Le lendemain, Oswald et Corinne furent embarrassés l'un et l'autre en se
revoyant. Corinne n'avait plus de confiance dans l'amour qu'elle
inspirait. Oswald était mécontent de lui-même; il se connaissait dans le
caractère un genre de faiblesse qui l'irritait quelquefois contre ses
propres sentiments comme contre une tyrannie, et tous les deux
cherchèrent à ne point se parler de leur affection mutuelle. «Je vous
propose aujourd'hui, dit Corinne, une course assez solennelle, mais qui
sûrement vous intéressera: allons voir les tombeaux, allons voir le
dernier asile de ceux qui vécurent parmi les monuments dont nous avons
contemplé les ruines.--Oui, répondit Oswald, vous avez deviné ce qui
convient à la disposition actuelle de mon âme;» et il prononça ces mots
avec un accent si douloureux, que Corinne se tut quelques moments,
n'osant pas essayer de lui parler. Mais, reprenant courage par le désir
de soulager Oswald de ses peines en l'intéressant vivement à tout ce
qu'ils voyaient ensemble, elle lui dit: «Vous le savez, milord, loin que
chez les anciens l'aspect des tombeaux décourageât les vivants, on
croyait inspirer une émulation nouvelle en plaçant ces tombeaux sur les
routes publiques, afin que, retraçant aux jeunes gens le souvenir des
hommes illustres, ils invitassent silencieusement à les imiter.--Ah! que
j'envie, dit Oswald en soupirant, tous ceux dont les regrets ne sont pas
mêlés à des remords!--Vous, des remords! s'écria Corinne, vous! Ah! je
suis certaine qu'ils ne sont en vous qu'une vertu de plus, un scrupule
du coeur, une délicatesse exaltée.--Corinne, Corinne, n'approchez pas de
ce sujet, interrompit Oswald: dans votre heureuse contrée, les sombres
pensées disparaissent à la clarté des cieux; mais la douleur qui a
creusé jusqu'au fond de notre âme ébranle à jamais toute notre
existence.--Vous me jugez mal, répondit Corinne; je vous l'ai déjà dit,
bien que mon caractère soit fait pour jouir vivement du bonheur, je
souffrirais plus que vous si...» Elle n'acheva pas, et changea de
discours. «Mon seul désir, milord, continua-t-elle, c'est de vous
distraire un moment; je n'espère rien de plus.» La douceur de cette
réponse toucha lord Nelvil; et, voyant une expression de mélancolie dans
les regards de Corinne, naturellement si pleins d'intérêt et de flamme,
il se reprocha d'attrister une personne née pour les impressions vives
et douces, et s'efforça de l'y ramener. Mais l'inquiétude qu'éprouvait
Corinne sur les projets d'Oswald, sur la possibilité de son départ,
troublait entièrement sa sérénité accoutumée.
Elle conduisit lord Nelvil hors des portes de la ville, sur les
anciennes traces de la voie Appienne. Ces traces sont marquées, au
milieu de la campagne de Rome, par des tombeaux à droite et à gauche,
dont les ruines se voient à perte de vue, à plusieurs milles au delà des
murs. Les Romains ne souffraient pas qu'on ensevelît les morts dans
l'intérieur de la ville; les tombeaux seuls des empereurs y étaient
admis. Cependant un simple citoyen, nommé Publius Biblius, obtint cette
faveur, en récompense de ses vertus obscures. Les contemporains, en
effet, honorent plus volontiers celles-là que toutes les autres.
On passe, pour aller à la voie Appienne, par la porte Saint-Sébastien,
autrefois appelée _Capène_. Cicéron dit qu'en sortant par cette porte,
les tombeaux qu'on aperçoit les premiers sont ceux des Métellus, des
Scipion et des Servilius. Le tombeau de la famille des Scipion a été
trouvé dans ces lieux mêmes, et transporté depuis au Vatican. C'est
presque un sacrilége de déplacer les cendres, d'altérer les ruines;
l'imagination tient de plus près qu'on ne croit à la morale; il ne faut
pas l'offenser. Parmi tant de tombeaux qui frappent les regards, on
place les noms au hasard, sans pouvoir être assuré de ce qu'on suppose;
mais cette incertitude même inspire une émotion qui ne permet pas de
voir avec indifférence aucun de ces monuments. Il en est dans lesquels
des maisons de paysans sont pratiquées; car les Romains consacraient un
grand espace et des édifices assez vastes à l'urne funéraire de leurs
amis ou de leurs concitoyens illustres. Ils n'avaient pas cet aride
principe d'utilité qui fertilise quelques coins de terre de plus, en
frappant de stérilité le vaste domaine du sentiment et de la pensée.
On voit, à quelque distance de la voie Appienne, un temple élevé par la
république à l'Honneur et à la Vertu; un autre, au dieu qui a fait
retourner Annibal sur ses pas; la fontaine d'Égérie, où Numa allait
consulter la divinité des hommes de bien, la conscience interrogée dans
la solitude. Il semble qu'autour de ces tombeaux les traces seules des
vertus subsistent encore. Aucun monument des siècles du crime ne se
trouve à côté des lieux où reposent ces illustres morts; ils se sont
entourés d'un honorable espace, où les plus nobles souvenirs peuvent
régner sans être troublés.
L'aspect de la campagne, autour de Rome, a quelque chose de
singulièrement remarquable: sans doute c'est un désert, car il n'y a
point d'arbres ni d'habitations; mais la terre est couverte de plantes
naturelles que l'énergie de la végétation renouvelle sans cesse. Ces
plantes parasites se glissent dans les tombeaux, décorent les ruines, et
semblent là seulement pour honorer les morts. On dirait que
l'orgueilleuse nature a repoussé tous les travaux de l'homme, depuis que
les Cincinnatus ne conduisent plus la charrue qui sillonnait son sein;
elle produit des plantes au hasard, sans permettre que les vivants se
servent de sa richesse. Ces plaines incultes doivent déplaire aux
agriculteurs, aux administrateurs, à tous ceux qui spéculent sur la
terre et veulent l'exploiter pour les besoins de l'homme; mais les âmes
rêveuses, que la mort occupe autant que la vie, se plaisent à contempler
cette campagne de Rome, où le temps présent n'a imprimé aucune trace;
cette terre qui chérit ses morts et les couvre avec amour des inutiles
fleurs, des inutiles plantes qui se traînent sur le sol, et ne s'élèvent
jamais assez pour se séparer des cendres qu'elles ont l'air de caresser.
Oswald convint que dans ce lieu l'on devait goûter plus de calme que
partout ailleurs. L'âme n'y souffre pas autant par les images que la
douleur lui présente; il semble que l'on partage encore avec ceux qui ne
sont plus les charmes de cet air, de ce soleil et de cette verdure.
Corinne observa l'impression que recevait lord Nelvil, et elle en conçut
quelque espérance. Elle ne se flattait point de consoler Oswald; elle
n'eût pas même souhaité d'effacer de son coeur les justes regrets qu'il
devait à la perte de son père; mais il y a dans le sentiment même des
regrets quelque chose de doux et d'harmonieux qu'il faut tâcher de faire
connaître à ceux qui n'en ont encore éprouvé que les amertumes: c'est le
seul bien qu'on puisse leur faire.
«Arrêtons-nous ici, dit Corinne, en face de ce tombeau, le seul qui
reste encore presque en entier: ce n'est point le tombeau d'un Romain
célèbre; c'est celui de Cécilia Métella, jeune fille à qui son père a
fait élever ce monument.--Heureux, dit Oswald, heureux les enfants qui
meurent dans les bras de leur père, et qui reçoivent la mort dans le
sein qui leur donna la vie! la mort elle-même alors perd son aiguillon
pour eux.
--Oui, dit Corinne avec émotion, heureux ceux qui ne sont pas orphelins!
Voyez, on a sculpté des armes sur ce tombeau, bien que ce soit celui
d'une femme; mais les filles des héros peuvent avoir sur leurs tombes
les trophées de leur père: c'est une belle union que celle de
l'innocence et de la valeur. Il y a une élégie de Properce, qui peint
mieux qu'aucun autre écrit de l'antiquité cette dignité des femmes chez
les Romains, plus imposante et plus pure que l'éclat même dont elles
jouissaient pendant le temps de la chevalerie. Cornélie, morte dans sa
jeunesse, adresse à son époux les adieux et les consolations les plus
touchantes, et l'on y sent presque à chaque mot tout ce qu'il y a de
respectable et de sacré dans les liens de famille. Le noble orgueil
d'une vie sans tache se peint dans cette poésie majestueuse des Latins,
dans cette poésie noble et sévère comme les maîtres du monde. _Oui_, dit
Cornélie, _aucune tache n'a souillé ma vie: depuis l'hymen jusqu'au
bûcher, j'ai vécu pure entre les deux flambeaux._ Quelle admirable
expression! s'écria Corinne; quelle image sublime! et qu'il est digne
d'envie, le sort de la femme qui peut ainsi conserver la plus parfaite
unité dans sa destinée, et n'emporte au tombeau qu'un souvenir! c'est
assez pour une vie.»
En achevant ces mots, les yeux de Corinne se remplirent de larmes; un
sentiment cruel, un soupçon pénible s'empara du coeur d'Oswald.
«Corinne, s'écria-t-il, Corinne! votre âme délicate n'a-t-elle rien à se
reprocher? Si je pouvais disposer de moi, si je pouvais m'offrir à vous,
n'aurais-je point de rivaux dans le passé? pourrais-je être fier de mon
choix? une jalousie cruelle ne troublerait-elle pas mon bonheur?--Je
suis libre, et je vous aime comme je n'ai jamais aimé, répondit Corinne;
que voulez-vous de plus? Faut-il me condamner à vous avouer qu'avant de
vous avoir connu, mon imagination a pu me tromper sur l'intérêt qu'on
m'inspirait! et n'y a-t-il pas dans le coeur de l'homme une pitié divine
pour les erreurs que le sentiment, ou du moins l'illusion du sentiment,
aurait fait commettre!» En achevant ces mots, une rougeur modeste
couvrit son visage. Oswald tressaillit, mais il se tut. Il y avait dans
le regard de Corinne une expression de repentir et de timidité qui ne
lui permit pas de la juger avec rigueur, et il lui sembla qu'un rayon du
ciel descendait sur elle pour l'absoudre. Il prit sa main, la serra
contre son coeur, et se mit à genoux devant elle, sans rien prononcer,
sans rien promettre, mais en la contemplant avec un regard d'amour qui
laissait tout espérer.
«Croyez-moi, dit Corinne à lord Nelvil, ne formons point de plan pour
les années qui suivront: les plus heureux moments de la vie sont encore
ceux qu'un hasard bienfaisant nous accorde. Est-ce donc ici, est-ce donc
au milieu des tombeaux, qu'il faut tant croire à l'avenir?--Non, s'écria
lord Nelvil, non, je ne crois point à l'avenir qui nous séparerait! Ces
quatre jours d'absence m'ont trop bien appris que je n'existais plus
maintenant que par vous.» Corinne ne répondit rien à ces douces paroles,
mais elle les recueillit religieusement dans son coeur; elle craignait
toujours, en prolongeant l'entretien sur le sentiment qui seul
l'occupait, d'exciter Oswald à déclarer ses projets avant qu'une plus
longue habitude lui rendît la séparation impossible. Souvent même elle
dirigeait à dessein son attention vers les objets extérieurs; comme
cette sultane des contes arabes, qui cherchait à captiver par mille
récits divers l'intérêt de celui qu'elle aimait, afin d'éloigner la
décision de son sort jusqu'au moment où les charmes de son esprit
remportèrent la victoire.