NEW-YORK ENTREVU PAR UN BARBARE D'ORIENT

Copyright by Pierre Loti, 1913.

Samedi, 21 septembre 1912.

Le jour se lève. L'hélice du paquebot qui m'amène a ralenti son

tournoiement fébrile: évidemment nous arrivons, nous sommes devant

New-York.

Et, comme par un pressentiment qu'une grande chose extraordinaire va

passer, j'ouvre la fenêtre de ma cabine. En effet, là-bas, en face, une

sorte de colosse de Rhodes, une femme exaltée se dresse sur le ciel, le

bras tendu dans un geste magnifique. Sans l'avoir jamais vue, je la

reconnais, il va sans dire: la statue de la Liberté, qui veille à

l'entrée de l'Hudson. Elle est haute comme une tour. Les pluies et les

vents lui ont déjà donné la patine vert-de-gris des antiques déesses de

l'Égypte. Sur un piédestal en pierres roses, aussi grand qu'une

citadelle, elle surgit, pâlement verdâtre, dans le brouillard du matin

et dans les fumées que le soleil dore. Elle est superbement symbolique

et terrible. On dirait qu'elle fait à l'univers entier des signes

d'appel; on dirait qu'elle crie: «Hurrah! C'est ici la porte! Hurrah!

Entrez tous dans la fournaise! Jetez-vous tête baissée dans le gouffre

des affaires, du bruit, de l'agitation et de l'or!»

Et le voici qui s'ouvre devant nous, ce gouffre quasi infernal. Jadis,

ce n'était que l'entrée d'une large rivière, entre des roseaux et des

arbres. Aujourd'hui c'est quelque chose qui, pour mes yeux épris

d'Orient et de lignes pures, tient du cauchemar, mais arrive quand même

à une sorte de beauté tragique, par l'excès même de l'horreur. Mille

tuyaux crachent des fumées noires ou des vapeurs en tourbillons blancs,

qui se mêlent, qui s'enroulent, qui embrouillent l'horizon comme sous

des sarabandes de nuages. Le long des deux rives, à perte de vue,

s'alignent les docks couverts, qui sont de gigantesques carcasses toutes

pareilles, en ferraille couleur de deuil. Partout des inscriptions

accrocheuses s'étalent en lettres de dix mètres de haut, les unes

blanches ou rouges sur les fonds noirs, les autres aériennes soutenues

par des charpentes d'acier. On est assourdi par des sifflets stridents,

des plaintes gémissantes de sirènes, des grondements de moteurs, des

fracas d'usines. Et, au-dessus de tout cela que tant de fumées

enveloppent, plus haut, plus haut, comme des géants poussés trop vite et

trop efflanqués, des géants qui allongeraient démesurément le cou pour

mieux voir, les gratte-ciel surgissent effarants et invraisemblables,

les uns carrés, les autres pointus, les gratte-ciel à trente, quarante

ou cinquante étages, surveillant ce pandémonium par leurs myriades de

fenêtres...

[Illustration: La statue de la Liberté.]

Ah! on vient me réclamer ma «feuille d'entrée», un questionnaire que

chacun doit remplir avant d'être admis à poser le pied sur le sol

d'Amérique. Moi qui avais oublié! En hâte je griffonne mes réponses. Un

peu stupéfiantes, les questions: «Etes-vous anarchiste? Etes-vous

polygame? N'êtes-vous pas idiot? N'avez-vous jamais donné de signes

d'aliénation mentale? Possédez-vous plus de cinquante dollars de

patrimoine? Combien de condamnations avez-vous subies? etc..» De telles

précautions témoignent du juste souci qu'ont les Américains de ne pas

admettre chez eux les hôtes «non désirables» (undesirables),--et nous

devrions bien en faire autant à Tunis, pour les émigrants que nous

envoie chaque jour l'Italie.--C'est égal, ce formulaire suranné est un

peu naïf, car si l'on était idiot ou maboul, il est probable qu'on n'en

conviendrait pas, surtout par écrit.

*

* *

[Illustration: Les toits de New-York.]

[Illustration: Les passerelles du Métropolitain.]

Deux ou trois heures plus tard, après d'interminables formalités de

douane et des batailles sur les docks contre des journalistes armés de

kodaks, je me trouve enfin au centre de New-York, confortablement

installé et très haut perché dans un hôtel à je ne sais combien

d'étages, où fonctionnent de prodigieux ascenseurs. Je domine de mes

fenêtres la plupart des bâtisses d'alentour, où tout est rouge, d'un

rouge sombre tirant sur le chocolat. Murs de briques rouges. Toits en

terrasses, sans tuiles bien entendu, mais couverts de je ne sais quel

«imperméable» peint en rouge,--et ce sont des promenoirs pour les

habitants, leurs chiens et leurs chats; des messieurs en bras de chemise

(car il fait très chaud, une chaleur mouillée de Gulf-Stream) y lisent

les journaux à dix pages, des ménagères y battent leurs tapis ou bien y

font sécher leurs lessives. Au-dessus des toits, un peu partout,

s'élancent des charpentes en fer pour soutenir en plein ciel les grandes

lettres des affiches-réclames, ou bien pour élever, comme à bout de

bras, les énormes tonneaux peints en rouge qui contiennent les

provisions d'eau en cas d'incendie. Trop de choses en l'air, vraiment,

trop de ferrailles, trop d'écritures zigzaguant sur les nuages. Et çà et

là, auprès ou au loin, des gratte-ciel se dressent isolés--sortes de

maisons-asperges, pourrait-on dire--qui font mine d'épier avec

indiscrétion tout ce qui se passe alentour. D'en bas m'arrive un

continuel vacarme; en plus des autos comme à Paris, c'est le

Métropolitain qui fonctionne sur de bruyantes passerelles en fer, à

hauteur de premier ou de deuxième étage; sans trêve, les trains se

poursuivent ou se croisent. Et il y en a d'autres en dessous, qu'on

entend rouler comme des ouragans dans les profondeurs du sol. C'est la

ville de la trépidation et de la vitesse! Regardés de mes hautes

fenêtres, les passants me semblent tout écrasés et courtauds. Les

femmes, avec la mode actuelle, disparaissent sous leur chapeau trop

large, ressemblent à un disque où des plumets s'agitent. Et, au milieu

de ces gens empressés qui cheminent le long des trottoirs, de tous

petits êtres décrivent des courbes folles: des «enfants à roulettes»

qui, déjà pris d'une frénésie d'aller vite, font du skating éperdument

sur l'asphalte.

Quatre heures, le moment où j'avais fait dire à des journalistes que je

les recevrais. Et il m'en arrive un, puis deux, puis dix, puis vingt,

puis trente!... Tous ont l'abord courtois et cordial, et bien volontiers

je leur tends la main. Mais où donc les mettre? Mon salon n'a plus assez

de chaises; qu'on ouvre ma chambre à coucher, on en fera asseoir sur mon

lit; pour les occuper, qu'on leur offre des cigarettes!

Et je suis sur le banc des accusés, au milieu de tout ce monde. Un seul

parle français et traduit aux autres mes paroles ahuries, qui sont

aussitôt notées sur des carnets. «Qu'est-ce qu'il a dit? Qu'est-ce qu'il

a dit?» Je n'aurais jamais cru que mes réparties, généralement ineptes,

pourraient être si précieuses.

--«Mon cher maître, voulez-vous d'abord nous exposer ce que vous pensez

des femmes américaines.»

--«Moi! Mais rien encore: je n'ai pas eu le temps de sortir, je n'en ai

vu qu'une seule, une femme de chambre rencontrée dans l'ascenseur, et

c'était une négresse!»

--«Bien. Écrivez: M. Pierre Loti diffère son jugement et demande à

réfléchir.»

A l'instant même, en voici deux qui font leur entrée, deux Américaines,

demoiselles journalistes, le kodak au cran de sûreté. Elles ont l'air

intelligent, éveillé, gracieux et d'ailleurs très comme il faut. Je les

fais asseoir à mes côtés; l'une d'elles s'excuse d'être encore en tenue

de voyage: c'est qu'elle arrive à peine du Congo, où elle était allée

chasser le rhinocéros... Et l'interrogatoire continue. La littérature,

l'hygiène, la politique, la religion et l'économie sociale, tout y

passe. Quelle haute idée ont-ils donc de mon omnicompétence, pour

enregistrer avec tant de soin mes plates réponses:

--«Mon cher maître, êtes-vous d'avis que la convention de Genève

autorisera l'emploi des aéroplanes militaires? Mon cher maître,

êtes-vous partisan de la castration pour les assassins, qu'un de nos

philanthropes vient de proposer?»

Les deux gentilles misses parlent français. Leurs questions

particulières s'entre-croisent avec celles de l'interprète général. Et

bientôt c'est le plus étourdissant des coq-à-l'âne, où se heurtent la

réélection de M. Fallières, les suffragettes, la castration des

assassins, la représentation proportionnelle et les randonnées du

rhinocéros. Que va-t-il sortir de ce tohu-bohu, et quel effet d'ensemble

cela donnera-t-il, en imprimé, dans les journaux de cette nuit?...

Mais j'avais pensé que ce serait assommant, et au contraire! C'est

d'ailleurs si nouveau pour moi, qui, en France, ne reçois jamais un

reporter, c'est si imprévu, si drôle, et ils ont si bonne grâce, que

vraiment je m'amuse. Quand ils sont tous partis, les grandes lettres que

j'aperçois par mes fenêtres, les grandes lettres dans le ciel,

commencent à éclairer le brumeux et lourd crépuscule, chaque inscription

prenant feu d'un seul coup, l'une en rouge, l'autre en bleu, l'autre en

vert; ce sont des réclames lumineuses et clignotantes; New-York en est

couvert et on m'a bien recommandé d'aller le soir admirer dans les rues

cette féerie quotidienne.

[Illustration: Broadway.]

[Illustration: Foule du samedi, à 5 heures de l'après-midi.]

[Illustration: New-York le soir, vu de Brooklyn.]

[Illustration: Un gigantesque panneau-réclame: course de chars romains

surmontant une maison.]

A neuf heures donc, je descends me mêler à la foule, sur les larges

trottoirs de Broadway. Malgré les costumes parisiens des femmes, malgré

les «complets» et les horribles «melons» pareils aux nôtres, ce n'est

pas la foule de Paris; les allures ont je ne sais quoi de plus décidé,

de plus volontaire, de plus excentrique aussi. Et quel méli-mélo de

toutes les races! On reconnaît au passage des Japonais, des Chinois

tondus à l'européenne, des Grecs, des Levantins, des Scandinaves aux

cheveux pâles.--Quelqu'un du pays me disait ce soir: «New-York n'est pas

encore tout à fait l'Amérique, il n'en est plutôt que le seuil, où

s'arrêtent d'abord en débarquant les foules disparates qui nous viennent

d'Europe. A la seconde génération, quand tous ces gens se sont mêlés,

croisés, nous voyons naître alors de vrais Américains qui ont une

cohésion parfaite et l'amour de leur patrie nouvelle, vérifiant la

devise «_e pluribus unum_». Ceux-là se fixent plus volontiers dans nos

villes de l'intérieur, où il faut aller pour se sentir vraiment aux

Etats-Unis, et voir la race entreprenante et forte, rajeunie comme un

arbre taillé, qui résulte du mariage de toutes ces énergies.»--Beaucoup

de femmes élégantes, sur les trottoirs de Broadway, et beaucoup de très

belles, du moins quand elles ne sont pas crûment éclaboussées par de

blêmes soleils électriques leur donnant des teints de cadavres; mais

trop de négresses, en vérité; à chaque instant, sous quelque grand

chapeau garni de roses, passe une figure toute noire. Les opulentes

boutiques, les étalages derrière d'immenses glaces, sont comme le long

de nos boulevards. Mais l'électricité qui ruisselle ici, qui règne en

souveraine, est mille fois plus agressive que chez nous; il semble que

tout vibre et crépite sous l'influence de ces courants innombrables,

dispensateurs de la force et de la lumière; on est comme électrisé

soi-même et un peu frémissant. Mon Dieu, que de bruit dans Broadway!

Presque sans trêve, il faut se résoudre à entendre courir en vertige

au-dessus de sa tête, sur les vibrantes passerelles de ferraille, des

files de wagons-monstres, bondés de monde et étincelants de feux. En

revenant d'ici, Paris va me sembler une bonne vieille petite ville

arriérée et calme, aux maisonnettes basses; d'ailleurs aucune de ses

illuminations du 14 juillet n'approche des fantasmagories qui, les soirs

quelconques, se jouent à New-York. Partout des lumières multicolores,

qui changent et scintillent, formant et déformant des lettres; elles

dégringolent en cascade du haut en bas des maisons, ou traversent les

voies comme des banderoles tendues. Mais c'est en l'air surtout qu'il

faut regarder--malgré le fracas souterrain des trains express qui vous

feraient baisser instinctivement les yeux vers le sol--c'est en l'air,

au faîte des extravagantes bâtisses, au-dessus des toits; là sont les

réclames lumineuses, qui remuent par des trucs nouveaux, les visions qui

dansent. Un marchand de je ne sais quoi a surmonté sa boutique d'une

course de chars romains où l'on voit des chevaux gigantesques agiter

avec frénésie leurs pattes de feu. Un marchand de parapluies a érigé une

bonne femme qui gesticule avec son ombrelle ouverte. Un marchand de

mercerie exhibe un énorme chat, tout en feu jaune, qui dévide un peloton

de feu rouge et s'entortille avec le fil. Un marchand de brosses à

dents, le plus cocasse de tous, fait gigoter dans le ciel un diablotin

qui roule des prunelles de feu vert, en brandissant de chaque main une

brosse de 10 mètres de long... Vite, vite, les apparitions se dessinent,

se démènent, s'effacent, reviennent, vite, si vite que le regard se

trouble à les suivre. Et de temps à autre, au bout d'un gratte-ciel non

éclairé, qui montait invisible dans l'atmosphère de brume et de fumée,

quelque affiche géante, que l'on dirait suspendue comme une

constellation, éclate en feu rouge, vous martèle un nom dans l'esprit,

et se hâte de s'éteindre. Tout cela, pour ma mentalité d'Oriental, est

déroulant et même un peu diabolique; mais c'est si drôle et en même

temps si ingénieux, que je m'amuse et presque j'admire...

Dimanche, 22 septembre.

Ce que je vais raconter de ma première nuit de New-York fera sourire les

Américains; aussi bien est-ce dans ce but que je l'écris. Dans un livre

du merveilleux Rudyard Kipling, je me rappelle avoir lu les épouvantas

du sauvage Mowgli la première fois qu'il coucha dans une cabane close:

l'impression de sentir un _toit_ au-dessus de sa tête lui devint bientôt

si intolérable, qu'il fut obligé d'aller s'étendre dehors à la belle

étoile. Eh! bien, j'ai presque subi cette nuit une petite angoisse

analogue,--et c'étaient les gratte-ciel, c'étaient les grandes

lettres-réclames au-dessus de moi, c'étaient les grands tonneaux rouges

montés sur leurs échasses de fonte; trop de choses en l'air, vraiment,

pas assez de calme là-haut. Et puis, ces six millions d'êtres humains

tassés alentour, ce foisonnement de monde, cette _superposition_ à

outrance oppressaient mon sommeil. Oh! les gratte-ciel, déformés et

allongés en rêve! Un en particulier (celui du trust des caoutchoucs, si

je ne m'abuse), un qui surgit là très proche, un tout en marbre qui doit

être d'un poids à faire frémir! Il m'écrasait comme une surcharge, et

parfois quelque hallucination me le montrait incliné et croulant...

[Illustration: Des gratte-ciel.]

[Illustration: Un coin de Central Park.]

C'est dimanche aujourd'hui; le matin se lève dans une brume lourde et

moite; il fera une des chaudes journées de cette saison automnale qu'on

appelle ici «_l'été indien_». Sur New-York pèse la torpeur des

dimanches anglais et, dans les avenues, les voitures électriques ont

consenti une trêve d'agitation. Rien à faire, les théâtres chôment et

demain seulement je pourrai commencer à suivre les répétitions du drame

qui m'a amené en Amérique. Mais dans le voisinage, tout près, il y a

Central Park, que j'aperçois par ma fenêtre, avec ses arbres déjà

effeuillés; j'irai donc là, chercher un peu d'air et de paix.

Central Park est comme un bois de Boulogne ouvert en pleine ville, avec

des allées pour les cavaliers, des allées pour les autos, d'immenses

prairies pour le football, et des recoins presque solitaires pour les

idylles.

[Illustration: Un promeneur et un écureuil dans Central Park.]

Les feuillages sont les mêmes qu'en France, mais flétris par un plus

précoce automne, après un été plus brûlant. Çà et là des blocs de

rochers noirs se lèvent, comme s'ils avaient crevé les pelouses, et

c'est le sol même de New-York qui reparaît à nu, ce sol dur et homogène

qui a favorisé la hardiesse des maisons à trente ou quarante étages,

écrasantes de lourdeur. Le parc est tellement grand que parfois on se

croirait en pleine campagne, si toujours un ou deux gratte-ciel dans le

lointain n'élevaient au-dessus de la cime des arbres leurs têtes

indiscrètes, semblables à des maisons chimériques du pays de Gulliver...

Les gens élégants doivent avoir fui la ville, car je ne rencontre

aujourd'hui que des petits bourgeois endimanchés, des «enfants à

roulettes», d'austères vieilles misses à lorgnon qui doivent être des

institutrices. Et solitairement je vais m'asseoir au bord d'une allée.

A peine suis-je là qu'un bruit très léger me fait tourner la tête. A

côté de moi, sur mon banc, un amour de petit écureuil gris vient de

bondir, et il me regarde en faisant le beau, debout sur son

arrière-train, relevant sa belle queue de chat angora... Oh! en voici un

second, plus hardi encore» qui saute sur mes genoux! J'en aperçois aussi

qui courent sur l'herbe ou qui jouent dans les branches.--Et c'est une

des choses gracieuses et touchantes de New-York, cette tribu de petits

êtres libres qui a pris possession de Central Park et que tout le monde

protège; on leur bâtit des maisonnettes de poupée sur les arbres, les

promeneurs leur apportent des bonbons et des graines qu'ils viennent

manger à la main; rien ne les effraie plus, ni le galop des cavaliers,

ni le bruit de ces «enfants à roulettes», aussi gentils et effrontés

qu'eux-mêmes, qui font du skating sur l'asphalte de tous les sentiers.

Le déclin du jour amène pour moi d'intolérables mélancolies dans ce parc

d'automne, au milieu de cet humble petit monde du dimanche, qui est si

hétéroclite et qui m'est si inconnu; au-dessus des bosquets d'ombre, les

lointains gratte-ciel, rougis à la pointe par le soleil couchant, me

donnent une impression d'exil que je n'avais jamais éprouvée, même en

plein désert; les écureuils gris, par précaution contre les chats qui

vont bientôt rôder, remontent dans leurs maisonnettes suspendues; le

crépuscule commence à m'étreindre, et j'ai envie de m'enfuir vers les

rues plus animées où je coudoierai plus de monde. Je ne sais si déjà je

m'américanise, mais je sens ce soir qu'il me faut du mouvement et du

bruit.

[Illustration: L'armée du Salut.]

Dans les quartiers qui entourent le parc, toutes ces hautes maisons, que

de richesses elles étalent et quel luxe dominateur! C'est presque trop;

la proportion, la mesure manquent un peu. Les entrées où veillent des

mulâtres galonnés, sont de marbre ou de porphyre, avec des colonnades

grecques, byzantines ou gothiques, avec de lourdes et somptueuses

grilles en bronze ou en fer forgé qui feraient honneur à nos

cathédrales. Et tout cela vient de surgir presque en un jour! C'est

humiliant en vérité pour notre vieille Europe qui a mis des siècles à

bâtir ses villes célèbres et n'a jamais eu assez d'or pour faire aussi

beau. Mais, à tant de luxe, quelque chose manque, quelque chose que l'on

ne définit pas, et qui est peut-être tout simplement l'âme d'un passé...

*

* *

Neuf heures, et nuit brumeuse. Quand je suis accoudé à ma haute fenêtre,

avant de redescendre me plonger dans la fantasmagorie des rues, une

sérénade tout à fait burlesque éclate sans préambule, en bas, sur un

trottoir de Broadway. Des voix d'hommes hurlent ensemble une sorte de

cantiques de guerre, accompagné à l'unisson par des trombones et des

cors de chasse. Qu'est-ce que c'est que ce charivari, mon Dieu?--Ah!

l'armée du Salut! Un bataillon qui est venu se poster là pour tâcher de

sauver au passage les égarés du dimanche soir s'acheminant vers les

bouges de l'alcool. Eh! bien, après la première minute de stupeur et de

sourire, on oublie le ridicule de cela pour céder à une impression

plutôt grave. Dans cette ville où trépident nuit et jour les

transactions et les affaires, il y a donc place encore pour le vieux

rêve religieux qui berça les hommes pendant des siècles. Ce rêve, il est

vrai, a pris une forme délirante, tapageuse, effrénée, ici où tout est

neuf et excessif; mais on le sent là, bien vivant quand même, derrière

cette musique de maison de fous. Et on ne sourit plus.

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L'Illustration, No. 3666, 31 Mai 1913 · 第 7 / 33 题