Eh! n'y êtes-vous pas toujours? est-ce que nous ne vivons que dans notre

corps? est-ce que nous n'habitons pas la lune et le soleil et toutes les

étoiles, dès que notre pensée nous y transporte? est-ce qu'on ne s'y

occupe pas de nous comme nous nous occupons d'eux, nous qui rêvons

toujours d'aller les y rejoindre? Eux? qui? ils disent la même chose

que nous, et, sans nous connaître, ils nous aiment. Et puis ne nous

connaissent-ils pas? Où est notre cher grand Delacroix à cette heure?

Mais où êtes-vous vous-même, à l'heure où je vous écris? sur quelle

route? dans quel véhicule? dans quelle disposition d'esprit? L'absence

et la mort ne diffèrent pas beaucoup; donc, on ne se quitte pas, on se

perd de vue; mais on sait bien que, n'importe où, on se retrouvera.

Aussi je ne dis jamais adieu dans le sens de «Dieu nous sépare!» je le

dis toujours dans le sens «Au revoir en Dieu, sur cette terre ou sur une

autre!» Est-ce que l'on ne fait pas de progrès tant qu'on veut vivre et

tant qu'on croit à l'idéal? est-ce que l'idéal ne sert qu'à cette vie

d'un jour ou deux sur la terre? Ne croyez pas cela. Nous emportons avec

nous ce que nous avons acquis, et nous l'emportons pour l'accroître dans

l'éternité. Qu'importe que, dans une ou deux de nos existences, nous

n'ayons pas été assez encouragés, si nous avons entretenu le feu sacré

en nous et dans les autres? Ne comptez pas pour rien ces heures où vous

donnez, avec votre âme, celle des grands maîtres à vos amis; tout cela,

c'est un échange, entre eux, vous et nous, de ce qu'il y a de meilleur

et de plus élevé dans le sanctuaire commun.

Écrivez-nous, cher ami; dites-nous comment vous avez voyagé, comment

vous avez retrouvé les soeurs, la nièce, les montagnes, le pays du sel

et les montagnards artistes.

Toute la famille d'ici vous embrasse: Maurice, que la mort de Delacroix

a beaucoup affecté, surtout par la pensée qu'il est mort sans famille

autour de lui; Lina, qui vous présenté son poupon à baiser; madame

Lambert qui ne cesse de parler de vous; son mari, qui vous étudie

rétrospectivement avec une sympathie délicate; Marie Lambert, qui pleure

pour un rien, mais qui aime beaucoup; Calamatta, qui ne dit plus rien

contre Delacroix et qui le regrette comme homme, sans l'avoir jamais

compris comme peintre. Voilà tout le monde... Non, il y a la grande

Marie, une nature d'élite sous sa blanche cornette; et tous vous aiment

et vous crient: «Revenez!»

GEORGE SAND.

DXXXIII

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

Nohant, 26 août 1863.

Eh bien, mon cher lumineux fils, êtes-vous reposé de votre affreux

départ? On m'a dit que vous étiez parti _horriblement_, par la trahison

de l'imbécile qui fait le service. Il est si facile d'avoir une voiture

de louage à la Châtre, que nous sommes tous des niais de compter sur

autre chose, après tous les tours que nous a joués cette diligence.

Dites-en tous mes regrets à Gautier[1], et promettez-lui que cela

n'arrivera plus. Qu'il n'oublie pas que nous comptons qu'il reviendra et

qu'on l'avertira de ce qu'il y aura _d'instructif_ à voir pour la partie

matérielle, dans nos représentations. Remerciez-le pour moi et pour nous

tous de sa bonne visite.

Quant à vous, cher fils, je ne vous remercie pas autrement qu'en vous

aimant d'autant plus que vous vous êtes dévoué pour moi. Grâce à vous,

je vois clair dans le travail, et je refais avec soin un scénario plus

développé. Je suis même étonnée d'avoir pour cela la mémoire que je n'ai

pas pour autre chose. Je me rappelle tout ce que vous m'avez dit comme

si c'était écrit. C'est un plaisir de vous voir composer et improviser

une pièce en causant. À présent que je relis cette carcasse, je suis

étonnée de sa logique et de la manière dont elle se tient. Allons,

vous n'êtes pas encore crétin, mon bonhomme, et vous avez un monde de

compositions et de succès dans la _trompette_. Je ne suis pas en peine

de vous: si vous n'allez pas plus vite, c'est que vous êtes paresseux.

Mais qu'est-ce que ça fait si ça vous plaît de l'être? Ce qui importe,

c'est que, quand vous travaillez une heure, vous travaillez comme cent.

Tout mon monde vous envoie des amitiés en masse. Maurice n'est pas

encore revenu.

Votre maman vous embrasse.

[1] Théophile Gautier.

DXXXIV

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 27 août 1863.

Mes pauvres enfants! avoir tant travaillé et tant souffert pour rien!

Mais non, ce n'est pas pour rien, puisque vous avez adouci ses derniers

jours et prolongé, autant que possible, son illusion et son espérance.

Dieu vous en tiendra compte et elle aussi, dans un monde meilleur.

Pauvre femme! si douce, si jeune encore et si belle de charme et de

distinction naturelle! Comme elle a langui et lutté! Elle est mieux où

elle est, n'en doutez pas.--Où que ce soit, elle vit et elle est en

Dieu.

Chère Solange! sois la consolation de ton pauvre père, et que ton père

soit la tienne aussi. Nous vous aimons bien.

DXXXV

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS.

Nohant, 1er octobre 1863, deux heures du matin.

Mon cher fils,

Votre lettre est d'un vrai amour de fils! Je dis donc adieu à mes

scrupules; je vois que vous avez raison, que vous m'aimez bien, et

qu'avec vous on peut avoir le coeur sur la main tout à fait.

La Rounat est venu; on lui a lu la pièce, qui ne pourra passer que dans

l'hiver de 1864, parce que je ne veux pas la donner en plein printemps,

et qu'il a de l'encombrement jusque-là. Ça me laisse le temps de donner

encore plusieurs façons à mon labourage; car ce qu'on a lu jusqu'ici

n'est qu'un brouillon et j'y vois, chaque fois, des améliorations à

faire. Peut-être même remettrai-je la pièce en quatre actes; elle est

pleine en cinq, mais pas assez serrée à la fin. Ça m'amuse toujours.

Dès que j'aurai fini les corrections, je vous enverrai le manuscrit,

pour que vous m'en indiquiez des masses, et, en attendant, je vous

embrasse, pour moi qui veille et pour tous ceux qui dorment.

Votre maman.

DXXXVI

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME) A PARIS

Nohant, 19 novembre 1863.

Mon cher prince,

Vous devez me croire morte; mais vous avez tant couru, vous, que vous

n'auriez pas eu le temps de me lire. Vous avez bien travaillé pour

les arts, et pour l'industrie, et pour le progrès. Moi, j'ai fait une

comédie, c'est moins utile et moins intéressant. Que vous aurai-je

appris d'instructif, à vous qui savez tout? On me dit que vous voudriez

savoir ce que je pense de la _Vie de Jésus_.

M. Renan a fait un peu descendre son héros dans mon esprit, d'un certain

côté, en le relevant pourtant de l'autre. J'aimais à me persuader que

Jésus ne s'était jamais cru Dieu, jamais proclamé fils de Dieu en

particulier, et que sa croyance à un Dieu vengeur et punisseur était

une surcharge apocryphe faite aux Évangiles. Voilà du moins les

interprétations que j'avais toujours acceptées et même cherchées; mais

M. Renan arrive avec des études et un examen plus approfondis, plus

compétents, plus forts. On n'a pas besoin d'être aussi savant que lui

pour sentir une vérité, un ensemble de réalités et d'appréciations

indiscutables dans son oeuvre. Ne fut-ce que par la couleur et la vie,

on est pénétré, en le lisant, d'une lumière plus nette sur le temps, sur

le milieu, sur l'homme.

Je crois donc qu'il a mieux vu Jésus que nous ne l'avions entrevu

avant lui, et je l'accepte comme il nous le donne. Ce n'est plus un

philosophe, un savant, un sage, un génie, résumant en lui le meilleur

des philosophies et des sciences de son temps: c'est un rêveur, un

enthousiaste, un poète, un inspiré, un fanatique, un simple. Soit. Je

l'aime encore; mais comme il tient peu de place maintenant, pour moi,

dans l'histoire des idées! comme l'importance de son oeuvre personnelle

est diminuée! comme sa religion est désormais bien plus suscitée par

la chance des événements humains que par une de ces grandes nécessités

historiques que l'on est convenu, et un peu obligé, d'appeler

_providentielles_!

Acceptons le vrai, quand bien même il nous surprend et change notre

point de vue. Voilà Jésus bien démoli! Tant pis pour lui! tant mieux

pour nous, peut-être. Sa religion est arrivée à faire autant de mal

pour le moins qu'elle avait fait de bien; et, comme--que ce soit ou non

l'avis de M. Renan--je suis persuadée, aujourd'hui, qu'elle ne peut plus

faire que du mal, je crois que M. Renan a fait le livre le plus utile

qui pût être fait en ce moment-ci.

J'aurais beaucoup à dire sur les artifices du langage de M. Renan. Il

faut être courageux pour se plaindre d'une forme si admirablement belle.

Mais elle est trop séduisante et pas assez nette, quand elle s'efforce

de laisser un voile sur le degré, le mode de divinité qu'il faut

attribuer à Jésus. Il y a des traits de lumière vive dans l'ouvrage,

qui empêchent un esprit attentif de s'égarer. Mais il y a aussi trop

d'efforts charmants et puérils pour endormir la clairvoyance des esprits

prévenus, et pour sauver d'une main ce qu'il détruit de l'autre. Cela

tient non pas comme on l'a beaucoup dit; à un reflet de l'éducation du

séminaire, dont ce mâle talent n'aurait pas su se débarrasser,--je ne

crois pas cela,--mais à un engouement d'artiste pour son sujet. Il y a

du danger, peut-être de l'inconvénient, à être philosophe érudit, et

poète. Certainement cela fait un joli ensemble, et rare, dans une tête

humaine; mais, en de telles matières, l'enthousiasme met en péril la

logique, ou tout au moins la netteté des assertions.

Avez-vous lu cinq ou six pages que M. Renan a publiées le mois dernier,

dans la _Revue des Deux-Mondes[1]?_ J'aime mieux cela que tout ce qu'il

a écrit jusqu'ici. C'est grand, grand! Je trouve bien quelque chose à

redire encore comme détail; mais c'est si grand, que je résiste peu et

que j'admire beaucoup. C'est moi qui voudrais bien avoir votre pensée

là-dessus, comme vous avez la mienne. Vous savez résumer, vous,

dites-la-moi dans votre concision merveilleuse.

J'irai à Paris cet hiver. Je ne sais pas bien quand. Ma famille va bien.

Mon petit-fils est tout à fait gentil et bon garçon. On dit que votre

fils est superbe; il me tarde de le voir. Mon nid vous envoie tous ses

hommages, ainsi qu'à la princesse.

Est-ce vrai qu'on fera la guerre?

Ce qui est certain, cher prince, c'est que je vous aime toujours de tout

mon coeur.

GEORGE SAND.

[1] _Les Sciences de la nature et les Sciences historiques_, lettre à

M. Berthelot (_Dialogues et Fragments philosophiques_; Calmann

Lévy, 1876).

DXXXVII

AU MÊME

Nohant, 24 novembre 1863.

Cher prince,

Je vous autorise bien volontiers à donner copie de ma lettre à M. Renan;

mais ce n'est qu'une lettre, et je ne sais pas me résumer comme vous.

Mon jugement est très incomplet et ne va pas au fond des choses. Je suis

en train de lire Strauss, Salvador et la belle préface de M. Littré au

premier de ces deux ouvrages. Si j'avais lu cette préface plus tôt,

j'aurais mieux lu M. Renan.

Votre jugement, à vous, est meilleur que le mien; je vous ai toujours

dit que vous étiez un très grand esprit qui ne tire pas parti de

lui-même. Vous ne voulez pas me croire, vous pourriez faire tout ce que

vous voudriez; mais vous êtes paresseux et prince, quel dommage!

Je ne vous trouve pas rêveur, loin de là; vous êtes plus dans le _vrai

total_, que M. Renan, M. Littré et Sainte-Beuve. Ils ont versé dans

l'ornière allemande.. Là est leur faiblesse. Ils ont plus de talent et

plus de génie que tous les Allemands modernes, et, en outre, ils sont

Français. Ils sont Français, c'est-à-dire qu'ils ont de l'esprit et

qu'ils sont artistes. Cette fantaisie de détruire l'immortalité de

l'âme, la véritable et progressive persistance du _moi_ est un péché de

lèse-philosophie française. Pour conserver tout ce que la foi a de pur

et de sublime, il faut le talent, le coeur et l'esprit français. Les

Allemands sont trop bêtes pour croire à autre chose qu'au matérialisme;

je regrette de voir leur influence sur ces beaux et grands esprits dont

la France serait encore plus fière s'ils étaient plus chauds et plus

hardis.

Ah! si j'étais homme, si j'avais votre capacité, votre temps, vos

livres, votre âge, votre liberté, je voudrais faire une belle campagne,

non pas _contre_ ces grands esprits dont nous parlons: je les aime et

je les admire trop pour cela; mais, _à côté d'eux,_ puisant en eux

les trois quarts de ma force, et en moi, dans mon sentiment de

_l'impérissable_, la conclusion qui répondrait au coeur.

Non, la conclusion, de MM. Renan et Littré ne suffit pas. Ressusciter

dans la postérité par la gloire, n'est pas une idée aussi désintéressée

qu'ils le disent. Leur devise est belle: «Travailler sans espoir de

récompense; la récompense est dans le bien qu'on fait.»

Oui, à condition qu'on pourra le faire toujours et le recommencer

éternellement; le faire pendant une cinquantaine d'années, c'est se

contenter de trop peu, c'est se contenter d'un devoir trop vite fait.

Et puis, le spectacle et le sens du vrai et du beau est trop grand

pour qu'une vie suffise à le contempler et à le savourer. Ce défaut de

proportion serait un manque d'équilibre inadmissible.

Oui, j'irai à Paris pour quelques jours seulement. Mais, _entre nous_,

je m'occupe d'arranger ma vie pour être un peu plus libre. Me voilà dans

ma soixantième année. C'est un chiffre rond et je sens un peu le besoin

de la locomotion pour mon tardif été de la Saint-Martin.

Je serai bien heureuse de vous revoir à de moins longs

intervalles.--Nous restons quand même, c'est-à-dire malgré mes reproches

à la _tendance_ matérialiste de M. Renan, bien d'accord, vous et moi,

sur l'excellence et l'utilité de sa _Vie de Jésus_. S'il savait la

lettre que vous m'avez écrite, c'est celle-là qu'il voudrait, le

gourmand!

À vous de coeur, mon cher prince, pour moi et mes enfants.

G. SAND.

Je suis dans une douleur inquiète aujourd'hui. Je vois, parmi les pendus

de Varsovie, le nom de Piotrowski, et je ne sais pas si c'est celui qui

s'était évadé miraculeusement de la Sibérie. Je le connaissais, c'était

un héros. Savez-vous si c'est lui?

DXXXVIII

A M. AUGUSTE VACQUERIE, A PARIS

Nohant, 28 décembre 1863.

Je ne vous ai pas remercié du plaisir que m'a causé _Jean Baudry_.

J'espérais le voir jouer. Mais, mon, voyage à Paris étant retardé, je

me suis décidée à le lire, non sans un peu de crainte, je l'avoue. Les

pièces qui réussissent perdent trop à la lecture, la plupart du temps.

Eh bien, j'ai eu une charmante surprise. Votre pièce est de celles qu'on

peut lire avec attendrissement et avec une satisfaction vraie.

Le sujet est neuf, hardi et beau. Je trouve un seul reproche à faire à

la manière dont vous l'avez déroulé et dénoué: c'est que la brave et

bonne Andrée ne se mette pas tout à coup à aimer Jean à la fin, et

qu'elle ne réponde pas à son dernier mot: «Oui, ramenez-le, car je

ne l'aime plus, et votre femme l'adoptera;» ou bien: «Guérissez-le,

corrigez-le, et revenez sans lui.»

Vous avez voulu que le sacrifice fut complet de la part de Jean.

Il l'était, ce me semble, sans ce dernier châtiment de partir sans

récompense.

Vous me direz: «La femme n'est pas capable de ces choses-là.» Moi, je

dis: «Pourquoi pas?» Et je ne recule pas devant les bonnes grosses

moralités: un sentiment sublime est toujours fécond. Jean est sublime;

voilà que cette petite Andrée, qui ne l'aimait que d'amitié, se met à

l'aimer d'enthousiasme, parce que le sublime a fait vibrer en elle une

force inconnue. Vous voulez remuer cette fibre dans le public, pourquoi

ne pas lui montrer l'opération magnétique et divine sur la scène? Ce

serait plus contagieux encore; on ne s'en irait pas en se disant: «La

vertu ne sert qu'à vous rendre malheureux.»

Voilà ma critique. Elle est du domaine de la philosophie et n'ôte rien

à la sympathie et aux compliments de coeur de l'artiste. Vous avez fait

agir et parler un homme sublime. C'est une grande et bonne chose par le

temps qui court. Je suis heureuse de votre succès.

GEORGE SAND.

DXXXIX

A M. ÉMILE AUGIER. A CROISSY

Nohant, 25 décembre 1863.

Cher ami,

Je vous envoie, pour vous faire rire un instant, une lettre-pétition qui

m'a été adressée; plus une lettre de vous que je vous restitue; plus une

lettre de moi à ce monsieur que je ne connais pas et à qui je n'aurais

pas répondu si vous ne l'eussiez jugé digne d'une réponse de vous. J'en

conclus qu'il y a peut-être en lui quelque chose de bon; mais, à coup

sûr, il est fou, et sa vanité le rend mauvais par moment. Si vous jugez

qu'au lieu de le ramener à la raison ma lettre doit lui donner un accès

de fièvre chaude, jetez le tout au feu. Sinon, jetez ma dite lettre à la

poste.

Ceci a de bon que je vous sais occupé d'une nouvelle pièce. Tant mieux!

ne vous laissez pas distraire par les Schiller qui frappent à votre

porte. Il doit y en avoir beaucoup, si c'est comme chez moi. Ne vous

donnez pas la peine de me répondre, si vous êtes absorbé. Votre

prochaine pièce sera une bonne récompense de mes voeux d'amitié sincère.

G. SAND.

A M**

Nohant, 25 décembre 1863.

Monsieur,

Je suis franche, c'est pourquoi j'ai beaucoup d'ennemis. Je vois bien,

à votre indignation contre mon ami Augier, que, si je ne trouve pas que

vous soyez Schiller, vous m'accuserez de n'avoir pas de coeur. Soyez

donc mon ennemi tout de suite, si vous voulez.

Je refuse l'honneur que vous me faites de me prendre pour arbitre. Je ne

rends pas de services sous le coup d'une menace, et ce n'est pas parce

que vous me traitez _d'impératrice_ que je perdrais le droit de vous

dire que vous n'êtes pas Schiller, et que je ne suis pas Goethe. Mais,

si vous êtes réellement Schiller, consolez-vous, vous n'avez besoin de

personne, vous ferez quelque jour un chef-d'oeuvre que l'on s'arrachera.

Il ne s'agît que de le faire; moi, cela ne m'est pas encore arrivé; on

ne s'arrache pas mes pièces, on m'en a refusé plus d'une, et je ne m'en

suis pas courroucée. Je me suis dit que je n'étais pas Goethe.

Et puis, si vous êtes Schiller, pourquoi offrir vos pièces aux

Folies-Dramatiques, qui probablement refuseraient Schiller en personne,

sans pour cela l'insulter ni le méconnaître, mais par la seule raison

que son génie n'entrerait pas dans leur cadre? Présentez vous aux

théâtres vraiment littéraires, et qui sont subventionnés pour l'être, et

soyez sûr que, si vous leur apportez quelque chose de beau et de bon ils

l'accepteront avec empressement, à condition toutefois que ce soit dans

la forme voulue; car vous savez bien qu'on n'y peut jouer Schiller ni

Goethe qu'avec des arrangements considérables.

Mais vous luttez, dites-vous, depuis treize ans. Eh bien, il est

probable que vous n'avez pas la spécialité du théâtre. Cherchez-en une

autre, on en a toujours une quand on veut s'interroger soi-même avec

courage et modestie.

Courage donc, monsieur; je ne suis pas vindicative; je vous pardonne vos

compliments.

G. SAND.

DXL

A M. CHARLES PONCY, A VENISE

Nohant, 28 décembre 1863.

Cher enfant,

Je vous remercie de votre bonne, longue et intéressante lettre, et de

vos souhaits du jour de l'an, que je vous renvoie de tout mon coeur,

ainsi qu'à votre chère Solange.

Venise est donc finie? Pauvre Venise! mais rien ne finit et un jour

viendra où tout ce luxe de beauté perdue sera rajeuni et ressuscité.

Nous sommes dans le siècle du marteau qui abat et de la truelle qui

reconstruit. Vous me racontez on ne peut mieux tout ce que vous avez vu.

Cette vie errante, mais saine au corps et à l'esprit, a dû faire du bien

à Solange et je vous engage à ne pas vous en lasser trop vite.

Puisque le pauvre nid est désolé encore, laissez l'herbe et les branches

pousser sur le seuil.--Quand vous reviendrez les écarter, les douloureux

souvenirs auront fait place à cette grave sérénité que la mort laisse

après elle dans les coeurs auxquels la conscience ne reproche rien.

Mais il est inutile de vouloir hâter ce moment. La nature a droit aux

larmes. C'est un soulagement qu'elle exige en même temps qu'un noble

tribut qu'elle paye. Votre chère enfant reçoit par là un grand baptême.

Elle en appréciera plus tard l'effet salutaire et fortifiant.

J'ai reçu toutes vos lettres.--J'ai partagé et ressenti toutes vos

émotions. Me voilà enfin sortie, pour quelques jours, d'une grande crise

de travail. Pour m'en distraire, je lis _Emerson_, que je ne connaissais

pas. C'est un philosophe américain, à la fois savant, poète, critique

et métaphysicien, un vaste cerveau un peu obscurci par trop de clartés

diverses, mais sublime, il n'y a pas à dire.

Notre enfant est superbe et remarquablement aimable et gentil. Il a une

précocité extraordinaire et qui m'inquiète par moments: quelque chose

dans l'oeil qui n'est pas de son âge.--Mais je ne m'arrête pas à cette

remarque. La santé, la fraîcheur et l'embonpoint; en outre, la force

musculaire sont tout à fait rassurantes. La petite mère est bonne

nourrice et absolument dévouée à son petiot. Maurice est donc très

heureux et tout le monde vous embrasse tendrement.

DXLI

A M. EUGÈNE CLERH, A PARIS

Nohant, 31 décembre 1863.

Mon cher enfant,

Je vous remercie de votre charmant travail et de vos bons souhaits de

nouvelle année. Les petits services que j'ai pu vous rendre portent avec

eux leur récompense, puisque vous êtes digne qu'on s'intéresse à vous.

Votre excellente mère m'a écrit une aimable lettre dont je vous prie

de la bien remercier pour moi. Promettez-lui de ma part, ma constante

sollicitude pour vous; car vous serez toujours, je n'en doute pas,

raisonnable, laborieux et délicat comme je vous connais à présent.

Soyez sûr, mon cher enfant, que nous faisons tous notre destinée. La

société est, dans tous les temps, un océan à traverser dans un sens ou

dans l'autre. Petit ou grand, il nous faut faire le voyage. La mer mange

un bon nombre de passagers; mais il ne faut pas s'occuper de cela, parce

qu'on meurt dans son lit tout aussi bien que dans les tempêtes. Il faut

s'occuper de bien naviguer si l'on a une barque, ou de bien nager si

l'on n'a que ses bras, et de ne pas être englouti par sa faute.

Avec de l'honneur, du courage, et point de vices, un homme a beaucoup de

chances, et, outre la force qu'il puise en lui-même, il est à peu près

certain de rencontrer des gens qui l'aideront en le voyant s'aider; ceux

qui s'abandonnent sont infailliblement abandonnés; car la mer dont nous

parlons est dure pour tous, et chacun, étant forcé de penser à soi,

renonce tôt ou tard aux dévouements inutiles.

Vous m'envoyez de jolies étrennes et je vous envoie un _sermon_ en

échange. Non, mon cher enfant, c'est un morceau de mon coeur, de mon

expérience et de ma conviction que je vous envoie.

GEORGE SAND.

FIN DU TOME QUATRIÈME

TABLE

1854

CCCLXX. A madame Augustine de Bertholdi. 3 janvier.

CCCLXXI. A M. Victor Borie. 16 janvier.

CCCLXXII. A Maurice Sand. 31 janvier.

CCCLXXIII. Au même. 19 février.

CCCLXXIV. Au même. 11 mars.

CCCLXXV. A M. Armand Barbes. 3 juin.

CCCLXXVI. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 16 juillet.

CCCLXXVII. A M. Charles Poncy. 16 juillet.

CCCLXXVIII. A M. Victor Borie. 31 juillet.

CCCLXXIX. A M. Charles Poney. 11 août.

CCCLXXX. A M. Armand Barbès. 5 octobre.

CCCLXXXI. Au même. 28 octobre.

CCCLXXXII. Au même 27 novembre.

1855

CCCLXXXIII. A M. Charles Jacque. 7 janvier.

CCCLXXXIV. A M. Charles-Edmond. 16 février.

CCCLXXXV. A M Edouard Charlon. 14 février.

CCCLXXXVI. A madame Augustine de Bertholdi. 14 février.

CCCLXXXVII. A Maurice Sand. 24 février.

CCCLXXXVIII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 27 février.

CCCLXXXIX. A M. Eugène Lambert. mars.

CCCXC. A M. Jules Néraud. 14 avril.

CCCXCI. A M Ernest Périgois. 9 mai.

CCCXCII. A S.M. le prince Napoléon (Jérôme). 12 juillet.

CCCXCIII. A M.***. 3 juillet.

CCCXCIV. A madame Arnould-Plessy. 20 Aout.

CCCXCV. A la même. 4 septembre.

CCCXCVII. A M. Jules Janin. 1er octobre.

CCCXCVIII. A madame Arnould-Plessy. 21 novembre.

CCCXCVIX. A M. Alexandre Dumas fils. 26 novembre.

1856

CD. A M. Paul de Saint-Victor. 9 janvier.

CDI. Au même. 9 avril.

CDII. A madame Augustine de Bertholdi. 13 avril.

CDIII. A madame Arnould-Plessy. 1er mai.

CDIV. A M. Charles Poney. 23 juillet.

CDV. A M. Charles Duvernet. novembre.

CDVI. A M. Ernest Périgois. 20 décembre.

1857

CDVII. A M. Adolphe Joanne. 29 février.

CDVIII. A M. Calamatta. 6 avril.

CDIX. A M. Victor Borie. 16 avril.

CDX. A M. Charles-Edmond. 13 juin.

CDXI. A M.***. juillet.

CDXII. A M. Charles Poncy. 15 août.

CDXIII. A M. Paul de Saint-Victor. 18 août.

CDXIV. A S. M. l'impératrice Eugénie. 6 octobre.

CDXV. A la même. 30 octobre.

CDXVI. A M. Charles-Edmond. 29 novembre.

CDXVII. Au même. 8 décembre.

CDXVIII. A S. M. l'impératrice Eugénie. 9 décembre.

CDXIX. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). décembre.

1858

CDXX. A M. Charles-Edmond. 9 janvier.

CDXXI. A Maurice Sand. 14 janvier.

CDXXII. Au même. 15 janvier.

CDXXIII. A M. Charles Duvernet. 16 janvier.

CDXXIV. A M. Charles-Edmond. 25 janvier.

CDXXV. Au même. 30 janvier.

CDXXVI. Au même. 18 février.

CDXXVII. A M. Paul de Saint-Victor. 3 mars.

CDXXVIII. A. S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 12 mars.

CDXXIX. Au même. 25 mars.

CDXXX. A M. Ernest Périgois. 17 avril.

CDXXXI. Au même. 23 avril.

CDXXXII. Au même. 30 mai.

CDXXXIII. A. mademoiselle Leroyer de Chantepie. 5 juin.

CDXXXIV. A Maurice Sand. 10 juin.

CDXXXV. A M. Charles Poncy. 19 juin.

CDXXXVI. A M. Ferri-Pisani. 28 juin.

CDXXXVII. A M. Frédéric Villot. 4 septembre.

CDXXXVIII. Au même. 12 septembre.

CDXXXIX. A M. Victor Borie. 13 octobre.

CDXL. A M. Ferri-Pisani. 21 octobre.

CDXLI. A M. Édourd Charton. 20 novembre.

CDXLII. A madame Arnould-Plessy. 9 décembre.

CDXLIII. A M. Charles Poncy. 17 décembre.

CDXLIV. Au même. 28 décembre.

CDXLV. A madame Arnouîd-Plessy. 29 décembre.

1859

Correspondance, 1812-1876 — Tome 4 · 第 18 / 19 段