutes celles que nous connaissons. On

croit voir le champ de bataille où le temps a lutté contre le génie, et

ces membres mutilés attestent sa victoire et nos pertes.

Après être sortis du Vatican, Corinne conduisit Oswald devant les

colosses de Monte-Cavallo; ces deux statues représentent, dit-on, Castor

et Pollux. Chacun des deux héros dompte d'une seule main un cheval

fougueux qui se cabre. Ces formes colossales, cette lutte de l'homme

avec les animaux, donne, comme tous les ouvrages des anciens, une

admirable idée de la puissance physique de la nature humaine. Mais cette

puissance a quelque chose de noble qui ne se retrouve plus dans notre

ordre social, où la plupart des exercices du corps sont abandonnés aux

gens du peuple. Ce n'est point la force animale de la nature humaine, si

l'on peut s'exprimer ainsi, qui se fait remarquer dans ces

chefs-d'oeuvre. Il semble qu'il y avait une union plus intime entre les

qualités physiques et morales chez les anciens, qui vivaient sans cesse

au milieu de la guerre, et d'une guerre presque d'homme à homme. La

force du corps et la générosité de l'âme, la dignité des traits et la

fierté du caractère, la hauteur de la stature et l'autorité du

commandement, étaient des idées inséparables, avant qu'une religion

intellectuelle eût placé la puissance de l'homme dans son âme. La figure

humaine, qui était aussi la figure des dieux, paraissait symbolique; et

le colosse nerveux de l'Hercule, et toutes les figures de l'antiquité

dans ce genre, ne retracent point les vulgaires idées de la vie commune,

mais la volonté toute-puissante, la volonté divine, qui se montre sous

l'emblème d'une force physique surnaturelle.

Corinne et lord Nelvil terminèrent leur journée en allant voir l'atelier

de Canova, du plus grand sculpteur moderne. Comme il était tard, ce fut

aux flambeaux qu'ils se le firent montrer, et les statues gagnent

beaucoup à cette manière d'être vues. Les anciens en jugeaient ainsi,

puisqu'ils les plaçaient souvent dans leurs Thermes, où le jour ne

pouvait pas pénétrer. A la lueur des flambeaux, l'ombre plus prononcée

amortit la brillante uniformité du marbre, et les statues paraissent des

figures pâles, qui ont un caractère plus touchant et de grâce et de vie.

Il y avait chez Canova une admirable statue destinée pour un tombeau:

elle représentait le génie de la douleur appuyé sur un lion, emblème de

la force. Corinne, en contemplant ce génie, crut y trouver quelque

ressemblance avec Oswald, et l'artiste lui-même en fut aussi frappé.

Lord Nelvil se détourna pour ne point attirer ce genre d'attention; mais

il dit à voix basse à son amie: «Corinne, j'étais condamné à cette

éternelle douleur quand je vous ai rencontrée; mais vous avez changé ma

vie; et quelquefois l'espoir, et toujours un trouble mêlé de charmes,

remplit ce coeur qui ne devait plus éprouver que des regrets.»

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 58 / 167 题