C'est entendu. Paris s'étend, Paris «coule» vers l'ouest. Il avait, au
temps de Mme de Sévigné, son centre mondain place Royale et dans le
Marais; sous Louis-Philippe, entre le Cirque d'hiver et les Variétés;
plus tard, entre les Tuileries et Tortoni. Les hommes de cette
génération-ci ont amené le centre de Paris sur les boulevards, entre
l'Opéra et la Madeleine. Ce sera demain les Champs-Elysées et l'Étoile,
et, dans trente ans, Bagatelle, quand il n'y aura plus de
fortifications. Les expositions de peinture et les marchands de tableaux
suivront le mouvement; ils l'ont déjà suivi (nous le remarquions ici
dernièrement); mais cela n'empêche pas qu'il n'y ait en ce moment dans
l'un des moins occidentaux et des plus vieux quartiers de Paris, un
Salon de peinture qu'il faut voir. C'est le Salon des artistes du 4e
arrondissement. Il a même, ce Salon, le privilège d'une situation
unique; il est installé pour un mois dans la cour d'un des plus
pittoresques et vénérables monuments de Paris: à l'Hôtel de Sens.
Cet hôtel avait été construit, à la fin du quinzième siècle pour les
archevêques de Sens, sous l'autorité desquels était placé--et demeura
placé jusqu'en 1622--l'évêché de Paris. Il eut, durant cette période,
des hôtes illustres: Louis de Bourbon, Louis de Guise cardinal de
Lorraine, la reine Margot, et, avant elle, Nostradamus! La renommée du
prophète provençal s'était propagée jusqu'à Paris, et Henri II avait
fait prier Nostradamus de venir à la cour. Il y vint. Le roi ordonna
qu'il fût logé chez le cardinal de Sens. Cela se passait au mois d'août
1556. Nostradamus fut même retenu à l'hôtel de Sens par un petit
accident que, quoique astrologue, il n'avait point prévu. Un accès de
goutte le cloua douze jours dans sa chambre, en attendant les succès de
prophète qu'il allait remporter à la cour quelques jours après! Mais le
vieil hôtel lui-même allait connaître d'étranges mésaventures. Abandonné
par les archevêques de Sens, il allait être successivement le dépôt des
coches de Bourgogne; puis une confiturerie, puis une verrerie... Et le
voilà qui se relève tout doucement de cette déchéance. Il est, depuis
quelques mois, la propriété de la Ville de Paris, qui se propose
d'installer là une partie de ses collections. Quelque temps s'écoulera
encore avant que soient commencés les travaux que cet aménagement
nécessite; et la Société d'artistes du 4e arrondissement a eu la très
bonne idée de mettre à profit ce délai en demandant à la Ville de lui
ouvrir, pour un mois, la maison où Nostradamus eut la goutte, et devant
la porte de laquelle la reine Margot fit, le 6 avril 1606, trancher la
tête à un gentilhomme dont elle avait eu, comme femme, à se plaindre.
L'Exposition n'occupe du vieil hôtel que la cour intérieure, qu'on a
plafonnée d'un vélum, et sablée avec soin. Au fond de la cour, une porte
basse ouverte sur l'étroit et tortueux escalier noir qui mène aux
souterrains; à côté, surélevée de quelques marches, une petite chambre
où un mobilier gothique--oeuvre de quelque exposant tapissier de
l'arrondissement--a pour cadre une très belle cheminée «du temps», et
les poutres vermoulues d'un plafond qu'aucune restauration n'a profané
encore.
Et plus de trois cents oeuvres sont exposées ici. Les sujets de la
plupart d'entre elles sont empruntés à l'arrondissement lui-même, à son
histoire, à ses paysages. Et gentiment, le long de ces murs, amateurs et
professionnels fraternisent. Saluons parmi ceux-ci: Franck Bail, Belot,
Emile Bernard, Max Blondat, Delahogue, Druard, J.-J. Dufour, E. Fraisse,
Garcia-Ramon, Grouiller, Lalauze, E. Lequeux, Pannemaker, A. Boulard,
Emile Renard... Il est évident que d'une exposition située entre la rue
François-Miron et le pont des Célestins--ou, plus exactement, à l'angle
de la rue du Figuier et de l'ancienne rue de la Mortellerie--ces
excellents artistes n'avaient nul profit ni surcroît de gloire à
espérer... Simplement, ils ont «marché» avec les camarades, pour
l'honneur de l'arrondissement. C'est très bien. C'est d'autant mieux
qu'ils fourniront aux curieux qui leur feront visite une occasion de
connaître ce coin délicieux du vieux Paris où l'on ne va pas assez. Le
carrefour où s'érige l'Hôtel de Sens est à quelques pas de la Seine. Il
fait face à l'île Saint-Louis, ce petit morceau de ville qui est, à lui
seul, une relique. Autour de la vieille maison, c'est la rue des Lions,
la rue des Jardins, les rues Saint-Paul, Beautreillis, du Petit-Musc;
des façades d'hôtels seigneuriaux endormis dans la paix de petites rues
de province. Ayez dans la poche le 4e fascicule de l'ouvrage où le
marquis de Rochegude a décrit en vingt brochures (une par
arrondissement) les rues de Paris, et conté l'histoire des maisons; et
promenez-vous... Ce ne sera pas du temps perdu.
*
* *
Mais que, tout de même, le Paris d'autrefois ne vous fasse pas trop
oublier celui d'à présent. N'oubliez pas les Ballets russes. Guettez
l'ouverture, aux Champs-Elysées, d'un certain Cinéma-Théâtre où l'on dit
qu'il sera indispensable aux gens du monde de se montrer de temps en
temps. (Acceptons-en l'augure! Ce n'est pas le directeur de l'entreprise
qui s'en offensera.)
Et puis, retournez à Bagatelle pour y voir, à partir de lundi,
l'exposition annoncée par la manufacture de Sèvres, et qui sera composée
de figurines, de bibelots ayant trait aux jardins et aux fleurs. Sèvres
se modernise, se rajeunit sans cesse. Sèvres _invente_. Il faut qu'on
sache cela. Les étrangers nous entendent dire assez de mal de nos
industries d'État pour qu'il nous soit très agréable de leur en pouvoir
dire du bien de temps en temps. J'ajoute que de notre Manufacture de
Sèvres on ne parle plus guère, depuis des mois, que pour louer ses
oeuvres et rendre hommage aux admirables efforts des hommes qui la
dirigent. Sa participation d'hier à l'Exposition de Turin, celle
d'aujourd'hui à l'Exposition de Gand sont des victoires auxquelles on ne
saurait être indifférent chez nous.
... Et puis, enfin, n'allons pas oublier que c'est lundi prochain, 2
juin, que sera déclarée à l'Opéra-Comique la naissance du dernier enfant
de Gustave Charpentier: un petit garçon appelé _Julien_ et que tout
Paris acclame, avant même que le bruit de son premier vagissement soit
venu à nos oreilles.
Il y a vraiment des nouveau-nés qui ont de la chance.