Nous sommes à l'extrémité septentrionale de «l'île verte», «l'île sour»,
selon la grande race des Pangloss anglais. Cela se voit de plus d'une
manière: les odeurs marines sont fortes et âcres; il fait abominablement
froid. Nous sentons que ce n'est plus le ruisseau de la Manche qui forme
une ligne blanche à l'horizon, mais le franc atlantique que nous
considérons avec des respects vagues, comme des marins d'eau douce. Un
commis-voyageur de Sheffield nous prie de remarquer le changement de
décors avec une expression de contentement béat. Il s'est presque
disloqué les épaules à force de les hausser, il s'est épuisé en
diatribes contre l'Irlande, depuis Dublin jusqu'à Belfast. Il comprenait
l'«absentecion» et l'excusait; il comprenait les histoires de meurtres,
de pillages, de rapines racontées au sujet de Meagh et de Drogheda par
les journaux tory de Londres. Quand on vit dans un marais tout est
possible. L'homme qui en est au système du siècle dernier pour ses
drainages, l'homme qui laisse ses terres vaseuses pourrir et suer le
poison autour de lui sans faire un effort pour les défricher doit
évidemment boire trop et faire feu sur son propriétaire à un moment
donné. Le monsieur de Sheffield expliquait ainsi le fenianisme, le Home
Rule, le papisme, le whisky et les émeutes. C'était un raisonnement
assez naïf, comme on voit, mais qui semblait s'appuyer sur une base plus
solide que celle d'un simple antagonisme de race, la prévention
instinctive de Saxon à Celte. Ces plaines d'Antrim, grasses, riantes,
bordées de haies géométriquement droites, plantées au compas comme
celles de Kent, ces villas bourgeoises, ces petites chaumières
proprettes, toute cette richesse stable, un peu froide du nord fait un
contraste singulier avec les immenses marécages, les petits enclos
boueux, mal entretenus, où poussent quelques plantes de pommes de terre
maigres et rachitiques, les cabines construites en terre glaise et
couvertes de mousse, enfin toute la physionomie désolée et sauvage des
comtés que nous venons de traverser--Meagh et Drogheda. Or, nous étions
tout à l'heure en pays ennemi: Meagh est catholique, celtique, feniane,
et Antrim est au contraire un des comtés les «mieux pensants». Il est
situé du côté protestant, du bon côté, dit-on à la cour du vice-roi, de
cette grande ligne de démarcation qu'on appelait _the english pale/i>, la
barrière anglaise, le rempart qui séparait les tribus soumises de relies
qui parlaient encore de Sassenach et de Cromwell et rêvaient l'avènement
d'un O'Neil légendaire et vengeur tenant en main le drapeau vert et or.
On fait encore de ces rêves-là dans les contrées que nous venons de
parcourir. A Antrim on ne fait que de la toile,--'est bien plus
profitable. Puis cela attire les voyageurs, les touristes. Passer la
belle saison au nord de l'Irlande, à Carlingford ou à Rosstrevor est
chose praticable et, somme toute, suffisamment respectable. On est là
devant l'Atlantique comme sur la plage de Brighton, ce qui est un
avantage énorme pour un Anglais qui voyage. Il y a des _batting
machines_, des marchands de coquilles et d'écrevisses, des appartements
meublés, des dandies de Pall Mall, des musiciens ambulants, des
capitaines en retraite et des veuves en quête de consolateurs. Bref,
c'est toute la population d'une ville de bains de mer, c'est Ramsgale,
c'est Boulogne. Et avec cela des Anglais partout. Ce coin de l'Irlande a
été colonisé par les Anglais et les Ecossais entre les règnes
d'Élisabeth et de Guillaume III. Et vraiment cela paraît, de nos jours,
en plus d'une façon. L'agriculture est plus avancée; les habitants que
nous rencontrons aux stations de Larm et Glenarm ont à peu près la
quantité voulue de vêtements et des chapeaux qui n'offensent en rien les
traditions du monde civilisé, et en Irlande ce sont là des symptômes
d'une grande prospérité. Mais la domination cléricale est tout aussi
absolue dans ces pays protestants du nord que dans l'ouest et le
sud-ouest où les prêtres catholiques l'exercent. Au moins dans ces
provinces «sauvages», comme disent les fidèles de la maison de Hanovre
en parlant des contrées ultramontaines, on peut à la rigueur se faire
servir un verre de bière le dimanche. Tout vêtus de haillons, tout
maigres et minables qu'ils sont, les paysans dansent le septième jour,
rient, chantent, se battent un peu et, il faut le dire, boivent
abominablement. Ici rien de tout cela. La réaction contre les tendances
religieuses de la majorité fait d'Antrim, et de toute la province
d'Ulster une serre chaude de protestantisme où l'orange (la couleur
protestante) fleurit comme fleurissent les citronniers dans les ballades
allemandes. On vous demande dans les hôtels si vous tenez pour le
docteur O'Keefe d'un ton naturel, comme si on vous demandait l'heure à
laquelle vous voulez dîner. Pendant la durée des offices, toute affaire,
toute occupation s'arrête. C'est le palais de la Belle au Bois dormant,
avec cette différence, c'est que le prince le plus charmant du monde
n'oserait jamais interrompre cette léthargie pieuse.
Il n'y a que les _ciceroni_ qui se moquent de la sainte Église
presbytérienne comme de celle du prophète Brigham Young. Ils vendraient
des curiosités plus ou moins apocryphes au grand Lama tout aussi bien
qu'à Mg Manning. Nous quittons Ballycastle en _jannteing car_ qui doit
nous conduire au Giant's Causeway et au château de Dun-luce. Le chemin
qui longe la côte est triste, désert et montueux. Les cabines éparses ne
sont pas plus confortables que celle de Kerry. Les habitants sortent
déguenillés, farouches, noirs, pour nous regarder. Pas un n'a l'air de
travailler. Le pays ne cultive apparemment qu'un seul art,--l'art de
mendier en conservant une parfaite dignité de maintien, un parfait
mépris de ceux qui donnent. Le petit village de Ballintoy a poussé cet
art jusqu'au sublime. Les petits Ballintois sortaient en foule,
couraient après notre car en criant: «Un sou, mon beau monsieur», d'un
ton de prince percevant ses droits lui-même, pour s'amuser. Leurs chiens
les aidaient, lançant de formidables aboiements: et les figures maigres
et haineuses qu'on voyait aux fenêtres avaient aussi des expressions de
férocité canine. Les gens de la côte n'ont décidément pas subi
l'influence des colons anglais. Nous passions quelques groupes de
chaumières avec leurs meutes de foin, leurs monceaux de tourbe posés
ensemble au bas des coteaux. Deux églises dans le lointain, dont une
semblait tomber en ruines, quelques maisons campagnardes, nues, sans
cadre de feuillage, s'élevant solitaires sur une plaine de gazon bruni,
l'interminable série des coteaux devant, l'océan derrière. Nous voyions
la côte de temps en temps; Bengor, s'élevant vers l'Est, triste et
terrible; l'île Raghery devant nous, avec ses ravins et cavernes qui
abritèrent Robert Bruce, chassé de ces côtes écossaises que nous
apercevons comme un bleuissement vague à l'horizon. C'est la préparation
qu'il faut pour le magnifique spectacle qui nous attend au Giant's
Causeway.
[Illustration: L'ouverture de la chasse.]
Nous avons des visions de mélodrame quand le _car_ s'arrête dans la cour
d'une grande maison solitaire, où une foule de bandits armés de triques
et de bâtons se précipite sur nous en poussant des «_hurroos!_» rauques
et inquiétants. Nous nous rappelons la sanglante légende des White Boys,
une bande de guérillas patriotes dont les exploits ont fourni la matière
de bien de gros drames de _Drury Lane_ et de l'_Adelphi_. Le commis
voyageur de Sheffield fermait ses poings décidé à vendre cher sa vie et
ses échantillons. Mais le cocher nous rassura. Les White Boys n'étaient
que des guides désireux de nous montrer le Giant's Causeway et le
château de Dun-luce. Nous essayons de les éviter en sortant de l'hôtel
par une porte de derrière. La ruse est trop simple. Les _ciceroni_ nous
attendent là, prennent possession de nos personnes, nous conduisent par
une pente très-roide à une petite baie flanquée d'énormes rochers, et
nous installent dans des barques qu'ils appellent dérisoirement «bateaux
de plaisir». Nous voilà en pleine mer, conduits par quatre rameurs, qui
ensemble, d'une voix lugubre et monotone, indiquent ce qu'il faut
admirer dans le paysage: «Il y a des centaines de baies; chacune a son
nom particulier. Voilà Port Noffer; à côté c'est Port la Gauge. Cette
petite caverne descend à une distance de cinq cents pieds sous sol. Plus
loin c'est la grande caverne, haute de quarante pieds», et ainsi de
suite. Puis on nous montre le Causeway, une série de piliers de
basalte, dont quelques-uns ont une hauteur de deux cents pieds, et qui
ensemble forment un précipice de six cent-trente pieds. Il y a des
groupements étranges, des orgues, des cheminées gigantesques, des
salières, des meules de foin, etc. Enfin, nos gardiens nous permettent
de contempler la merveille du pays, le château de Dun-luce. C'est une
des plus terribles forteresses de Vilking, de baron féodal, de géant
fabuleux qui soient en Europe. Mme Anne Radcliffe aurait dû l'habiter;
Consuelo s'y serait trouvée chez elle. L'édifice est posé sur une grande
tablette de rocher, unie au continent, ou plutôt séparée par un pont
naturel d'une étroitesse qui fait frissonner. Le château penche sur la
mer, cette mer du Nord, noire, froide, sans sourires et sans chansons.
La maçonnerie continue le précipice. Elle est si parfaitement
perpendiculaire qu'on ne peut deviner comment ces tours, ces murs larges
de quatre mètres, ont été bâtis. Combien de serfs, ouvriers et maçons
sont tombés de la masure dans cette mer écumante avant que la dernière
meurtrière ne fût achevée! La vue du côté de la terre est assez sombre
aujourd'hui, quand les chemins sont bons et les mendiants nombreux, et
parfaitement prosaïques. Qu'est-ce que cela a dû être quand pour la
première fois les barons de l'Ulster s'établirent dans leur place forte,
quand Edouard Bruce se fit roi d'Irlande, et que le clan des O'Neil
guerroyait contre l'Anglais et l'Espagnol! On dit que l'Armada fit feu
sur le Giant's Causeway, le prenant pour les cheminées de Dun-luce. On
se tromperait facilement de la même façon de nos jours. Et on n'y
perdrait rien. La grande digue d'Antrim ne doit pas être plus imprenable
que le château des Vilking, à Dun-luce.