L'HOMME EN ROSE

L' «Homme en rose» n'existe plus. Vainement ce très grand artiste, ce

fastueux poète de la lumière: Albert Besnard, est allé chercher dans

l'Inde le prince des féeries hindoues, vêtu de mousselines couleur

d'aurore et piquées d'or, le rajah des légendes qui vit une existence de

songe dans les murailles ajourées de ses palais. Les souverains de

l'Asie anglaise portent aujourd'hui des vestons en laine de Manchester,

jouent au golf et se font blanchir à Londres. L'homme en rose n'existe

plus; mais les décors de son ancienne puissance sont toujours debout,

avec leurs immuables temples, leurs dieux farouches, et les foules

affamées et fanatisées qui continuent leur agitation délirante dans la

lumière pourpre de 1'«Inde couleur de sang».

Déjà, lorsque, dans notre numéro de Noël de 1911, nous eûmes la joie de

reproduire quelques-unes des plus belles pages d'album et des études

rapportées par Albert Besnard de son voyage, notre confrère Pierre

Mille, l'un des meilleurs écrivains chroniqueurs et critiques de ce

temps, sut admirablement dire à notre public ce que fut cette visite du

somptueux artiste aux Indes. Cette terre de symboles vieux comme le

monde, Albert Besnard la parcourut presque dans tous les sens, promenant

ses extases de panthéiste dans le Ceylan bouddhique dont il vit les

temples d'Anouradhapoura assiégés de fidèles, à Kandy, à Madura, à

Trichinopoli où des cloches chrétiennes sonnent sur les foules hindoues,

à Tanjore, à Pondichéry, l'Inde française où les hommes sont plus beaux,

plus altiers, à Hydérabad on fête et en folie, à Calcutta, aux bords du

Gange, à Delhi, à Jeypour, à Bombay, enfin. La vie est une fête!...

s'écriait l'artiste, marchant dans le soleil. La vie, surtout pour lui,

était une illumination. Et c'est de la rutilante couleur qu'il a fixée

en ses notes de route (1) en même temps qu'en ses pages d'album.

L'écrivain ne s'y sépare pas du peintre. Il traduit tout en visions

plutôt qu'en pensées. «Je suis de ceux qui n'apprennent que par les

yeux!» écrit-il. Et c'est pour nos yeux surtout qu'il rend sensibles les

scènes vues: ainsi cette femme qui, enveloppée d'un pagne de soie orange

tissé d'argent, allonge sur le sol ses bras très purs, cerclés d'or;

ainsi cet adolescent vêtu de rose, conduisant par les degrés d'un temple

un éléphant énorme «qui descend et grandit jusqu'à abolir les piliers,

la voûte»; ainsi cet autre éléphant «obèse, cheminant du pas pressé et

pourtant mesuré d'un vieil employé allant à ses affaires». L'image fixée

par la plume est exacte et chante clair et gai comme le croquis, au

pinceau, de l'album. Les visions, parfois, vous brûlent.

«Tout à l'heure, sur un pont hors de la ville, j'ai vu passer trois

femmes vêtues de rouge. Sous un ciel presque blanc, le sol flambait, ce

sol de l'Inde, rose comme la flamme ou rouge comme le sang... Sur la

tête, ces créatures portaient une cargaison de vases de terre cuite.

Elles marchaient très vite, du pas souple des figures antiques, avec un

léger bond du corps en avant qui leur donnaient l'air de voler. Elles

marchaient très vite, comme des fantômes ignés au travers d'un brasier.»

Albert Besnard écrit comme il peint. Il y a dans son encrier toute la

magie flamboyante de sa palette.

L'Illustration, No. 3666, 31 Mai 1913 · 第 20 / 33 题