Raphaël a dit que Rome moderne était presque en entier bâtie avec les
débris de Rome ancienne; et il est certain qu'on n'y peut faire un pas
sans être frappé de quelques restes de l'antiquité. L'on aperçoit les
_murs éternels_, selon l'expression de Pline, à travers l'ouvrage des
derniers siècles: les édifices de Rome portent presque tous une
empreinte historique; on y peut remarquer, pour ainsi dire, la
physionomie des âges. Depuis les Étrusques jusqu'à nos jours, depuis ces
peuples plus anciens que les Romains mêmes, et qui ressemblent aux
Égyptiens par la solidité de leurs travaux et la bizarrerie de leurs
dessins; depuis ces peuples jusqu'au cavalier Bernin, cet artiste
maniéré comme les poëtes italiens au dix-septième siècle, on peut
observer l'esprit humain à Rome dans les différents caractères des arts,
des édifices et des ruines. Le moyen âge et le siècle brillant des
Médicis reparaissent à nos yeux par leurs oeuvres; et cette étude du
passé, dans les objets présents à nos regards, nous fait pénétrer le
génie des temps. On croit que Rome avait autrefois un nom mystérieux,
qui n'était connu que de quelques adeptes; il semble qu'il est encore
nécessaire d'être initié dans le secret de cette ville. Ce n'est pas
simplement un assemblage d'habitations, c'est l'histoire du monde,
figurée par divers emblèmes et représentée sous diverses formes.
Corinne convint avec lord Nelvil qu'ils iraient voir ensemble d'abord
les édifices de Rome moderne, et qu'ils réserveraient pour un autre
temps les admirables collections de tableaux et de statues qu'elle
renferme. Peut-être, sans s'en rendre raison, Corinne désirait-elle de
renvoyer le plus qu'il était possible ce qu'on ne peut se dispenser de
connaître à Rome: car qui l'a jamais quittée sans avoir contemplé
l'Apollon du Belvédère et les tableaux de Raphaël! Cette garantie, toute
faible qu'elle était, qu'Oswald ne partirait pas encore, plaisait à son
imagination. Y a-t-il de la fierté, dira-t-on, à vouloir retenir ce
qu'on aime par un autre motif que celui du sentiment? Je ne sais; mais
plus on aime, moins on se fie au sentiment que l'on inspire; et quelle
que soit la cause qui nous assure la présence de l'objet qui nous est
cher, on l'accepte toujours avec joie. Il y a souvent bien de la vanité
dans un certain genre de fierté; et si des charmes généralement admirés,
tels que ceux de Corinne, ont un véritable avantage, c'est qu'ils
permettent de placer son orgueil dans le sentiment qu'on éprouve, plus
encore que dans celui qu'on inspire.
Corinne et lord Nelvil recommencèrent leurs courses par les églises les
plus remarquables entre les nombreuses églises de Rome: elles sont
toutes décorées par les magnificences antiques; mais quelque chose de
sombre et de bizarre se mêle à ces beaux marbres, à ces ornements de
fête enlevés aux temples païens. Les colonnes de porphyre et de granit
étaient en si grand nombre à Rome, qu'on les a prodiguées presque sans y
attacher aucun prix. A Saint-Jean-de-Latran, dans cette église fameuse
par les conciles qui y ont été tenus, on trouve une telle quantité de
colonnes de marbre, qu'il en est plusieurs qu'on a recouvertes d'un
mastic de plâtre pour en faire des pilastres, tant la multitude de ces
richesses y avait rendu indifférent!
Quelques-unes de ces colonnes étaient dans le tombeau d'Adrien, d'autres
au Capitole; celles-ci portent encore sur leur chapiteau la figure des
oies qui ont sauvé le peuple romain: ces colonnes soutiennent des
ornements gothiques, et quelques-unes des ornements à la manière des
Arabes. L'urne d'Agrippa recèle les cendres d'un pape; car les morts
eux-mêmes ont cédé la place à d'autres morts, et les tombeaux ont
presque aussi souvent changé de maîtres que la demeure des vivants.
Près de Saint-Jean-de-Latran est l'escalier saint, transporté, dit-on,
de Jérusalem à Rome. On ne peut le monter qu'à genoux. César lui-même et
Claude montèrent aussi à genoux l'escalier qui conduisait au temple de
Jupiter Capitolin. A côté de Saint-Jean-de-Latran est le baptistère où
l'on dit que Constantin fut baptisé. Au milieu de la place l'on voit un
obélisque qui est peut-être le plus ancien monument qui soit dans le
monde; un obélisque contemporain de la guerre de Troie! un obélisque que
le barbare Cambyse respecta cependant assez pour faire arrêter en son
honneur l'incendie d'une ville! un obélisque pour lequel un roi mit en
gage la vie de son fils unique! Les Romains l'ont fait arriver
miraculeusement du fond de l'Égypte jusqu'en Italie; ils détournèrent le
Nil de son cours pour qu'il allât le chercher et le transportât jusqu'à
la mer. Cet obélisque est encore couvert des hiéroglyphes qui gardent
leur secret depuis tant de siècles, et défient jusqu'à ce jour les plus
savantes recherches. Les Indiens, les Égyptiens, l'antiquité de
l'antiquité, nous seraient peut-être révélés par ces signes. Le charme
merveilleux de Rome, ce n'est pas seulement la beauté réelle de ses
monuments, mais l'intérêt qu'ils inspirent en excitant à penser; et ce
genre d'intérêt s'accroît chaque jour par chaque étude nouvelle.
Une des églises les plus singulières de Rome, c'est Saint-Paul: son
extérieur est celui d'une grange mal bâtie, et l'intérieur est orné par
quatre-vingts colonnes d'un marbre si beau, d'une forme si parfaite,
qu'on croit qu'elles appartiennent à un temple d'Athènes décrit par
Pausanias. Cicéron dit: _Nous sommes entourés des vestiges de
l'histoire._ S'il le disait alors, que dirons-nous maintenant?
Les colonnes, les statues, les bas-reliefs de l'ancienne Rome sont
tellement prodigués dans les églises de la ville moderne, qu'il en est
une (Sainte-Agnès) où des bas-reliefs retournés servent de marches à un
escalier, sans qu'on se soit donné la peine de savoir ce qu'ils
représentent. Quel étonnant aspect offrirait maintenant Rome antique, si
l'on avait laissé les colonnes, les marbres, les statues, à la place
même où ils ont été trouvés! la ville ancienne presque en entier serait
encore debout; mais les hommes de nos jours oseraient-ils s'y promener?
Les palais des grands seigneurs sont extrêmement vastes, d'une
architecture souvent très-belle, et toujours imposante; mais les
ornements de l'intérieur sont rarement de bon goût, et l'on n'y a point
l'idée de ces appartements élégants que les jouissances perfectionnées
de la vie sociale ont fait inventer ailleurs. Ces vastes demeures des
princes romains sont désertes et silencieuses; les paresseux habitants
de ces palais se retirent chez eux dans quelques petites chambres
inaperçues, et laissent les étrangers parcourir leurs magnifiques
galeries, où les plus beaux tableaux du siècle de Léon X sont réunis.
Ces grands seigneurs romains sont aussi étrangers maintenant au luxe
pompeux de leurs ancêtres, que ces ancêtres l'étaient eux-mêmes aux
vertus austères des Romains de la république. Les maisons de campagne
donnent encore davantage l'idée de cette solitude, de cette indifférence
des possesseurs au milieu des plus admirables séjours du monde. On se
promène dans ces immenses jardins sans se douter qu'ils aient un maître.
L'herbe croît au milieu des allées; et, dans ces mêmes allées
abandonnées, les arbres sont taillés artistement selon l'ancien goût qui
régnait en France: singulière bizarrerie, que cette négligence du
nécessaire et cette affectation de l'inutile! Mais on est souvent
surpris à Rome, et dans la plupart des autres villes d'Italie, du goût
qu'ont les Italiens pour les ornements maniérés, eux qui ont sans cesse
sous les yeux la noble simplicité de l'antique. Ils aiment ce qui est
brillant, plutôt que ce qui est élégant et commode. Ils ont en tout
genre les avantages et les inconvénients de ne point vivre
habituellement en société. Leur luxe est pour l'imagination plutôt que
pour la jouissance: isolés qu'ils sont entre eux, ils ne peuvent
redouter l'esprit de moquerie, qui pénètre rarement à Rome dans les
secrets de la maison; et l'on dirait souvent, à voir le contraste du
dedans et du dehors du palais, que la plupart des grands seigneurs
d'Italie arrangent leurs demeures pour éblouir les passants, mais non
pour y recevoir des amis.
Après avoir parcouru les églises et les palais, Corinne conduisit Oswald
dans la villa Mellini, jardin solitaire, et sans autre ornement que des
arbres magnifiques. On voit de là, dans l'éloignement, la chaîne des
Apennins; la transparence de l'air colore ces montagnes, les rapproche
et les dessine d'une manière singulièrement pittoresque. Oswald et
Corinne restèrent dans ce lieu quelque temps pour goûter le charme du
ciel et la tranquillité de la nature. On ne peut avoir l'idée de cette
tranquillité singulière, quand on n'a pas vécu dans les contrées
méridionales. L'on ne sent pas, dans un jour chaud, le plus léger
souffle de vent. Les plus faibles brins de gazon sont d'une immobilité
parfaite; les animaux eux-mêmes partagent l'indolence inspirée par le
beau temps; à midi, vous n'entendez point le bourdonnement des mouches,
ni le bruit des cigales, ni le chant des oiseaux; nul ne se fatigue en
agitations inutiles et passagères; tout dort, jusqu'au moment où les
orages, où les passions réveillent la nature véhémente qui sort avec
impétuosité de son propre repos.
Il y a dans les jardins de Rome un grand nombre d'arbres toujours verts,
qui ajoutent encore à l'illusion qui fait déjà la douceur du climat
pendant l'hiver. Des pins d'une élégance particulière, larges et touffus
vers le sommet, et rapprochés l'un de l'autre, forment comme une espèce
de plaine dans les airs, dont l'effet est charmant, quand on monte assez
haut pour l'apercevoir. Les arbres inférieurs sont placés à l'abri de
cette voûte de verdure. Deux palmiers seulement se trouvent dans Rome,
et sont tous les deux dans des jardins de moines: l'un d'eux, placé sur
une hauteur, sert de point de vue à distance, et l'on a toujours un
sentiment de plaisir en apercevant, en retrouvant, dans les diverses
perspectives de Rome, ce député de l'Afrique, cette image d'un midi plus
brûlant encore que celui de l'Italie, et qui réveille tant d'idées et de
sensations nouvelles.
«Ne trouvez-vous pas, dit Corinne en contemplant avec Oswald la campagne
dont ils étaient environnés, que la nature en Italie fait plus rêver que
partout ailleurs? On dirait qu'elle est ici plus en relation avec
l'homme, et que le Créateur s'en sert comme d'un langage entre la
créature et lui.--Sans doute, reprit Oswald, je le crois ainsi; mais qui
sait si ce n'est pas l'attendrissement profond que vous excitez dans mon
coeur, qui me rend sensible à tout ce que je vois? Vous me révélez les
pensées et les émotions que les objets extérieurs peuvent faire naître.
Je ne vivais que dans mon coeur, vous avez réveillé mon imagination.
Mais cette magie de l'univers que vous m'apprenez à connaître ne
m'offrira jamais rien de plus beau que votre regard, de plus touchant
que votre voix.--Puisse ce sentiment que je vous inspire aujourd'hui
durer autant que ma vie, dit Corinne, ou, du moins, puisse ma vie ne pas
durer plus que lui!»
Oswald et Corinne terminèrent leur voyage de Rome par la Villa Borghèse,
celui de tous les jardins et de tous les palais romains où les
splendeurs de la nature et des arts sont rassemblées avec le plus de
goût et d'éclat. On y voit des arbres de toutes les espèces, et des eaux
magnifiques. Une réunion incroyable de statues, de vases, de sarcophages
antiques, se mêlent avec la fraîcheur de la jeune nature du Sud. La
mythologie des anciens y semble ranimée. Les naïades sont placées sur le
bord des ondes, les nymphes dans des bois dignes d'elles, les tombeaux
sous des ombrages élyséens; la statue d'Esculape est au milieu d'une
île; celle de Vénus semble sortir des ondes; Ovide et Virgile pourraient
se promener dans ce beau lieu, et se croire encore au siècle d'Auguste.
Les chefs-d'oeuvre de sculpture que renferme le palais lui donnent une
magnificence à jamais nouvelle. On aperçoit de loin, à travers les
arbres, la ville de Rome, et Saint-Pierre, et la campagne, et les
longues arcades, débris des aqueducs qui transportaient les sources des
montagnes dans l'ancienne Rome. Tout est là pour la pensée, pour
l'imagination, pour la rêverie. Les sensations les plus pures se
confondent avec les plaisirs de l'âme, et donnent l'idée d'un bonheur
parfait; mais quand on demande: Pourquoi ce séjour ravissant n'est-il
pas habité? l'on vous répond que le mauvais air (_la cattiva aria_) ne
permet pas d'y vivre pendant l'été.
Ce mauvais air fait, pour ainsi dire, le siége de Rome; il avance chaque
année quelques pas de plus, et l'on est forcé d'abandonner les plus
charmantes habitations à son empire. Sans doute l'absence d'arbres dans
la campagne, autour de la ville, est une des causes de l'insalubrité de
l'air; et c'est peut-être pour cela que les anciens Romains avaient
consacré les bois aux déesses, afin de les faire respecter par le
peuple. Maintenant des forêts sans nombre ont été abattues: pourrait-il
en effet exister de nos jours des lieux assez sanctifiés pour que
l'avidité s'abstînt de les dévaster? Le mauvais air est le fléau des
habitants de Rome, et menace la ville d'une entière dépopulation; mais
il ajoute peut-être encore à l'effet que produisent les superbes jardins
qu'on voit dans l'enceinte de Rome. L'influence maligne ne se fait
sentir par aucun signe extérieur: vous respirez un air qui semble pur et
qui est très-agréable; la terre est riante et fertile; une fraîcheur
délicieuse vous repose le soir des chaleurs brûlantes du jour: et tout
cela, c'est la mort!
«J'aime, disait Oswald à Corinne, ce danger mystérieux, invisible, ce
danger sous la forme des impressions les plus douces. Si la mort n'est,
comme je le crois, qu'un appel à une existence plus heureuse, pourquoi
le parfum des fleurs, l'ombrage des beaux arbres, le souffle
rafraîchissant du soir, ne seraient-ils pas chargés de nous en apporter
la nouvelle? Sans doute le gouvernement doit veiller de toutes les
manières à la conservation de la vie humaine; mais la nature a des
secrets que l'imagination seule peut pénétrer; et je conçois facilement
que les habitants et les étrangers ne se dégoûtent point de Rome par le
genre de péril que l'on y court pendant les plus belles saisons de
l'année.»