CHAPITRE PREMIER

L'irrésolution du caractère d'Oswald, augmentée par ses malheurs, le

portait à craindre tous les partis irrévocables. Il n'avait pas même

osé, dans son incertitude, demander à Corinne le secret de son nom et de

sa destinée, et cependant son amour pour elle acquérait chaque jour de

nouvelles forces; il ne la regardait jamais sans émotion; il pouvait à

peine, au milieu de la société, s'éloigner, même pour un instant, de la

place où elle était assise; elle ne disait pas un mot qu'il ne sentît;

elle n'avait pas un instant de tristesse ou de gaieté dont le reflet ne

se peignît sur sa propre physionomie. Mais, tout en admirant, tout en

aimant Corinne, il se rappelait combien une telle femme s'accordait peu

avec la manière de vivre des Anglais, combien elle différait de l'idée

que son père s'était formée de celle qu'il lui convenait d'épouser; et

ce qu'il disait à Corinne se ressentait du trouble et de la contrainte

que ces réflexions faisaient naître en lui.

Corinne ne s'en apercevait que trop bien; mais il lui en aurait tant

coûté de rompre avec lord Nelvil, qu'elle se prêtait elle-même à ce

qu'il n'y eût point entre eux d'explication décisive; et comme elle

avait dans le caractère assez d'imprévoyance, elle était heureuse du

présent tel qu'il était, quoiqu'il lui fût impossible de savoir ce qui

devait en arriver.

Elle s'était entièrement séparée du monde pour se consacrer à son

sentiment pour Oswald. Mais à la fin, blessée de son silence sur leur

avenir, elle résolut d'accepter une invitation pour un bal où elle était

vivement désirée. Rien n'est plus indifférent à Rome que de quitter la

société et d'y reparaître tour à tour, selon que cela convient: c'est le

pays où l'on s'occupe le moins de ce qu'on appelle ailleurs le

_commérage_; chacun fait ce qu'il veut sans que personne s'en informe, à

moins qu'on ne rencontre dans les autres un obstacle à son amour ou à

son ambition. Les Romains ne s'inquiètent pas plus de la conduite de

leurs compatriotes que de celle des étrangers qui passent et repassent

dans leur ville, rendez-vous des Européens. Quand lord Nelvil sut que

Corinne allait au bal, il en éprouva de l'humeur. Il avait cru voir en

elle depuis quelque temps une disposition mélancolique qui sympathisait

avec la sienne; tout à coup elle lui parut vivement occupée de la danse,

de ce talent dans lequel elle excellait, et son imagination semblait

animée par la perspective d'une fête. Corinne n'était pas une personne

frivole, mais elle se sentait chaque jour plus subjuguée par son amour

pour Oswald, et elle voulait essayer d'en affaiblir la force. Elle

savait par expérience que la réflexion et les sacrifices ont moins de

pouvoir sur les caractères passionnés que la distraction, et elle

pensait que la raison ne consiste pas à triompher de soi selon les

règles, mais comme on le peut.

«Il faut, disait-elle à lord Nelvil, qui lui reprochait cette intention,

il faut pourtant que je sache s'il n'y a plus que vous au monde qui

puissiez remplir ma vie, si ce qui me plaisait autrefois ne peut pas

encore m'amuser, et si le sentiment que vous m'inspirez doit absorber

tout autre intérêt et toute autre idée.--Vous voulez donc cesser de

m'aimer? reprit Oswald.--Non, répondit Corinne; mais ce n'est que dans

la vie domestique qu'il peut être doux de se sentir ainsi dominée par

une seule affection. Moi qui ai besoin de mes talents, de mon esprit, de

mon imagination, pour soutenir l'éclat de la vie que j'ai adoptée, cela

me fait mal, et beaucoup de mal, d'aimer comme je vous aime.--Vous ne me

sacrifieriez donc pas, lui dit Oswald, ces hommages, cette

gloire?...--Que vous importe, dit Corinne, de savoir si je vous les

sacrifierais! Il ne faut pas, puisque nous ne sommes point destinés l'un

à l'autre, flétrir à jamais pour moi le genre de bonheur dont je dois me

contenter.» Lord Nelvil ne répondit point, parce qu'il fallait, en

exprimant son sentiment, dire aussi quel dessein ce sentiment lui

inspirait; et son coeur l'ignorait encore. Il se tut donc en soupirant,

et suivit Corinne au bal, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup d'y aller.

C'était la première fois, depuis son malheur, qu'il revoyait une grande

assemblée; et le tumulte d'une fête lui causa une telle impression de

tristesse, qu'il resta longtemps dans une salle à côté de celle du bal,

la tête appuyée sur sa main, et ne cherchant pas même à voir danser

Corinne. Il écoutait cette musique de danse, qui, comme toutes les

musiques, fait rêver, bien qu'elle ne semble destinée qu'à la joie. Le

comte d'Erfeuil arriva, tout enchanté d'un bal, d'une assemblée, d'une

société nombreuse enfin qui lui rappelait un peu la France. «J'ai fait

ce que j'ai pu, dit-il à lord Nelvil, pour trouver quelque intérêt à ces

ruines dont on parle tant à Rome; je ne vois rien de beau dans cela:

c'est un préjugé que l'admiration de ces débris couverts de ronces. J'en

dirai mon avis quand je reviendrai à Paris, car il est temps que ce

prestige de l'Italie finisse. Il n'y a pas un monument en Europe,

subsistant aujourd'hui dans son entier, qui ne vaille mieux que ces

tronçons de colonnes, que ces bas-reliefs noircis par le temps, qu'on ne

peut admirer qu'à force d'érudition. Un plaisir qu'il faut acheter par

tant d'études ne me paraît pas bien vif en lui-même; car, pour être ravi

par les spectacles de Paris, personne n'a besoin de pâlir sur les

livres.» Lord Nelvil ne répondit rien. Le comte d'Erfeuil l'interrogea

de nouveau sur l'impression que Rome avait produite sur lui. «Au milieu

d'un bal, dit Oswald, ce n'est pas trop le moment d'en parler d'une

manière sérieuse, et vous savez que je ne sais pas parler autrement.--A

la bonne heure, reprit le comte d'Erfeuil: je suis plus gai que vous,

j'en conviens; mais qui sait si je ne suis pas plus sage? Il y a

beaucoup de philosophie, croyez-moi, dans mon apparente légèreté; la vie

doit être prise comme cela.--Vous avez peut-être raison, reprit Oswald;

mais c'est par nature et non par réflexion, que vous êtes ainsi, et

voilà pourquoi votre manière d'être ne convient qu'à vous.»

Le comte d'Erfeuil entendit nommer Corinne dans la salle du bal, et il y

entra pour savoir ce dont il s'agissait. Lord Nelvil s'avança jusqu'à la

porte, et vit le prince d'Amalfi, Napolitain de la plus belle figure,

qui priait Corinne de danser avec lui la _Tarentelle_, une danse de

Naples, pleine de grâce et d'originalité. Les amis de Corinne le lui

demandaient aussi. Elle accepta sans se faire prier, ce qui étonna assez

le comte d'Erfeuil, accoutumé qu'il était aux refus par lesquels il est

d'usage de faire précéder le consentement. Mais, en Italie, on ne

connaît pas ce genre de grâces, et chacun croit tout simplement plaire

davantage à la société en s'empressant de faire ce qu'elle désire.

Corinne aurait inventé cette manière naturelle, si déjà elle n'avait pas

été en usage. L'habit qu'elle avait mis pour le bal était élégant et

léger; ses cheveux étaient rassemblés dans un filet de soie à

l'italienne, et ses yeux exprimaient un plaisir vif qui la rendait plus

séduisante que jamais. Oswald en fut troublé; il combattait contre

lui-même; il s'indignait d'être captivé par des charmes dont il devait

se plaindre, puisque, loin de songer à lui plaire, c'était presque pour

échapper à son empire que Corinne se montrait si ravissante. Mais qui

peut résister aux séductions de la grâce? Fût-elle même dédaigneuse,

elle serait encore toute-puissante; et ce n'était assurément pas la

disposition de Corinne. Elle aperçut lord Nelvil, rougit, et ses yeux

avaient, en le regardant, une douceur enchanteresse.

Le prince d'Amalfi s'accompagnait, en dansant, avec des castagnettes.

Corinne, avant de commencer, fit avec les deux mains un salut plein de

grâce à l'assemblée; et, tournant légèrement sur elle-même, elle prit le

tambour de basque que le prince d'Amalfi lui présentait. Elle se mit à

danser en frappant l'air de ce tambour de basque; et tous ses mouvements

avaient une souplesse, une grâce, un mélange de pudeur et de volupté,

qui pouvaient donner l'idée de la puissance que les bayadères exercent

sur l'imagination des Indiens, quand elles sont, pour ainsi dire, poëtes

avec leur danse, quand elles expriment tant de sentiments divers par les

pas caractérisés et les tableaux enchanteurs qu'elles offrent aux

regards. Corinne connaissait si bien toutes les attitudes que

représentent les peintres et les sculpteurs antiques, que, par un léger

mouvement de ses bras, en plaçant son tambour de basque tantôt au-dessus

de sa tête, tantôt en avant avec une de ses mains, tandis que l'autre

parcourait les grelots avec une incroyable dextérité, elle rappelait les

danseuses d'Herculanum, et faisait naître successivement une foule

d'idées nouvelles pour le dessin et la peinture.

Ce n'était point la danse française, si remarquable par l'élégance et la

difficulté des pas; c'était un talent qui tenait de beaucoup plus près à

l'imagination et au sentiment. Le caractère de la musique était exprimé

tour à tour par la précision et la mollesse des mouvements. Corinne, en

dansant, faisait passer dans l'âme des spectateurs ce qu'elle éprouvait,

comme si elle avait improvisé, comme si elle avait joué de la lyre, ou

dessiné quelques figures; tout était langage pour elle: les musiciens,

en la regardant, s'animaient à mieux faire sentir le génie de leur art;

et je ne sais quelle joie passionnée et quelle sensibilité d'imagination

électrisait à la fois tous les témoins de cette danse magique, et les

transportait dans une existence idéale, où l'on rêve un bonheur qui

n'est pas de ce monde.

Il y a un moment dans cette danse napolitaine où la femme se met à

genoux, tandis que l'homme tourne autour d'elle, non en maître, mais en

vainqueur. Quel était dans ce moment le charme de la dignité de Corinne!

comme à genoux elle était souveraine! Et quand elle se releva, en

faisant retentir le son de son instrument, de sa cymbale aérienne, elle

semblait animée par un enthousiasme de vie, de jeunesse et de beauté,

qui devait persuader qu'elle n'avait besoin de personne pour être

heureuse. Hélas! il n'en était pas ainsi; mais Oswald le craignait, et

soupirait en admirant Corinne, comme si chacun de ses succès l'eût

séparée de lui. A la fin de la danse, l'homme se jette à genoux à son

tour, et c'est la femme qui danse autour de lui. Corinne en cet instant

se surpassa encore, s'il était possible; sa course était si légère en

parcourant deux ou trois fois le même cercle, que ses pieds, chaussés en

brodequins, volaient sur le plancher avec la rapidité de l'éclair; et

quand elle éleva une de ses mains en agitant son tambour de basque, et

que de l'autre elle fit signe au prince d'Amalfi de se relever, tous les

hommes étaient tentés de se mettre à genoux comme lui: tous, excepté

lord Nelvil, qui se retira de quelques pas en arrière; et le comte

d'Erfeuil, qui fit quelques pas en avant pour complimenter Corinne.

Quant aux Italiens qui étaient là, ils ne pensaient point à se faire

remarquer par leur enthousiasme; ils s'y livraient, parce qu'ils

l'éprouvaient. Ce ne sont pas des hommes assez habitués à la société et

à l'amour-propre qu'elle excite, pour s'occuper de l'effet qu'ils

produisent; ils ne se laissent jamais détourner de leur plaisir par la

vanité, ni de leur but par les applaudissements.

Corinne était charmée de son succès, et remerciait tout le monde avec

une grâce pleine de simplicité. Elle était contente d'avoir réussi, et

le laissait voir en bonne enfant, si l'on peut s'exprimer ainsi; mais ce

qui l'occupait surtout, c'était le désir de traverser la foule pour

arriver jusqu'à la porte contre laquelle Oswald était appuyé. Elle y

arriva enfin, et s'arrêta un moment pour attendre un mot de lui.

«Corinne, lui dit-il en s'efforçant de cacher son trouble, son

enchantement et sa peine; Corinne, voilà bien des hommages, voilà bien

des succès! Mais, au milieu de ces adorateurs si enthousiastes, y a-t-il

un ami courageux et sûr? y a-t-il un protecteur pour la vie? et le vain

tumulte des applaudissements devrait-il suffire à une âme telle que la

vôtre?»

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 44 / 167 题