Le sénateur prit la couronne de myrte et de laurier qu'il devait placer
sur la tête de Corinne. Elle détacha le châle qui entourait son front,
et tous ses cheveux, d'un noir d'ébène, tombèrent en boucles sur ses
épaules. Elle s'avança la tête nue, le regard animé par un sentiment de
plaisir et de reconnaissance qu'elle ne cherchait point à dissimuler.
Elle se remit une seconde fois à genoux pour recevoir la couronne; mais
elle paraissait moins troublée et moins tremblante que la première fois;
elle venait de parler, elle venait de remplir son âme des plus nobles
pensées; l'enthousiasme l'emportait sur la timidité. Ce n'était plus une
femme craintive, mais une prêtresse inspirée, qui se consacrait avec
joie au culte du génie.
Quand la couronne fut placée sur la tête de Corinne, tous les
instruments se firent entendre et jouèrent ces airs triomphants qui
exaltent l'âme d'une manière si puissante et si sublime. Le bruit des
timbales et des fanfares émut de nouveau Corinne; ses yeux se remplirent
de larmes; elle s'assit un moment, et couvrit son visage de son
mouchoir. Oswald, vivement touché, sortit de la foule et fit quelques
pas pour lui parler; mais un invincible embarras le retint. Corinne le
regarda quelque temps, en prenant garde néanmoins qu'il ne remarquât
qu'elle faisait attention à lui; mais lorsque le prince Castel-Forte
vint prendre sa main pour l'accompagner du Capitole à son char, elle se
laissa conduire avec distraction, et retourna la tête plusieurs fois,
sous divers prétextes, pour voir Oswald.
Il la suivit; et, dans le moment où elle descendait l'escalier,
accompagnée de son cortége, elle fit un mouvement en arrière pour
l'apercevoir encore: ce mouvement fit tomber sa couronne. Oswald se hâta
de la relever, et lui dit en la lui rendant quelques mots en italien qui
signifiaient que les humbles mortels mettaient aux pieds des dieux la
couronne qu'ils n'osaient placer sur leurs têtes. Corinne remercia lord
Nelvil, en anglais, avec ce pur accent national, ce pur accent insulaire
qui presque jamais ne peut être imité sur le continent. Quel fut
l'étonnement d'Oswald en l'entendant! Il resta d'abord immobile à sa
place, et, se sentant troublé, il s'appuya sur un des lions de basalte
qui sont au pied de l'escalier du Capitole. Corinne le considéra de
nouveau, vivement frappée de son émotion; mais on l'entraîna vers son
char, et toute la foule disparut longtemps avant qu'Oswald eût retrouvé
sa force et sa présence d'esprit.
Corinne jusqu'alors l'avait enchanté comme la plus charmante des
étrangères, comme l'une des merveilles du pays qu'il voulait parcourir;
mais cet accent anglais lui rappelait tous les souvenirs de sa patrie,
cet accent naturalisait pour lui tous les charmes de Corinne. Était-elle
Anglaise? avait-elle passé plusieurs années de sa vie en Angleterre? Il
ne pouvait le deviner; mais il était impossible que l'étude seule apprît
à parler ainsi; il fallait que Corinne et lord Nelvil eussent vécu dans
le même pays. Qui sait si leurs familles n'étaient pas en relation
ensemble? Peut-être même l'avait-il vue dans son enfance? On a souvent
dans le coeur je ne sais quelle image innée de ce qu'on aime, qui
pourrait persuader qu'on reconnaît l'objet que l'on voit pour la
première fois.
Oswald avait beaucoup de préventions contre les Italiennes; il les
croyait passionnées, mais mobiles, mais incapables d'éprouver des
affections profondes et durables. Déjà ce que Corinne avait dit au
Capitole lui avait inspiré tout une autre idée; que serait-ce donc s'il
pouvait à la fois retrouver les souvenirs de sa patrie et recevoir par
l'imagination une vie nouvelle, renaître pour l'avenir sans rompre avec
le passé?
Au milieu de ses rêveries, Oswald se trouva sur le pont Saint-Ange, qui
conduit au château du même nom, ou plutôt au tombeau d'Adrien, dont on a
fait une forteresse. Le silence du lieu, les pâles ombres du Tibre, les
rayons de la lune qui éclairaient les statues placées sur le pont et
faisaient des statues comme des ombres blanches regardant fixement
couler les flots et les temps qui ne les concernent plus; tous ces
objets le ramenèrent à ses idées habituelles. Il mit la main sur sa
poitrine, et sentit le portrait de son père qu'il y portait toujours; il
l'en détacha pour le considérer; et le moment de bonheur qu'il venait
d'éprouver, et la cause de ce bonheur, ne lui rappelèrent que trop le
sentiment qui l'avait rendu jadis si coupable envers son père. Cette
réflexion renouvela ses remords.
«Éternel souvenir de ma vie! s'écria-t-il; ami trop offensé, et pourtant
si généreux! aurais-je pu croire que l'émotion du plaisir pût trouver
sitôt accès dans mon âme? Ce n'est pas toi, le meilleur et le plus
indulgent des hommes, ce n'est pas toi qui me le reproches; tu veux que
je sois heureux, tu le veux encore malgré mes fautes: mais puissé-je du
moins ne pas méconnaître ta voix, si tu me parles du haut du ciel, comme
je l'ai méconnue sur la terre!»